‹ Essai sur Tite Live (volume 5)Chapitre 62 sur 105 · Tile Live, IV · texte numérisé non relu

Tile Live, IV

leur (le s'attacher lY considérer l'antique vertu romaine, à en suivre le déclin insensible, puis h contempler la chute qui l'enfonce dans les vices et les débauches les plus extrêmes. A chaque instant, dans les premiers livres, il s'arrête pour louer ou mettre en lumière des traits de courage, de probité, de dévouement, et il se trouve historien parce qu'il est moraliste. Lorsque les plébéiens reçurent le droit d'être Iribuns militaires, les patriciens indignés et sans espérance voulurent d'abord se tenir à l'écart. « Mais l'issue des comices leur apprit qu'autres sont les esprits lorsqu'ils luttent pour la liberté et pour l'honneur, autres lorsque, le combat fini, rien n'allère plus la droiture de leur jugement. Car le peuple ne créa tribuns que des patriciens, satisfait qu'on eût tenu compte des plébéiens. Trouverait-on maintenant dans un seul homme cette modération, cette équité, cette hauteur d'àme, qui furent alors celles d'un peuple entier' ! » Ces regrets de moraliste lui font remarquer la faiblesse de Rome en même temps que ses vices. L'an 346 (avant J. C), les Latins refusèrent les secours de troupes qu'ils devaient donner d'après les traités. Rome suppléa à l'armée des alliés par une armée de citoyens. « On rapporte

\ ïile Live, IV, 6.

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qu'on enrôla non-sculoment la jeunesse de la ville, mais celle des campagnes, el qu'on en Ibrma dix légions de 4200 fantassins chacune et de 300 chevaux. Lever aujourd'hui une pareille armée, si du dehors quelque danger fondait sur nous, ne serait pas chose facile, même en réunissant toutes les forces de ce peuple romain que l'univers a peine à contenir. Tant il est vrai que nous n'avons grandi qu'en ce qui nous mine, en richesses et en luxe' ! » Telles sont les causes de la grandeur romaine: de fortes vertus et une multitude de soldats. C'est pourquoi Rome déchoit quand ses mœurs s'altèrent et que sa population diminue. TiteLive a marqué le moment et les raisons de ce changement. Il se déclara après le brigandage de Manlius en Asie. « La renommée rapportait qu'il avait corrompu la discipline militaire par tous les genres de licence. Il était décrié, non-seulement par les récits de ce qu'il avait fait loin des yeux, dans sa province, mais encore par le spectacle que ses soldats donnaient tous les jours. En effet, ce fut l'armée d'Asie qui introduisit à Rome les commencements du luxe étranger. Les premiers ils apportèrent des lits ornés d'airain, des tapis précieux, des voiles et autres tissus déliés, ces buffets, ces ta-

L Tite Live, VII, 25,

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bles à un seul pied, qui passaient alors pour dos meubles magnifiques. Ce fut alors qu'on ajouta aux festins des chanteuses, des joueurs de harpe et des baladins pour amuser les convives, que les repas eux-mêmes commencèrent à être préparés avec plus de soin et de frais, que le cuisinier, le dernier des esclaves chez les anciens pour le prix et pour l'emploi, fut tenuen estime, et quece qui n'était qu'un office de valet fut regardé comme un art*. » Déjà, dans la guerre samnite, la garnison de Capouc a comploté, comme celle de Rhégium, pour tuer les habitants et s'établir dans la ville. Ces paysans, plébéiens et patriciens, ne résistèrent pas à la conquête de l'Asie voluptueuse et de la Grèce raffinée, dont les plaisirs subjuguaient leurs sens, et dont les idées assujettissaient leurs esprits. Les Germains qui s'emparèrent de l'Empire, les Mèdes. les Perses, les Arabes, conquérants de la riche Asie, les Mongols, maîtres de la Chine savante et polie, tous se sont jetés sur les jouissances offertes avec fougue et fureur, parce que la tempérance et la vertu des barbares ne tiennent pas à la réflexion et à la raison, mais à l'habitude et à la pauvreté^. Aujourd'hui, dans Tite Live, c'est une province pillée; demain, une ville massacrée après qu'elle a capi'ulé;Ies

1. Tite Live, XXXIX, G. — 2.Duriiy, Histoire romaine, lome II, cb. I

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généraux ne sont i)lus obéis; une religion nouvelle apporte pour rites l'adultère et le meurtre. Cette décadence est si prompte, que Rome a i)cine à finir ses dernières guerres, qu'elle est vaincue d'abord par Pcrsée, par Numance, par Carlhagc, par Jugurtba, par les Cimbres, et obligée chaque fois de chercher, parmi les rares gardiens des anciennes coutumes, un Paul Emile, un Scipion, un Marins, qui, à force de châtiments et de travaux, renouvelle le courage et rétablisse la disci- |)line. Cependant les levées se font péniblement. Les hommes de médiocre fortune se ruinent ou périssent dans les guerres lointaines; bientôt Marius sera forcé d'enrôler les prolétaires. On sent la cause de cet épuisement, quand on a connu, par le discours d'un vieux centurion, la vie et les périls d'un soldat. « Romains, dit-il, je suis Spurius-Ligustinus, né dans la tribu Crustu mine, au pays des Sabins. Mon père m'a laissé un arpent de terre et une petite chaumière où je suis né, et où j'ai été élevé. J'y habite encore aujourd'hui. Lorsque je fus en âge, mon père me donna pour femme la tille de son frère, qui n'apporta rien avec elle, que la liberté, la pudicité, et en outre une fécondité assez grande même pour une maison riche. Nous avons six filsetdeux filles, toutes deux déjà mariées. Quatre de mes fils ont la tosfe virile, les deux autres ont encore

la prélextc. Je lïis enrôlé, sous le consulat de P. Sulpicius et de G. Aurélius, dans l'armée qu'on embarqua pour la Macédoine; j'y fus deux ans simple soldat contre le roi Philippe. La troisième année, à cause de mon courage, T. Q, Flaniiiiiiius m'assigna la dixième compagnie des hastals. Après que Philippe et les Macédoniens furent vaincus, et qu'on nous eut ramenés en Ilalio et licenciés, je partis sur-le-champ comme volontaire, avec le consul M. Porcins Caton, pour l'Espag.ie. De tous les généraux qui vivent aujourd'hui, on sait, quand on a servi longtemps sous lui cl sous les autres, qu'il n'y a pas de témoin plus sûr ni de juge meilleur du courage. Ce général m'a jugé digne du grade de premier centurion dans le premier manipule des hastats. Pour la troisième fois, je redevins soldat volontaire dans l'armée qui fut envoyée contre les Etoliens et le roi Antiochus. M. Acilius me fit premier cenl turion du premier manipule des Princes. Le roi Antiochus ayant été chassé et les Etoliens soumis, on nous embarqua pour l'Italie, et, depuis j'ai fait deux fois le service annuel des légions. Ensuite j'ai encore servi deux fois en Espagne, une fois sous Q. Fulvius Flaccus, une autre fois sous le préteur T. Sempronius Gracchus. Flaccus me ramena parmi ceux ({u'il faisait revenir delà province pour le triomphe, à cause de leur brq-

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Yoiirc ; sur la demande deT. Gracchus, je refournai dans la province. En peu d'années, j'ai éléciuatre fois primipile de ma légion. .J'ai reçu des généraux trente-quatre prix de courage; j'ai gagné six couronnes civi(iues; j'ai vingt-deux années de service accompli à l'armée, et plus de cinquante ans d'âge. Quant je n'aurais pas fait mon temps et que mon âge ne me servirai t pas d'exemplion, comme Je puis vous présenter quatre soldats à ma place, C. Licinius, il serait juste de me donner mon congé. Mais ce n'est point pour moi que je donne toutes ces raisons, c'est pour ma cause. Quant à moi, tant que celui qui fera les levées me jugera capable d'être soldat, je ne m'excuserai jamais. C'est aux tribuns des soldats de voir de quel grade ils me jugent digne. .le ferai meselTorts pour que personne ne me surpasse en bravoure, ainsi que je l'ai toujours fait, ce dont mes généraux et tous ceux qui ont servi avec moi sont témoins. Vous aussi, mes camarades, quoiquevous usiez maintenant du droit d'appel, puisque vous n'avez jamais rien fait, étant jeunes, contre l'autorité des magistrats ni du sénat, il vous convient aujourd'hui de vous soumettre au sénat et aux consuls, et de trouver convenables tous les postes où vous défendrez la république'. » Combien d'hommes, dans l'armée

}. Tite Live, XLII, 34.

qui refusait le Irioniplio ù P. tiiiilc, auraient prononcé ce discours si noble et si simple? On donnait en exemple le centurion aux soldats, ce qui prouve qu'ils en avaient besoin. Combien avaient survécu à tant de campagnes? Combien, comme Ligustinus, avaient pu conserver leur ch mp, toujours absents, opprimés par leurs riches voisins? Un peu plus lard, les Gracqucs diront que les bêtes des forêts ont leurs tanières, cl que les vainqueurs du monde n'ont ni un tombeau ni un toit. La conquête dépeupla et pervertit Rome, et dans la victoire les hommes périrent aussi bien (jue les mœurs.

Une idée dominante qui explique toute l'histoire, des idées subordonnées qui résument les grandes guerres et les révolutions politiques, voilà ce que les réflexions morales et les harangues oratoires ont fourni ù Tite Live. Que manque-t-il donc à la philosophie de son histoire? L'esprit philosophique. Il a vu les causes, mais l)ar rencontre, et en allant ailleurs.

§2.1. L'ordre des années n'est point l'ordre des idées. — Obscurité des campagnes et de la politique. — II. Beaucoup de lois manquent. — III. Détails inutiles. — Les grands faits confondus parmi les petits. — L'esprit oratoire n'est pas l'esprit philosophique.

L De là ses défauts:

Il a l'ail (les annales, et parlant, il n'a pas dis

l)osc les événcmonis comme ils doivent l'èlrc. Si nous les lisons, non pas comme lout à l'heure en notant les idées, en démêlant les lois, mais en simples auditeurs, attachés à répéter sa pensée, TOUS ne gardons que quelque vague impression dominante dans la confusion des faits innomhrahles. Accablé sous cette multitude de batailles, de décrets, de dissensions, resi)rit ne sait vers quel but il marche, ni (juelle est la pente d; s événements. Que Tacite les range i)ar années, il en a le droit, parce que, sous les premiers Césars, la révolution est insensible et que les fails sont dispersés, parce ([ue, dans la servitude et la tranciuillité publique, l'histoire peut se changer en peintures des moeurs et « en mémoires contre les tyrans ». Cela est permis à César, qui ne compose que des commentaires et sur une seule guerre, simples documents proposés aux historiens. Au contraire Tite Live, qui raconte les événements de sept cents années et le développement régulier de la constitution et de ''empire, devait classer les faits selon leurs lois, non selon leurs dates. Des annales conviennent quand les événements sont contemporains, quand leur suite incomplète ne laisse pas encore apercevoir leur but, leur marche ou leur cause, et la chronique vient à sa place quand l'histoire est prématurée. Mais, lorsqu'on écrit après Polybe, quand on voit

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le monde conquis, l'empire établi, les mœurs changées, quand on peut embrasser d'un coup d'œil ce progrès réglé et continu de corruption, d'asservissement et de puissance, il faut mettre les faits dans leur ordre, et, de toutes ces pierres éparses, bàlir un monument. Ce monument dans Tite Live n'est point construit; une es(piisse indiquée dans une préface, ou cachée dans un discours, n'est pas un éditïcc. Il lui manque le besoin d'expliquer qui achève l'historien et fait le philosophe. Est-ce assez de jeter dans une harangue la raison des faits? Oui, peut-être, lorsque, comme Thucydide, les discours sont des dissertations destinées au lecteur plutôt qu'à l'auditeur, i)lus propres à lier les faits qu'à imprmicr une persuasion, mais non, lorsqu'un courant d'éloquence change les théories en arguments, et cache les raisons qu'il contient sous les passions qu'il agite. Serait-ce môme assez de noter la cause à la lin ou au commencement du groupe défaits qu'elle régit? On ne peut faire ainsi deux personnage.!, être annaliste dans son récit, philosophe dans sa conclusion ou dons sa préface. Il faut que la cause ou l'effet princi|)al des événements soit visible dans chacun d'eux, qu'à chaque pas l'esprit sente l'action croissante de la cause qu'il a quittée, et la proximité plus grande de l'ellct (ju'il va toucher, que dans une

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guerre, à chaque mouvement, ù. chaque bataille, on découvre la force et la faiblesse des deux parlis, les progrès de l'un, les pertes de l'autre, et qu'au moment où arrive l'événement supième et l'explication dernière, le lecteur prévoie l'issue préparée et devance la conclusion annoncée. Ain>i disposée, la narration est un tissu continu où les premiers faits attirent et nécessitent les derniers, où la logique, non le hasard, gouverne les choses, où la raison retrouve une image de son ordre et de sa beauté. Au contraire, Tite Live laisse tomber de sa main les événements un à un : aujourd'hui une guerre contre les Yolsques; Tan suivant, les Sabins sont battus; un peu plus lard, Fidènes est prise ou se révolte. Sans cesse on est tenté de noter et détacher les laits pour mettre ensemble ceux qui se conviennent. On lui dit : i' Pourquoi telle guerre? Au moment où nous sommes, quels progrès a fait I\omc? De grâce, servez-vous de votre haute raison, et non plus seulement de voire mémoire et de votre éloquence. Nous ne venons pas vous écouter pour entendre un recueil d'aventures. Fabius Piclor suffisait pour cela. Faites au n)oins ce que demandait Sempronius Ascllio, un de vos premiers historiens, si rude de style, si peu exercé au raisonnement; que des idées générales rangent chacune sous elle un groupe de ces dissensions et

de ces expéditions, et nous en lassent retenir le détail; sinon le lecteur se fatigue et quitte le livre; ou du moins, l'ordre manquant, au bout du volume, il a tout oublié. Ne voyez-vous pas que vous vous lassez vous-même de la monotonie de ces batailles*? Au moins, pour l'honneur de Rome, montrez la sage disposition de ses entreprises et la fatalité divine de sa dominalion. »

11. Parmi ces lois impuissantes à classer les faits, que de lois man(iucnt! On n'est pas impunément amateur d'élo([uence. Il faut poursuivre partout les causes pour les trouver toutes, d, quand on les cherche d'un désir languissant, on en laisse échapper beaucoup. Ne parlons pas de l'histoire des rois tout altérée et fabuleuse, si abrégée dans Tite Live, si poétique. Mais à'partir du tribunat, quel lecteur entend un mol à toutes ces marches d'armées? A grand'peinc, les cartes sous les yeux, en conjecturant les intentions, on découvre les signes d'un progrés et les traces d'un plan; et il faut être un Niebuhr pour mettre quelque ordre dans les guerres vols(pies. Si l'on s'en tient à Tite Live, on ignore comme lui la tactique des chefs et les conseils du sénat. IVniton suivre les opérations mihlaires dans les

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