SIL. — JACONVÉNIENTS DE LA MÉDICATION OPIACÉE. — MORPHINOMANIE
Que conclure de tout ce qui précède ? Nous pouvons dire sans hésiter que l’opium est une arme à double tranchant. I} calme si bien les douleurs, il provoque un tel état d’euphorie (morphine) que l’accoutumamce ne tarde pas à s'établir. - : | :
À l’emploi prolongé de ce médicament comme agent thérapeutique, succédera plus tard un besoin de morphine que rien ne pourra arrêter, et qui conduit aux pires conséquences : à la morphinomanie.
Quand nous avons parlé (Chapitre II, $ IT) des alcaloides de l’opium, nous avons signalé les troubles provoqués par la morphine dans notre organisme. Nous avons reconnu à l’intoxication morphinique une forme aiguë et une forme chronique, lente. Cette dernière est malheureusemient si répandue aujourd’hui ; elle ést si souvent la conséquence fâcheuse d’un traitement opiacé prolongé, que nous nous en voudrions, si nous la passions sous silence.
L’habitude de s’injecter du chlorydrate de morphine sous la peau reconnaît pour causes principales soit des affections douloureuses ayant nécessité pendant plus ox moins longtemps des piqûres de morphine, soit des chagrins qu’on s'efforce d’oublier ainsi, soit simplement le besoin de sensations nouvelles et agréables. On entre dans la morphinomanie, disait Ball, par trois portes : celle de la douleur, celle du chagrin ou celle de la volupté. Ces diverses causes trouvent un terrain tout préparé chez les névropathes et les déséquilibrés qui sont ainsi plus spécialement voués au morphinisme,
Aussi voit- on la morphinomanie parmi les classes éle. vées, celles où la vie cérébrale est active, et le plus souvent,
c’est parce qu’on est névropathe qu’on devient morphinomane. D’après M. Pouchet « les jouisseurs de toute espèce, femmes du monde, artistes, filles de joie, les névrosés à la recherche de sensations nouvelles et intenses, sont ceux qui fournissent le plus grand nombre d’adeptes, et leur quantité est proportionnelle au développement croissant du déséquilibre moral. Lesbos y conduit autant que Cythère, et, parmi les voluptueux, la contagion de la morphinomanie s’explique par l'influence de la persuasion des satisfactions éprouvées. »
Mais l’accoutumance, l’atténuation de l’impressionnabilité et la dépression qui suit forcément l’excitation obligent à forcer les doses, et peu à peu, on tombe dans l’abus. Il existe une ivrognerie d’opium, comme une ivrognerie d’alcoo!, comme une ivrognerie de haschish.
Comme celui d’alcool, le besoin d’opium devient bientôt un impérieux besoin physique doublé en quelque sorte d’un besoin psychique non moins instant. Et, comme l’a dit Fonssagrives, un thériaki de Canton est le digne pendant d’un ivrogne de Manchester. ,
Cruel problème, dès lors, qui se pose au médecin ! Doit- 1l sciemment administrer la morphine, exposant son client à la morphinomanie ? Doit-il lui préférer d’autres analgésiques non opiacés ? La réponse est aujourd’hui toute trouvée.
Si le médecin préférait autrefois la morphine à tous les analgésiques, c’est qu'il savait qu’en recourant à elle, 1l calmerait les douleurs, de quelque origine qu’elles fussent. Humain avant tout, désireux d’abréger la souffrance, il n’hésitait pas : la morphine lui était d’un précieux secours.
Certes, dans des cas de douleurs passagères, aiguës,
dans une crise de colique néphrétique par exemple, ne revenant que par intervalles éloignés, plusieurs années quelquefois, une injection de morphine calme la douleur, et le lendemain, la crise étant terminée, le malade ne réclamera plus de morphine. Le contraire serait l’exception.
Mais, dans les cas de cancers, de douleurs fulgurantes, de névralgies tenaces du trijumeau, de crises gastralgiques fréquentes, il faudra une injection quotidienne ou presque, et, forcément, l’accoutumance s’ensuivra. :
Le Pantopon a heureusement supprimé tous ces risques. Il ne procure pas cette sensation d’euphorie et de jouissance qui incite les malades à recourir fréquemment à leur médicament favori.
Il permettra donc au praticien de soulager ses malades, sans craindre pour eux la manie de la morphine,
C’est ainsi que nous avons vu des tuberculeux arrivés à la dernière période et qu’on avait hésité à piquer à la la morphine. Sous l’influence du Pantopon, ïls ont pu passer des nuits moins agitées, et prendre enfin le repos qu'ils réclamaient auparavant avec tant d’insistance. Ce qui nous a frappé davantage, ce n’est pas tant l’action hypnotique du médicament, que le défaut d’accoutumance.
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