Tile Live, XXXVllI, ôl
?.. Voici le discours autlientique tel qu'il est dans Aulu-Gcllc. « Scipion dit, après quelques mots convenables à la dignité do
le peuple le suivit, jusqu'aux scribes et aux viatcurs des tribuns, et il ne leur resta que leurs esclaves elle héraut. L'entraînement qu'exerce le génie prouve sa royauté naturelle; voyez-le dans sa réponse à Fabius dominer ses auditeurs par l'ardeur de sa passion, les événements par l'impétuosité de ses conjectures, partout prédire et commander. Son discours est comme soulevé et emporté par le souTilede l'espérance. « Qu'on ne me retarde point ici, et tout à la fois vous apprendrez que j'ai traversé la mer, que l'Africjue est en feu, qu'Annibal quitte l'Italie, que Carthage est assiégée. Attendez de l'Afrique des nouvelles plus heureuses et plus fréquentes que vous n'en receviez de l'Espagne. J'aurai, Quintus Fabius, l'adversaire que tu me donnes, Annibal. Mais, au lieu d'être retenu par lui, je l'entraînerai avec moi. C'est dans son pays que je le forcerai à combattre, et le prix de la victoire sera Carthage, non des forts à demi ruinés du Brultium. Que l'Ilalie
s,i vie el à sa gloire : • Il me souvient, Romains, qu'à pareil jour « j'ai vaincu en Al'rique, dans un grand combat, Annibal le Car- • tliaginois, le plus redoutaltle ennemi de votre empire, et que » je vous ai gagné une paix et une gloire inespérées. Ne soyons « donc pas ingrats envers les dieux; mais plutôt laissons là ce « coquin, étalions de ce pas rendre grâce à Jupiter très-bon u et très-grand. « On voit ce que la magnificence du langage de » Titc Live ajoute à la grandeur de Scipion. Tite Live lait son personnage plus calme, plus hautain, plus Romain, que le personnage réel. Est-ce un si grand tort?
longtemps dévastée se repose cnlin ; qu'à son tour l'Afrique soit brûlée et ravagée; dressons le camp romain sous les portes de Garthage, au lieu de voir une seconde fois de nos murs les rc- Iranchomcnts de l'ennemi. Reportons-y la terreur, la fuite, le ravage des champs, les délections d'alliés, et tous les fléaux de la guerre qui pendant quatorze ans ont fondu sur nous *. » Malheureusement dans Tite Live ces traits saisissants sont épars. Il n'explique pas l'une par l'autre les diverses parties du caractère; il ne les rapporte pas à une qualité dominante. Il n'ose insister sur les vices. Enfin il attribue parfois à Scipion des discours trop apprêtés, qui conviennent mal à la facilité et à la vivacité de son esprit^. La gravilé et les ornements du style répandent une teinte uniforme sur tous les personnages, et quelquefois il fait songer au coloris monotone et brillant de Lebrun.
Scipion est déjà Grec; Galon son ennemi est tout Romain, le dernier peut-être : « Il eut, dit Tite Live% une si grande vigueur d'àme et de génie, que, dans quelque condition qu'il fùL né, il se fût fait à lui-même sa fortune. Nul talent ne lui manqua ni dans les affaires pul)li((ucs, ni dans les alTaircs privées. Il savait également les
1. Tite Live, XXX vT, 44. — 2. Discours aux lévollés de Sacrone, aux captives espagnoles. — 3. Tite Live, XXXIX, 40.
afîaircs civiles et l'économie rurale. Les uns ont été portés aux suprêmes honneurs par la science (lu droit, les autres par l'éloquence, les autres par la gloire militaire. Son génie fut si également llexible en tous sens que vous l'auriez dit né uniquement pour ce qu'il faisait. Dans la guerre, brave soldat et célèbre par beaucoup de combats brillants; plus tard, lorsqu'il parvint aux grands honneurs, général accompli. En temps de paix, si vous le consultiez sur le droit, très-habile jurisconsulte; s'il fallait plaider une cause, orateur très-éloquent. Il ne fut pas de ceux dont la parole est puissante pendant leur vie et qui ne laissent après eux aucun monument de leur éloquence. Au contraire son éloquence vit et respire encore, consacrée })ar des écrits de tout genre. Ses discours sont nombreux, tantôt pour lui, tantôt pour d'autres, tantôt contre d'autres ; il fatigua ses ennemis non-seulement en accusant, mais encore en se défendant. Il poursuivit un nombre infini de haines, et fut poursuivi par un nombre infini de haines. On déciderait diflicilcmcnt si la noblesse s'est plus acharnée contre lui, ou s'il s'est plus déchaîné contre la noblesse. Sans doute, il eut un caractère âpre, une langue acerbe et libre à l'excès. Mais son âme fut invincible aux désirs, sa probité rigide, et il méprisa faveurs et richesses. Contre les plaisirs, le travail,
LES CAllACTÉRES DANS TITE LIVE. 239
le péril, il avait une âme et un corps de fer. La vieillesse mcnie, qui détend tout, ne put le briser.. A l'âge de quatre-vingt-six ans, appelé en juslice, il prononça lui-même son plaidoyer et l'écrivit; à quatre-vingt-dix ans, il appela Servius Galba en jugement. » Sauf quelques antithèses, ce morceau est d'une énergie admirable, et, quand Caton parle pour la loi Oppia, ïite Live retrouve le ton de l'intraitable censeur* : « Si chacun de nous, Romains, avait conserve sur sa femme les droits et l'autorité de mari, nous n'aurions pas affaire aujourd'hui à toutes les femmes ensemble. Maintenant notre liberté, vaincue à la maison par leur révolte, est foulée et écrasée encore ici dansle forum, et, parce que nous n'avons su résister à chacune d'elles, nous les redoutons toutes ensemble. » 11 est amer et mordant, et (iiiand il frappe, il blesse. « Quel prétexte, honnête au moins à dire, donnent-elles à cette émeute? Nous voulons, disent-elles, être brillantes d'or et de pourpre ; nous voulons, les jours de fête et les jours ordinaires, être portées par la ville sur des chars, comme pour triompher de votre loi vaincue et abrogée, de vos suffrages conquis et arrachés; nous voulons qu'il n'y ait pas de bornes aux dépenses, au luxe... Du temps
l.TiteLive.XXXlV, 2. "'"
de nos pères, Ginéas essaya de séduire par des dons, non-seulement les hommes, mais les femmes. Aucune d'elles n'accepta; si maintenant il parcourait la ville avec ses présents, il les trouverait debout dans les rues pour les recevoir. » Cette rudesse est brutale, cynique. « Quelle est cette manière de courir sur la place publique, d'assiéger les rues, d'arrêter des étrangers? Gela même, ne pouviez-vous le demander chacune à votre mari? Êles-vous plus caressantes en public qu'en particulier, pour ceux des autres que pour
les vôtres? Vous voulez mettre des rivalités
entre vos femmes, Romains ! Gelle qui le pourra achètera de son argent ; celle qui ne le pourra pas demandera à son mari. Malheureux le mari, s'il cède et s'il ne cède pas ! puisque ce qu'il n'aura pas donné, il le verra donné par un aul rc. » Ce discours est virulent et ace.bc; et pourtant il paraît faible à qui rassemble les anecdoctcs de Plutarque et lit les véritables écrits de Gaton. Dans Tite Live, ses paroles sont des périodes; ses développements sont pleins de force, mais tels qu'il en ferait s'il eût étudié sous un Grec. Us ne ressemblent pas aux phrases courtes, brusques, perçantes, lancées et accumulées comme des coups par cette main de combattant. Écoutez cette accusation : « Il dit que les déccmvirs n'avaient pas assez de soins de ses provisions. Il ordonne (pTon leur
arrache leurs vèlemenls, qu'on les halle de verges. Des Brulliens frappèrent les déccmvirs. Beaucoup d'hommes l'ont vu. Qui supporterait cet outrage? qui celle tyrannie? qui cette servitude? Nul roi ne l'a osé faire. Faire cela à des hommes de bien et de bonne race, le trouvezvous bon? Où est Talliance? Où la foi de nos ancêtres? Injures signalées, coups, meurtrissures, douleurs et tortures, avec la honte et le dernier opprobre, sous les yeux de leurs concitoyens et de beaucoup d'hommes, tu as bien osé cela! » Dans le traité de l'Agriculture, pas un ornement, pas un mouvement, pas un sentiment : des sentences sèches, nues, précises comme les arlicles d'un code; le langage abrégé comme l'action, les mots traités en simples moyens comme les hommes; point de slyle, rien que des pensées et qui vont toutes à l'utile. Son ironie est violente; elle est une arme comme toutes ses qualités; elle est barbare même en conseillant l'humanité. « 11 semble, dit-il pour faire relâcher les Grecs déportés, que nous n'ayons rien à faire qu'à discuter si quelques Grecs décrépits seront enterrés par leurs fossoyeurs ou par ceux d'Italie. « Son style est cru, parfois grossier; mais il est tout nerf, tant il met la pensée en relief, tant il est une action [jarlante : arrivant de Carthage, il laisse tomber de sa robe dans le sénat des figues
toutes fraîches. « La terre qui les produil, dil-il, n'est qu'à trois jours de Uouie. » Son caraclèro csl, comme son esi)rit, roide et terrible. Son cs- 'clave Paccus, ayant acheté trois jeunes prisonniers pour en faire commerce, et voyant que Caton le sait, se pend d'efi'roi. Tout en lui est propre à l'action, tendu vers le gain. Il n'épargne ni soi, ni les autres, et s'en vante, n'ayant jamais ilépensé plus de trente as à un repas, buvant le même vin que ses esclaves, les exploitant cl les accouplant en bon éleveur et trafiquant de bétail humain, ù, la fin avare et avide avec impudence, disant que l'homme divin estcclui qui peut prouver par ses comptes qu'il a acquis plus de bien qu'il n'en a reçu de ses ancêtres. Il ne rougit de rien ; toutes les parties de son âme sont également invulnérables à tout trait. Il se loue ouvertement, et voyant un citoyen qui a commis une faute : « Pardonnez-lui, dit-il, ce n'est pas un Caton. » Il consacre ses passions haineuses et inflexibles. Un jeune homme avait fait condamner l'ennemi de son père mort ; Caton l'embrasse : « Voilà, dit-il, les sacrifices funèbres que nous devons à nos parents. » Il se vante des minuties et des ridicules de sa vertu, par exemple d'avoir vendu son cheval en Espagne, pour épargner à la république les frais de transport. Un dernier Irait rassemble tout ce qu'il y a de résolu, de cy-
LES CARACTÈRES DANS TITE EIVE. 243 niqiic, de railleur dans son caraelèrc. Vieux, il avait pour maîtresse une de ses esclaves. Son (ils la voyant passer, indigné, baissa les yeux. Galon, le jour même demande en mariage la fdle de son greflier; quand son fds voulut savoir s'il avait contre lui quekiue sujet de plainte : « A Dieu no plaise! mon lils, réponditCalon d'une voix forte. Mais je veux laisser à la république des citoyens tels que toi. » Vertus, défauts, magnanimité, petitesses, esprit et caractère, tout en lui tend et travaille à l'utilité publique et privée. Toute sa vie est un efiort, une acquisition , un combat.
« Paul Emile, dit Plutarque, était de tous les Romains celui qui aimait le plus ses enfants. Il les faisait instruire dans la discipline grecque et romaine, tenant auprès d'eux grammairiens, sophistes, rhéteurs, sculpteurs, peintres, écuyers, veneurs habiles. » Selon Titc Live\ il disait que « celui qui sait vaincre à la guerre doit savoir aussi préparer des jeux et ordonner un festin. » On reconnaît l'eflet des idées grecques. Cependant cette âme, comme celle de Gaton, est encore toute romaine. Mais Gaton « aboie » contre la noblesse; « ce qu'il y eut de particulier et de remarquable en Paul Emile, dit Plutarque^, c'est qu'il resta toujours attaché au parti des nobles;
1. Tile Live, XLV. 35. — 2. Plutarcjue, Vie de Paul ÉmilCf Ch. 41.
il ne dit et ne fit jamais rien en vue de flatter la multitude. Il se concerta toujours avec les premiers et les plus distingués d'entre les citoyens.» En patricien hautain et austère, il s'abstint dès sa jeunesse de plaider pour les plébéiens, de les saluer par leur nom, de leur prendre la main dans la rue. Plutarque ajoute encore qu'il étudia très-attentivement la science des augures, patrimoine des anciennes familles; il observait scrupuleusement tous les rites, rejetait les moindres innovations, passait de longues heures en temps de guerre dans les expiations et les sacrifices. Que Caton, homme nouveau, s'emploie à devenir riche; Paul Emile, comme Gincinnatus et Gurius, méprise l'argent par orgueil de naissance. Son nom suffit pour le mettre à sa place, et il se relève en dédaignant ce que désirent les autres. Il donne sa fille à Tubéron, homme d'une frugalité antique, qui vit auprès de Rome avec quinze autres chefs de la même famille sur une petite campagne, leur unique bien. Lui-même, en mourant, laisse à peine assez de fortune pour rembourser la dot de sa femme. Il a toute la hauteur des Appius. Nommé par le peuple pour être général en Macédoine, il lui déclare à la tribune que, choisi par besoin, il ne lui a aucune obligation. Ses j)aroles sont ici plus fortes et plus vraies dans Plutarque que dans Tite Live. « Si vous
LES CARACTÈRES DANS TITE LIVE. 245 croyez quelque autre plus capable de conduire celle guerre, je lui cMe le commandement; sinon, ne vous mêlez pas de ce qui regarde ma charge, mais faites en silence ce que je jugerai bon. Si vous voulez commander à vos généraux, vous serez dans vos expéditions plus ridicules encore qu'auparavant. « Arrivé au camp, il rétablit l'obéissance antique, enseigne aux officiers et aux soldats ce qu'ils ont à faire; et tous confessent que, depuis ce discours seulement, ils savent ce qu'est la discipline. Son commandement est si despotique que ses soldats, vainqueurs et chargés d'argent, veulent lui refuser le triomphe. Quand Persée le supplie de lui épargner la honte du triomphe, il répond en souriant d'une telle lâcheté : « Cela est en sonpouvoir.« L'orgueil engendre aisément la froideur et la dureté. On comprend maintenant le calme et la magnanimité du discours dans lequel, après son triomphe et la mort de ses deux fils, il rend compte au peuple de la campagne : « Lorsque je n'eus plus rien, dit-il en finissant', à demander aux dieux pour la république, je souhaitai, puisque la fortune a coutume de nous précipiter après nous avoir élevés au faîte, de voir ma maison plutôt que l'État souffrir ses vicissitudes. C'est pourquoi j'espère