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lue, existant en dehors de nous, et qu'il s'agit de mettre dans son vrai jour '.
Après s'être tracé un idéal de caractère, Vauvenargues se trace un idéal de conduite - et se dispose à prévenir les événements, se tournant vers les vérités qu'il voudrait concevoir, pour mieux saisir les rapports dans lescpicls il se trouve avec le monde extérieur '. C'est peut-être à cette époque (ju'il trace les premières lignes de son Discours sur la liberté.
Mais, malgré tout, Vauvenargues ne saurait renoncer à sentir que sa nature l'emporte et que sa raison ne peut lui résister.
« Si je suivais les conseils de la vérité autant ([ue j'aime à les « entendre, je vaudrais mieux ([ue je ne vaux^». Mais, la violence de nos passions veut soumettre la vérité elle-même, et la vérité délaissée, mal expliquée, mal défendue, ne succombe que trop souvent '.
Vauvenargues, inquiet, ne pouvant suivre sa raison et craignant de s'abandonner à ses passions, reconnaissant que ni les exigences de notre raison, ni les aspirations généreuses de notre cœur ne font la loi des choses, s'attache toujours plus fort à cette vérité abstraite et pourtant réelle, existant en dehors de nous. La concevant par intuition, il attend qu'elle s'accomplisse ; mais, en doutant par réflexion, il va s'efl'orcer, par son activité, de suivre cette vérité et d'être prêt quand elle se manifestera. Nous voici à mi-chemin entre le Discours sur la liberté et le Traité sur le libre arbitre.
Vauvenargues se rend compte (|u'il ne doit plus compter sur la gloire militaire et croit découvrir (ju'il n'a « pas même l'instinct que « demande son emploi''». \(À)nseil V2. (Iljaul avoir les talents de son état)\. Il se tourne vers les lettres et vers la diplomatie. 11 part pour Paris ; il songe à visiter l'Angleterre ; il ne peut tenir en place. Poursuivi par son besoin d'argent, chassé par la misère, il tombe malade et doit prendre les eaux '.
Il est im])ossible de dire ce qu'il adviendrait de lui lors((ue éclate la guerre I La canq)agne de Prague va commencer. Vauvenargues oublie tout. Cette guerre, c'est une planche de salut, un suprême espoir : C'est là sans doute l'occasion que lui préparait .sa fortune !
N'ayant tendu (ju'à la gloire, Vauvenargues avait exalté et cultivé le mérite et la vertu cpii seuls, dans sa condition, pouvaient l'y conduire. Peu à peu, il s'était vu réduit à y croire moins, sans jamais y renoncer tout à fait; il avait dû faire des concessions devant les arguments de la
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raison et devant les faits ; il avait fait sa part à une réalité aveugle qu'il ne pouvait nier, parce qu'elle l'écrasait ; mais il avait placé son espoir dans la disposition d'une vérité absolue qu'il avait à suivre ; et puis, au moment où il s'apprêtait à renoncer à la gloire militaire pour marcher à une autre gloire, par d'autres chemins, l'objet que son cœur désirait avec le plus d'ardeur, réapparaissait tout à coup à un contour de la route et déjà il y touchait !
Détrompé bien vite, il assiste avec douleur à la réalisation implacable de ce que sa raison avait le plus redouté. Ce mécompte c'est le coup qui le détermine. Jusqu'à présent, il a redouté de rompre avec son passé pour ne pas perdre une occasion de victoire. Mais maintenant, son dernier espoir s'est éteint.
Ayant conçu, dans l'ordre de l'idéal, une réalité tangible, il avait préparé son cœur et conduit sa vie, pour y tendre et pour y toucher. Le temps avait passé ; l'occasion semblait être venue ; elle n'avait rien apporté. Vauvenargues, malade et brisé, dérouté dans sa pensée, sent qu'autour de lui tout chancelle et que les bases mêmes sur lesquelles il a fondé sa foi ne sont qu'illusoires. [Réfl. 24 (Sur l'histoire des hommes ilhistres) ; Réfl. 2J (Sur l'injustice envers les grands hommes) : Réfl. '26 (Sur les gens de lettres) ; Réfl. 27 (Sur l'impuissance du mérite)].
Il a perdu son meilleur ami, le jeune Hippolyte de Seytres et c'est pour calmer sa douleur qu'il écrit son Eloge. Cet Eloge trahit les directions nouvelles des préoccupations de Vauvenargues. Ne sachant que croire, ne sachant plus quelles assises donner à sa vie, il essaye, à cette heure où tout lui manque, de porter sur la religion cette foi profonde qu'il avait mise en la gloire ; il se sauve ainsi de la crise qu'il traverse en l'extériorisant dans sa Méditation sur la foi : et, à mesure qu'il recouvre quelque santé, il retrouve l'équilibre perdu et se ressaisit. Il se grandit dans son malheur et s'apaise en se justifiant. [Réfl 31 (Il ne faut pas toujours s'en prendre à la fortune); Réfl. 32 (Sur la dureté des hommes)\.
Renonçant à la réalité pour lui échapper par ses idées, [Réfl. 4.9 (Regarder moins au.v actions qu'aux sentiments); Ma.v. 432], il s'achemine à son dogme de la nécessité. [Réfl. 28 (La nécessité console dans le malheur)] et fonde son avenir sur de nouvelles bases. [Réfl. 30 (La vertu est plus chère que le bonheur); Réfl. 33 (Sur la fermeté dans la conduite); Réfl. 3.) (L'activité est dans l'ordre de la nature); Réfl. 36 (Contre le mépris des choses humaines) ; Réfl. 40 (Sur les misères cachées)].
Mais sa nature demeure inassouvie. Vauvenargues tend toujours à la gloire. Avant même de quitter le service, nous l'avons vu se découvrir à Voltaire et au roi. Il ne réussit pas comme diplomate ; mais, il s'attire l'amitié et la considération du plus grand esprit de son siècle. Cela suffit
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pour lui inspirer une nouvelle conliance : « Je mérite peut-être qu'on me « i)arle avec sincérité ' ».
Il se remet au travail. [Ri'll. 'iS {Sur les armées d'à jnêsent); Iié/1.52 (Il est prupluhle et permis d'écrire) ; Frcu/ment V2 (Sur la poésie et l'élo- (pience); Frai/ment 13 (Sur la vérité et l'éloquence) ; Réflexions criti(]ues\.
N'ayant pas reçu de réponse du roi malgré une deuxième requête et quoique s'étant remis à l'étude ■', {Fragment 3 (sur Fénelon)] il en conçoit de l'amertume et se voit forcé de prendre de nouvelles vues.
Or, voici ce qui est important : Au moment ou Vauvenargues a renoncé à la diplomatie, la diplomatie lui est ouverte, grâce aux démarches de Voltaire. Seulement la maladie est venue et il doit décliner les offres qui lui sont faites. (]et événement suflit jjour rendre à Vauvenargues la confiance qu'il pouvait perdre. En définitive il aurait réussi ; ses conjectures n'étaient donc point fausses ; seule, la maladie a fait obstacle et il ne pouvait rien contre la maladie. Ses épreuves et ses mécomptes ne lui laisseront pas le dégoût des espérances trompées.
Vauvenargues se roidit dans son infortune et, se tournant définitivement vers la littérature, après s'être justilié de son échec en diplomatie, comme il s'est justifié de son échec de soldat, il fait sa part à la réalité et s'apprête à prendre sa revanche.
Acceptant sa vie, non sans efibrt, puisqu'en 1744 déjà, il avait écrit son Eloge de Louis XV, idéal monarchi([ue, éloquent jusque dans ce qu'il a d'artificiel et en 1745, son Discours sur l'inégalité des richesses, il api)lique à son lyrisme la raison de son siècle et aboutit à une loi de la nécessité, par sa volonté de se j)lier aux exigences de sa condition et aux rigueurs de son destin.
Il fonde en raison les intuitions de son cd'ur. \Ré/I. .Vi (Sur la morale et la phijsique) Réfl. .'>') (Sur l'étude des sciences)] et conçoit, en morale, son Introduction à la connaissance de l'esprit humain, en métaphysique, son Discours sur le libre arbitre.
Ce ((u'il ne faut jamais demander à Vauvenargues, c'est d'agir comme il pense : « On écrit tout le bien qu'on pense et on fait tout celui « qu'on peut * » Vauvenargues pense comme il aurait voulu agir et, s'il regarde au dedans de lui, il se voit tel (ju'il aurait voulu être. Quand il se mettra à écrire, il considérera son i)assé du ])oint de vue où il est arrivé. C'est précisément sous ce i)oint de vue (|ue Vauvenargues s'appli- (|ue à réunir les vérités ([ui sont dans le monde, à concilier leurs contradictions apparentes, à les dépouiller des erreurs dont elles sont mêlées.
Il a beau dire : « Une |)réf"acc est ordinairement un plaidoyer, où
1 II 2ti(i. -• II. iC-l. ■■ II. 272. '■ I. l:{S.
« toute l'cloquence de l'auteur ne peut rendre sa cause meilleure, aussi « inutile pour faire valoir un bon ouvrage que pour en justifier un mau- « vais • » ; cela ne l'empêche pas de faire un Discours préliminaire à son Introduction, un Avertissement aux liéflexions sur divers sujets, une Préface à son Essai sur quelques caractères, un Avertissement à ses Réflexions et maximes et encore un Avertissement à sa Critique de quelques maximes de la Rochefoucauld ! Toutes ces préfaces, de même que le Plan d'un livre de philosophie qui est le développement inachevé du Discours préliminaire à l'Introduction, sont écrits après coup. Vauvenargues n'a songé que très tard à écrire un livre. 11 ne suit qu'un plan extérieur, une manière commode de grouper les matériaux épars qu'il a sous la main et il suffit, pour s'en convaincre, de voir son tâtonnement quand il s'agit de donner un titre à ses publications - ; il suffit de relire Vlntroduction, qu'il serait possible, sans grand dommage, de commencer par la fin.
Dans ses avertissements, Vauvenargues résume en remontant du point d'arrivée au point de départ, les expériences qu'il a faites, pour saisir le principe de sa pensée. 11 va des effets aux causes. 11 part des faits, les considère tels qu'il les voit et se les explique en suivant ce principe : une chose est ; elle est donc nécessairement ; à nous maintenant de la comprendre.
Et c'est par ce travail qu'il aboutit fi une cause première : l'esprit humain, et nous verrons qu'il faut entendre : L'esprit humain considéré dans un cas particulier, comme principe individuel.
Mais cet ouvrage n'apportera pas à Vauvenargues le succès qu'il en avait espéré ■■ et il ne parviendra pas à satisfaire sa nature, par cette activité littéraire pour laquelle elle n'est pas faite. \Réfl. 53 (Les préceptes corrigent peu)]. Dans son impuissance à créer, Vauvenargues plein de rêves et de regrets, se tourne vers le passé et écrit ses Caractères * et ses Dialogues.
A y regarder d'un peu près, sa vie est un véritable drame ; ce drame n'apparaît dans l'œuvre que sur le tard. Et, lorsque Vauvenargues aura entrepris cette manière de « confessions » que sont les Caractères et les Dialogues, ce ne sera pas le côté dramatique de sa vie qui apparaîtra le plus, mais l'effort qu'il soutient pour triompher ; il nous parlera bien plus encore de son idéal que de lui-même.
Il faut aller chercher au-delà de l'héroïsme de Vauvenargues, pour
1 Max. 627. Voir aussi Max. 71.Ô-716. - cf. note 1. I. e>S. '■'• cf. Max. 415.
* Parmi les Caractères, plusieurs contiennent des idées de la première jeunesse que Vauvenargues n'a jamais pu abandonner tout à fait et dont la hardiesse et la générosité lui font toujours souhaiter d'être vi'aies. — cf. Caractères : 23, 35. 41, 42.