‹ Essai sur Tite Live (volume 5)Chapitre 85 sur 105 · Tite Live, XLV · texte numérisé non relu

Tite Live, XLV

que par mon insiy^nc malheur la fortune publlcjne désormais est garantie, puisque mon triomphe, comme en dérision de la prospérité humaine, a été placé entre Icè funérailles de mes deux enfants. Persée et moi, nous offrons d'illustres exemples du sort des mortels : lui, qui captif a vu conduire devant lui ses enfants captifs, les a pourtant encore; moi, qui ai triomphé de lui, j'ai quitté les funérailles de l'un pour monter au Capitole, et, du Capitole, je suis allé voir expirer l'autre. De tant d'enfants, il n'en est aucun qui porte le nom Paul Emile; deux ont été donnés en adoption aux familles Cornélia et Fabia, quand ma postérité semblait nombreuse. Dans la maison de Paul Emile, il ne reste plus qu'un vieillard. Mais, parmi ces désastres de ma race, volrc bonheur et la prospérité publique me consolent. » Ces paroles sont dignes de Corneille; mais Tito Live, qui représente si bien cette grandeur, eût dû remonter à sa source. Il devait faire voir, comme Plutarque, qu'elle vient des traditions de famille et des mœurs patriciennes; un noble comme Paul Emile, que sa naissance destine aux honneurs, que son nom seul porte aux charges, qui naît homme public, considère les affaires de Rome comme les siennes, et sa patrie comme son héritage. Son rang explique sa vertu, et sa vertu expliquée devient naturelle ; le grand

liomme se trouve homme. Il reste à une place éminente, mais il n'est plus guindé en Tair comme par miracle; nous comptons les degrés qui mènent jusqu'à lui. J'ajoute que ses traits, devenus pUis humains, deviennent plus distincts. En s'approchant de nous, il s'anime. La nohlc statue du moraliste se meutsous la mahi du biographe. Tito Live représenterait mieux sa vie, s'il saisissait mieux la vérité.

Tout ce que nous venons de blâmer ou de louer dans celte conception des caractères est l'eiïet de l'esprit oratoire. Singulier spectacle que celui d'une qualité dominante qui traverse toutes les parties d'un talent, laissant partout les marques de son passage! Tite Live est orateur. C'est pourquoi la passion entre avec lui dans l'histoire. Un souffle pénètre dans les dissertations de Polybe. Les sèches annales, qui d'un ton monotone récitaient une liste de notes, reprennent un accent; devant nos yeux passent des figures expressives; du milieu des poudreuses chroniques sort la muUitude des personnages morts et des nations éteintes; et Fliistoire n'est plus une combinaison d'idées, mais un combat d'hommes. Tite Live est éloquent. C'est pourquoi il exprime avec une force extrême les grandes qualités des grands hommes, l'amour de la liberté et de la patrie, la fierté et le courage indomptables, la majesté calme, l'élan

de l'inspiralion. L'imagination anime ce qu'elle louche, et, dans ce qu'elle louche, ce qu'il y a de plus heau. — Mais le but de l'orateur est d'exciter une émotion dans notre cœur, non d'imprimer dans notre esprit un caract^re. C'est pourquoi, quand il devient historien, il ressuscite les passions universelles et simples, et non ces assemblages complexes de sentiments particuliers qui sont les âmes. Il peint plutôt des qualités que des personnages*. S'il marque leur passion dominante, il en omet les causes ou les effets ^ Il ne l'explique point par les circonstances qui l'ont développée; il n'explique pas le reste par elle'. S'il fait parler un personnage, il songe à la cause plus qu'à l'orateur, et rend le plaidoyer moins naturel que parfait ; il adoucit les rudesses, corrige les négligences, efface le laid, le bas, le mesquin, l'excessif'', et cache la vérité sous l'éloquence. Les êtres ainsi recomposés sont trop beaux pour être réels; l'auteur paraît derrière ses vagues figures, et, dans cette longue galerie, le portrait de Tile Live est le plus précis et le plus complet.

1. Fabius. — 2. Aiinibal, Paul Emile. — 3 Scipion. — 4. Caton, le peuple romain.

§ 1. Naurations.

, Redites. — Lieux communs. — Admirer n'est pas raconter.

— II. Élan et enchaînement du récit. — Fabius et Papirius.

— Force de la narration oratoire. — Les Fourches caudines.

— Récit de la mort de Lucrèce par Tite Live et par Denys.

— Récit du passage des Alpes par Polybe et par Tite Live.

Comment dans Tite Live agissent et parlent les personnages? Ici les défauts sont moindres et les qualités plus grandes : non qu'à son éloquence s'ajoute un talent nouveau; mais le récit et le discours conviennent mieux à l'esprit oratoire que la composition des caractères, la critique ou la philosophie. Tite Live reste le même, mais son ouvrage est plus parfait.

I Quelles narrations fait l'orateur ? Des narrations oratoires. Ses narrations ne sont donc pas toujours parfaites. Il faut choisir dans celles de Ti le Live; et, même quand on a choisi, le plaisir que l'on éprouve n'est pas toujours pur ni complet.

1. C'est que les actions dépendent des caractères. Dans Tite Live, ils sont peu marqués, sans traits

l-crsoiinols, les mêmes dans les temps de poiilc^so et dans les âges de barbarie. Vous prévoyez qiio les récils seront i)arfois trop semblables, et renfermeront des lieux communs. Que de fois, dans les dix premiers livres, ne revoit-on pas la même bataille ! Les cavaliers ôtent la bride à leurs chevaux, et s'élancent avec tant d'impétuosité qu'ils enfoncent l'ennemi. Les fantassins entrent par cette brèche, tout est pris ou tué, et l'armée revient à Rome chargée de butin. Cette monotonie ôte l'intérêt; et mieux vaudrait omettre un fait que se répéter tant de fois.

Les orateurs de profession ont au fond de leur mémoire plusieurs phrases toutes faites, utiles ou plutôt inutiles partout, moyens do métier, touchants peut-être ou habiles, mais qui conviendraient mieux dans une école que dans une histoire. Tite Live en a comme Cicéron*: des enfants qui pleurent, des femmes qui, en gémissant, s'attachent à leurs maris, les temples des dieux renversés, les tombeaux des ancêtres violés, etc. Ces détails vrais, mais communs, ne méritent d'être mis nulle part, parce qu'ils peuvent être mis partout.

L'art et le besoin d'agrandir sont oratoires;

1. Tite Live, V, 40; I, 29; III, o2. Discours rlc Scipion avant la bntailie (lu Tésin; discours de Fabius contre Scipion; discours de Vibius Virius, etc.

LES NARRATIONS DANS TlTE LIVE. 251

car le but de l'oralcur n'est pas dépeindre, mais de toucher l'auditeur par ses peintures; il traite la vérité comme un moyen, non comme une lin. Au lieu de raconter, Tite Livc prouve. Hvcul, non qu'on connaisse ses héros , mais qu'on les admire; il n'expose pas leurs actions, il les exalte. Quand il ouvre le récit du combat des Horaces : « Les glaives en avant, dit-il, comme une armée en bataille, les six jeunes gens, porlant le courage de deux grandes armées, s'avancent l'un contre l'autre. Ils n'ont pas devant les yeux leur propre péril, mais la domination ou la servitude de leur patrie, et la fortune de l'État qui sera ce qu'ils l'auront faite*. » Jamais Tito Live ne nous laisse la liberté déjuger. Il se tient derrière ses personnages, attentif à les faire paraître, à les mettre dans un jour éclatant, préparant la place avant leur venue, ne les montrant que lorsqu'il a mis notre esprit dans la disposition qui convient. Il les annonce. Voyez cet exorde de la bataille de Zama* : « Le lendemain, pour décider cette querelle, s'avancent les doux plus bravis armées, les deux plus illustres* généraux dos deux plus puissants peuples de la terre, devant, ce jour-là même, mettre le coml)le à tant de gloire acquise on la renverser. « Cette

1. Tite-Live, I, 25. — 2. Ib., XXX, 32. — 3. Le lalin est plus fort : « Longe prôcclarissimi. »

magnificence de langage est d'une oraison liinèbre. Tite Live emporte l'admiration de haute lutte, à coups redoublés d'épitliètes; il ferait mieux de la laisser naître. Ce luxe de style mel en défiance; nous voulons voir, non être éblouis. Les faits (iu"on nous montre ainsi ne sont plus intacts; transformés dans la pensée de l'auteur, ils en portent la marque. Il valait mieux les laisser purs dans leur nudité native que les parer de tout cet éclat. Quand les trois cents Fabius partent contre les Yéiens : « Jamais, dit Tite Live', armée si petite par le nombre, si grande par la renommée et l'admiration publique, ne traversa la ville. Trois cent six soldats, tous patriciens, tous d'une môme maison, dont aucun n'eût paru indigne de présider le sénat dans les plus beaux temps de la république, ])artaicnt, menaçant de ruiner le peuple véien avec les forces d'une seule famille. » Cet accent est celui d'une harangue. Bossuet prend le même Ion pour célébrer les campagnes du prince de Coudé. Seulement, l'éloquence approche ici de la déclamation, et le besoin d'embellitconduit à l'emphase : dans une famille de trois cent six membres, trois cent six dignes d'être princes du sénat ! Cela estd'un rhéteur.— Ces exemples distinguent nette-

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