‹ Essai sur Tite Live (volume 4)Chapitre 92 sur 103 · Tite Live, XXV · texte numérisé non relu

Tite Live, XXV

, 2. Voici des harangues vraies : Masséna à Essling disait à ses hommes pour les ramener à la charge : «P.... polissons, j’ai. quarante millions, vous avez six sous par jour, et vous me laissez seul, en avant, sous les balles !» — A la retraite de Russie, un corps de troupes se trouva coupé. Ne croyez pas qu’on dit alors : « Braves soldats ! » etc. Non. « Tas de canailles, vous serez tous morts demain, car vous êtes trop j...* pour prendre un fusil et Vous en servir 1 • (Mérimée, préface des .œuvres de Stendhal.)

pas les cris de la multitude; il ne se ligure point son impatience ni sa grossièreté; Il devrait plus souvent songer que la foule est vivante, que chaque parole s’enfonce dans les âmes, soulève des applaudissements, des clameurs, de sourds murmures, qu’une harangue est un dialogue, où les émotions, l'assentiment, le mécontentement du peuple haussent, baissent, changent à chaque instant le ton de l’orateur, où Ton suit enfin, non le régulier développement d’une passion maîtresse d’une idée unique, mais les variations soudaines et les mouvements imprévus de la vie. Écoutez un discours dans une assemblée politique, ou lisez seulement le Coriolan^et le Jules César de Shakespeare ; vous jugerez que dansTite Live les auditeurs sont dociles, disciplinés, raisonnables à l’excès, que trop complaisamment ils laissent l’orateur leur imposer l’ordre de ses raisonnements et le développement de sa passion. Ou plutôt dans la harangue, on démêle deux hommes, Tite Live et le personnage ancien. L’exposé des raisons est de Tite Live; le débit, .du personnage. L’un prête ses idées, l’autre sa parole, et le discours ordinairement est un mélange invraisemblable et trèsbeau.

Les personnages de nos tragédies donnent une idée exacte, quoique exagérée, de ce defaut, lors-

LES DISCOURS DANS TJTE LIYE. 293

qu’ils parlent à leur confident ou au peuple. Le confident ou le peuple sonl des êtres abstraits et ne servent qu’à donner lieu à une exposition de sentiments ou d’arguments. Us écoutent, et n’ont rien de plus à faire. Le discours s’adresse à tout le monde aussi bien qu’à eux. L’auditeur est l’homme en général ; c’est pourquoi le personnage parle comme un livre ; et sa tirade, excellente en soi, manque, au moment où elle est faite, de naturel et de vérité.

J’ose dire enfin que Tite Live tombe parfois

dans le mauvais goût. Né orateur, il a vécu en lettré. Lorsqu’on plaide sur la place publique, ou qu’on opine dans les assemblées, on tourne uniquement sa pensée vers les raisons; lorsqu’on compose un discours dans son cabinet, on devient un artisan de style. On n’est plus soutenu par la nécessité présente d’emporter les convictions; on ne songe plus qu’à bien dire; on s’habitue aux figures de rhétorique, aux sentences, à tous les artifices de la parole. On a trouvé ridicule cette antithèse de La Motte :

Tout le camp s’écriait dans une joie extrême :

« Que ne vaincra-t-il pas? il s’est vaincu lui-même ! »

Certaines phrases de Tite Live sont presque aussi mauvaises. Quand Yirginius paraît tout sanglant du meurtre de sa fille, l’armée romaine

lui crie cette phrase symétrique, dont le français ne saurait rendre la fâcheuse perfection: « Nec

« illius dolori, nec su& libertati se deluturos. »

Et ailleurs, lîn général arrêtant ses soldats qui fuient devant les torches de rcnnemi : « Détruisez Fidènes par se£ flammes, puisque vous n’avez pu la gagner par vos bienfaits 1 .» — Le jeune Pérôlla, sur les prières de son père, renonce à tuer Annibal. Que de recherches dans son discours ! « La dette de piété que j’ai envers ma patrie, je la payerai à mon père. Je te plains, car il te faut soutenir le reproche d’avoir trois fois trahi ta patrie : la première fois, en lui conseillant d’abandonner Rome; la seconde, en l’engageant à faire la paix avec Annibal; la troisième, en portant obstacle et empêchement à ce que Capoue soit rendue aux Romains. Toi, ma patrie,

. reçois ce fer dont je m’armai pour toi, quand j’entrai dans cette maison d’ennemis, et que mon père m’arrache''.» Cette apostrophe est affectée. Ailleurs, quand Camille reçoit le maître d’école des Falisques; trouve-t-on bien naturel le cliquetis de ses antithèses? « Tu ne trouveras ici ni un général ni un peuple qui te ressemblent, infâme qui viens avec un infâme présent. Il n’y a pas entre nous et les Falisques cette alliance

l . Tite Live, IV, 33.-2. Ib., XXIII, 9.

que font les conventions lîuniaines ; il y a, il y aura toujours celle qu’établit la nature. La guerre comme la paix a ses droits, et nous savons les maintenir aussi bien par l’équité que par le courage. Nous avons des arhies non contre ce qu’on épargne môme dans les villes prises,

. mais contre des hommes armés, êontre ceux-là '< qui, sans être attaqués ni insultés par nous, ont assiégé auprès de Yéies le camp romain. Autant qu’il a été en ton pouvoir, toi, tu les as vaincus par un crime jusqu’ici inconnu ; moi je les vaincrai comme Yéies, en Romain, par lé courage, le travail et les armes 1 .» Le pauvre pédagogue a trouvé son maître; il écoute une leçon de rhétorique, avant d’être reconduit à la ville de la manière que chacun sait. — Déjà les Sentences, fléau du style dramatique, commencent à paraître. Camille vient d’en faire dans sa docte réprimande; et son ennemi Manlius excitant le peuple à la révolte débute par une maxime philosophique: « Jusques à quand enfin ignorerez-vous vos forces, quand la nature n’a pas laissé les brutes mêmes ignorer les leurs? » Tite Live assistait aux lectures de son gendre le rhéteur; il ' avait été nourri dans les écoles de déclamation» • . qui gâtèrent Sénèque et d’au très beaux génies. ‘

t. Tite Live, V, 27. *' •

— J'ai honte pourtant d’insister sur ces critiques minutieuses, rarement méritées, couvertes par tant de beautés. Nous pouvons maintenant le louer comme nous le voulons, et comme il en est digne ; la matière ne nous manque pas.

II. C’est qu’en effet personne, non pas même Cicéron , n’a mieux possédé les deux grands talents oratoires, je veux dire l’art de développer une idée et le don de manier les passions Car d’abord, puisque l’éloquence a pour but la persuasion, le meilleur orateur est celui qui, dans un sujet, sait trouver le plus de moyens de persuasion; ces moyens sont les preuves; or, développer une idée, c’est la prouver par des idées secondaires, celles-ci par d’autres, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le raisonnement soit partout invincible, jusqu’à ce que les objections soient prévenues , les arguments épuisés , la clarté entière, et la croyance surabondante; c’est pour la raison un plaisir pur et extrême que d’embrasser cette multitude d’idées, de passer si

aisément de l’une à l’autre, de sentir leur enchaînement, d’éprouver qu’elles sont toutes solides par elles-mêmes et affermies les unes pa les autres, d’appuyer sur elles sans qu’elles enfoncent ni fléchissent, de comprendre que toutes ensemble elles forment un édifice destiné à

porter une seule proposition. Cet art est le môme dans Cicéron que dans Tiie Live. Mais Tite Live, obligé par son œuvre de resserrer ses raisons, ne tombe jamais en des développements excessifs. En lisant Cicéron, on saute parfois une phrase et même une page 1 . En lisant Tacite, on

revient souvent deux ou trois fois sur la môme ligne. Pour Tite Live, on lit tout et on ne lit qu’une fois chaque chose, tant il a de mesure, évitant à la fois l’abondance trop grande qui rassasie et la concision extrême qui fatigue. L’esprit du lecteur va toujours du môme pas que le sien. Mais il vaut mieux traduire que d’écrire; un exemple prouve plus qu’un commentaire ; et je ne dirai rien sur la suite et l’abondance des idées qui ne soit d’avance et sensiblement dans cette harangue : les tribuns déclamaient contre le sénat qui venait d’établir la solde militaire, et, pour la première fois, retenait les soldats , l’hiver autour des murs de Véies 2 . Appius Claudius, qui avait une éloquence naturelle et qui, d’ailleurs, était exercé à la parole, lit ce discours : « Si jamais on a douté, Romains, que les tribuns du peuple aient excité des séditions dans leur intérêt plutôt que dans le vôtre, je suis sûr que cette année le doute a cessé. Je me réjouis

1 . Dans les Catiiinaires, par exemple. — 2. Tite Live, V, 3.

donc de vous voir enfin tirés d’une si longue erreur, et comme cette erreur est dissipée dans un

moment où vos affaires sont particulièrement

prospères, je vous en félicite vous, et à cause de vous la république. Y a-t-il quelqu'un qui ne

voie que jamais injustice, si l’on a pu en commettre contre vous, n’a blessé et irrité les tribuns comme le bon vouloir que' les Pères ont. montré pour le peuple en instituant la solde des soldats? Que croyez-vous qu’ils aient redouté alors, ou

qu’ils désirent troubler aujourd’hui, sinon la

concorde des ordres, pensant qu’elle aura pour principal effet de dissoudre la puissance tribunitienne? On les prendrait, par Hercule, pour de méchants ouvriers qui cherchent de l’ouvrage.

Ils veulent qu’il y ait toujours quelque chose de malade dans la république, afin que vous les appeliez pour la guérir. Mais défendez- vous ou attaquez-vous le peuple? Êtes-vous les adversaires des soldats ou plaidez-vous leur cause? A moins peut-être que vous ne disiez : « Tout ce « que font les Pères nous déplaît, “que ce soit « pour le peuple ou contre le peuple; » et comme . les maîtres défendent à leurs esclaves d’avoir affaire avec les étrangers, jugeant convenable

qu’ils n’en reçoivent ni bien ni mal; de même

vous défendez tout commerce entre les Pères et le peuple, de peur que nous n’attirions à nous le

peuple par notre douceur et notre libéralité, et que te peuple ne s’avise d’écouter nos conseils et d’y obéir. Combien plutôt devriez-vous, s’il y avait en vous, je ne dis pas une Ame de citoyen, mais quelque chose d’humain, favoriser et, autant que vous le pourriez, entretenir la bienveillance des Pères et la déférence du peuple! Car, si cetté concorde est perpétuelle, qui hésiterait à promettre que cet empire sera bientôt le plus grand entre tous ses voisins?

« J’expliquerai tout à l’heure combien mes collègues, en refusant de ramener l’armée de Véies avant la fin du siège, ont pris une résolution non-seulement utile, mais nécessaire. Je veux parler d’abord de la condition des soldats. Làdessus, je crois, mon discours paraîtrait juste,

non-seulement à vous, mais dans le camp même,

Si je le faisais avec l’armée pour juge. Aussi bien, s’il ne me venait à l’esprit aucune raison, j’aurais assez du discours de mes adversaires. Dernièrement, ils ne voulaient pas qu’on donnât une solde aux soldats, parce qu’on ne leur en avait jamais donné. Comment donc peuvent-ils maintenant s’indigner que, les soldats ayant reçu un nouvel avantage, on leur impose en proportion un travail nouveau? Il n’y a jamais de travail sans payement; mais d’ordinaire aussi, sans travail dépensé, il n’y a pas de payement. La peine et le plai-

sir, si dissemblables de nature, sont joints entre eux par une sorte d'alliance naturelle. Auparavant le soldat trouvait pénible de servir la république à ses frais; mais il était content d’avoir une partie de Tannée pour cultiver son champ, et récolter de quoi se nourrir lui et les siens, en paix et en guerre. Il se réjouit maintenant de trouver profit à servir l’État, et reçoit sa solde avec plaisir. Qu’il se résigne donc à rester un peu plus longtemps éloigné de sa maison et de son bien, qui n’ont plus de charge pesante; si la république l’appelait à compter, n’aurait-elle pas le droit 'de lui dire : « Tu es payé pour un an; tu me dois « un an do travail. Trouves-tu juste, pour un ' « service de six mois, de recevoir la solde en- . « tière? »

« Je m’arrête malgré moi, Romains, sur cette partie de mon discours. On ne doit agir ainsi qu’avec un soldat mercenaire. Nous, nous voulons agir avec vous comme avec des concitoyens, et nous trouvons juste qu’on agisse avec nous comme avec la patrie. Ou bien il fallait ne pas entreprendre la guerre, ou bien il faut la faire selon la dignité du peuple romain et l’achever au plus tôt. Or, nous l’achèverons, si nous pressons Je siège, si nous ne nous retirons pas avant d’avoir, par la prise de Yéies, touché le but de notre espérance. Et, par Hercule, quand nous

n’aurions pas d’autre motif, la honte devrait nous imposer la persévérance. Jadis, pendant dix ans, à cause d’une seule femme, une ville fut assiégée par la Grèce entière; à quelle distance! par combien de terres et de mers séparée de leur pays ! Nous, à vingt milles d’ici, presque en vue * de notre ville, nous ne pouvons supporter un siège d’un an! Sans doute, parce que la cause de la guerre est légère, et que nous n’avons pas assez de justes ressentiments qui nous piquent

persévérer. Ils se sont révoltés sept fois; ja-

mais ils n’ont gardé la paix fidèlement; ils ont mille fois ravagé nos champs; ils ont forcé les Fidénates à nous trahir; à Fidènes, ils ont tué

nos colons; ils ont conseillé, contrairement au droit des gens, le meurtre impie de nos députés;

. ils ont voulu soulever contre nous toute l’Étrurie, et ils y travaillent aujourd’hui. Quand nos députés sont allés leur demander réparation, ils ont violé, peu s’en faut, leurs personnes. Est-ce à de tels hommes qu’il faut faire une guerre molle et interrompue?

« Si une juste haine ne vous touche pas, ceci, je vous prie, vous touchera-t-il? La ville est enfermée par de grands ouvrages qui resserrent l’ennemi éntre ses murs. Il n’a pas cultivé ses champs, et ce qu’il a cultivé a été ravagé par la guerre. Si nous ramenons l’armée, qui ne voit

302 ÇHAPITRE III.

que, non-seulement par le désir de se venger, mais par la nécessité de piller les récoltes des autres, puisqu’ils ont perdu es eurs, dis viendront envahir nos campagnes? Ainsi, par ce conseil, nous ne différons pas la guerre, nous l’amenons sur notre * territoire. Mais quoi 1 l’intérêt propre des soldats à qui ces excellents tribuns veulent du bien tout d’un coup, après avoir tenté de leur arracher leur solde, quel est-il? Ils ont conduit, par tout ce vaste circuit, uq retranchement et un fossé, deux ouvrages d’un grand travail. Ils ont fait des redoules d’abord peu nombreuses,’ puis, quand l’armée s ? est accrue, trèsrapprochées. Ils ont élevé des fortifications nonseulement du côté de la ville, mais encore du côté de l’Étrupe, contre les secours qui pourraient venir de là. Parlerai-je des tours, des mantelets, des tortues, de tout l’appareil dont on a besoin pour le siège des villes? Maintenant que tant de travaux sont achevés, et qu’on est enfin parvenu au terme de l’ouvrage, pensez-vous qu’il faille abandonner tout cela pour venir recommencer l’été prochain et s’épuiser dans un nouveau labeur? Combien il est moins pénible de

.défendre les ouvrages faits, de poursuivre, de

persévérer, d’en finir avec ce souci? La chose

* sera courte si nous l’achevons d’une haleine, et

si, par ces interruptions et ces relâches, nous ne

ralentissons pas nous-mêmes l’accomplissement de nos espérances. ...

« Je vous parle de l’ouvrage et de la perte de temps. Mais quoi! le péril où nous nous jetons en différant la guerre, pouvons-nous l’oublier, après les conseils si fréquents tenus en Étrurie pour envoyer du secours à Yéies î à présent, ils . sont irrités, pleins de ressentiment; ils disent qu’ils n’enverront rien; autant qu’il dépend d’eux, ils vous permettent de prendre Véies. Qui peut promettre que, si nous différons la guerre, ils resteront dans les mêmes sentiments? Car si vous donnez à Yéies quelque relâche, des dépu- . tâtions plus nombreuses et plus fréquentes iront en Étrurie; ce qui choque aujourd’hui les Étrusques, cette royauté instituée à Yéies, pourra cesser au bout d’un temps, soit par une décision de la cité qui voudra regagner les Étrusques, soit par l’abdication du roi lui-même qui ne voudra pas que sa royauté soit un obstacle au salut de ses concitoyens, Voyez que d’embarras, quels inconvénients suivent ce parti : la perte d’ouvrages faits avec tant de labeur, le ravage imminent de nos champs, et, au lieu de la guerre contre Véies^ la guerre contre l’Étrurie. Tels sont vos conseils, tribuns, semblables, par Hercule, à ceux d’un homine dont le malade pourrait se

rétablir à l’instant, s'il souffrait un traitenjent

énergique, et qui, en lui offrant un aliment, un breuvage, un plaisir d’un instant, rendrait la

maladie longue et peut-être incurable.

« Si ce n’est l’intérêt de cette guerre, par le dieu Fidius,* c’est grandement l’intérêt de la discipline que nos soldats s’habituent non-seulement à jouir d’une victoire gagnée, mais en-

core, si l’affaire traîne en longueur, à souffrir l’ennui, à attendre l’issue même tardive de leur espérance, et, si l’été ne suffit pour achever la guerre, à la continuer l’hiver, à ne pas faire comme les oiseaux d’été, qui, dès l’automne, regardent autour d’eux pour trouver un toit ou un abri. Voyez, je vous prie : le plaisir et le goût de la chasse entraînent les hommes, parmi les neiges et les frimas, dans les montagnes et dans les forêts. N’appliquerons-nous pas aux nécessités de la guerre cette patience que fait déployer un amusement, un plaisir? Croyons-nous les corps de nos soldats si efféminés, leurs' âmes si molles, qu’ils ne puissent endurer un hiver, au

camp, hors de leurs maisons? Faudra-t-il que, comme dans les guerres navales, ils consultent le temps et choisissent la saison? Ne pourront-ils, supporter le chaud ni le froid? Ils rougiraient, j’en suis sûr, si on leur opposait ces raisons. Ils soutiendraient qu’il y a dans leurs corps et dans leurs âmes une patience virile, qu’ils peuvent

la guerre l’hiver comme l’été, qu’ils n’ont pas confié aux tribuns le patronage de la lêchelé et de la mollesse, qu’ils se souviennent que cette môme puissance tribunitienne n’a pas été fondée par leurs ancêtres à l’ombre et sous les toits. 11 est digne du courage de vos soldats, il est digne

du nom romain de considérer non-seulement la

guerre présente, mais de chercher une renommée pour l’avenir, pour les autres guerres, devant les autres peuples. Pensez-vous que la différence, dans l’opinion sera médiocre, si les peuples voisins croient qu’une ville n’a plus rien à craindre du peuple romain quand elle a soutenu quelques jours son premier choc, ou s’ils conçoivent une telle terreur de notre nom qu’ils estiment que ni l’ennui d’un siège éloigné, ni la rigueur de

l’hiver ne peuvent arracher d’une place investie

une armée romaine, qu’elle ne connaît de fin à une guerre que la victoire, qu’elle fait la guerre avec alitant de persévérance que de hardiesse? Nécessaire dans toute entreprise militaire, la , persévérance l’est plus encore dans le siège des villes, puisque la plupart d’entre elles sont inexpugnables par la force de leur position et de leurs remparts, et que le temps seul, par la famino et la soif, les réduit et les emporte. De même, il réduira Yéies, à moins que les tribuns du peuple ne viennent en aide à l’ennemi, et que les Véiens

30ô CHAPITRE III.

* ne trouvent à Rome les défenseurs qu’ils cherchent vainement en Étrurie. Peut-il arriver aux

YéienS une chose plus désirable que de voir la ville romaine, puis, par sa contagion, le camp, se remplir de séditions? Au contraire, par Hercule, chez l’ennemi, la modération est si grande,

- que ni la fatigue du siège ni l’ennui de la royauté n’ont fait chez eux aucune innovation. Le refus do secours fait par les Étrusques n’a ' point* irrité les esprits. Quiconque excite chez eux une sédition est puni de mort à l’instant. Personne n’a le droit de dire ce qu’on dit impunément devant vous. Nous châtions du bâton *

celui qui abandonne son drapeau ou qui quitte son poste; et ceux qui conseillent d’abandonner les drapeaux et de déserter le camp , • non jias & un ou deux soldats, mais à des armées entières, sont écoutés publiquement en pleine assemblée! Tant vous ôtes accoutumés à .. entendre avec faveur toute parole d’un tribun, quand même ils vous engagent à trahir la patrie et à dissoudre la république; séduits par la dou- ceur de cette puissance, vous souffrez que sous elle se cachent tous les crimes. Il ne leur reste , plus qu’à déclamer dans le camp et devant les soldats comme ici, à corrompre les armées, à leur défendre d’obéir, puisque enfin, à Rome, la liberté consiste à ne respecter ni le sénat, ni les magis-

trats, ni les lois, ni les coutumes de nos ancêtres, ni les institutions de nos pères, ni la discipline militaire. »

D’un discours sur les campements d’hiver le * patricien a fait un* réquisitoire contre les tribuns; il parle pour son parti en parlant pour la république; je crois que la passion n’a jamais fait un plus habile usage de la raison.

Mais les hommes, n’étant pas de purs esprits, ont besoin d’être touchés autant que convaincus; l’éloquence se nourrit de sentiments comme do raisonnements, et l’on doit souvent donner des tableaux pour preuves. Car il n’y a que les faits sensibles qui émeuvent, et, pour que la démons-, tration ait son effet, il faut que l’auditeur croie voir les faits eux-mêmes, qu’assiégé et accablé par une multitude d’images saisissantes, il soit emporté, bon gré mal gré, par son émotion. À chaque instant, dans Tite Live, le raisonnement devient une peinture : « Sommes-nous ici, dit Minucius, pour jouir comme d’un spectable du > ■ massacre et de l’incendie de nos alliés? Tout à l’heure, indignés qu’on assiégeât Sagonte, nous invoquions non-seulement les hommes, mais les traités et les dieux : et nous regardons tranquillement Annibal qui escalade les murs d’une co-v Ionie romaine. La fumée de l’incendie des maisons et des champs vient dans notre visage et

dans nos yeux; nos oreilles retentissent des cris de nos alliés qui se lamentent, implorant notre aide encore plus souvent que celle des dieux; et nous conduisons nos légions, comme des troupeaux, par des pâturages d’été et des gorges écartées, cachés dans les bois et les nuages 1 ! » C’est l’imagination qui enfante les passions; plus elle est vive, plus elles sont violentes; plus un homme voit nettement un spectacle douloureux ou indigne, plus il est porté à s’indigner ou à s’attendrir. Pourquoi la péroraison du discours pour Milon est-elle si touchante? Parce que Cicéron met en scène son client, fait assister les juges à un entretien, donne des larmes et des plaintes en spectacle. De même les 'députés de Capoue : « Un signe de tête, Pères conscrits, accordez aux Gampaniens votre divine et invincible protection; dites-leur d’espérer le saldt de Capoue. I)e quelle foule de citoyens de toute

classe pensez-vous que nous ayons été suivis a

notre départ? Comme tout était rempli de vœux * et de larmes? Dans quelle anxiété pensez-vous que soient maintenant le sénat et le peuple campaniens? Toute la multitude est aux portes, j’en suis sûr, Pères conscrits, debout, regardant au loin sur la route qui mène ici, l’âme pleine d’an-

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