s s A I SI' U V A U V E N A K G U E S
Replié sur lui-niènie, feuilletant ses propres pensées, il est toujours occupé à se tàter, à se découvrir, à se démêler, à se reconnaître. Son âme ne se possède vraiment que lorsqu'elle s'exerce tout entière '. Vauvenargues travaille à soumettre son cas particulier à une vérité morale supérieure. Sa pensée, telle que nous la possédons, est la forme littéraire sous laquelle il nous a livré l'histoire intime et délicate de son développement : besoin d'action d'un tempérament détourné de son but par les événements et qui s'atRrme en idées lyriques, c'est-à-dire personnelles.
A cause de cela même, il y a parallélisme entre la formation de la personnalité morale de 'Vauvenargues, entre l'évolution de sa pensée et ses productions littéraires.
Retracer les phases principales du développement moral, c'est reconstituer l'histoire de la pensée de Vauvenargues et établir du même coup la chronologie des productions littéraires.
Aux besoins profonds qui ont traversé sa vie, gloire, action, indépendance, se rattachent des conceptions qu'on retrouve partout dans son œuvre, sous des formes diverses. C'est par elles qu'il est possible de suivre le fd conducteur de sa pensée, jamais tout à fait rompu et cela, en se basant sur la Correspondance qui nous a conservé des dates précieuses.
Si l'on ne peut, sans danger, établir une chronologie exacte dans le détail, parce que Vauvenargues se corrige, parce qu'il est possible que la date fournie par la correspondance soit le terminus ad quem de la production littéraire, la pensée étant presque toujours un aboutissement, nous allons du moins essayer d'établir la ligne directrice de l'évolution morale et littéraire de Vauvenargues, en nous attachant à l'époque où les pensées ont été conçues, bien moins qu'à celles où elles ont pu être rédigées dans la forme sous laquelle nous les possédons.
Vauvenargues a certainement commencé à écrire de très bonne heure, non point pour faire œuvre d'art, mais pour se distraire, s'occuper, voir clair en lui et soulager son cœur -. Il aime poursuivre le rêve de son imagination qui réalise ce que son cœur souhaite ^. C'est dans la solitude de sa chambre, devant sa table et sous la lampe, qu'il se sent vraiment libre.
Il a payé, lui aussi, son tribut, un tribut modeste, à l'amour et aux muses. Et ces vers qu'il a laborieusement alignés, il les soumettra plus tard à Voltaire *.
Dès son âge le plus tendre, l'ambition occupe sa pensée et c'est
1 I. (i7. Rétl. .{. ■-■ Mmx. 70'j. 877. :'• 1. 300. i II. 280-281.
32 ESSAI SUli VAUVKNAlUiUES
dans la iVaîcheur de ses premières sensations ou à leur souvenir, qu'il a conçu plusieurs de ses maximes '. Vauvenargues tient à écrire de belles lettres. Les portraits (|u'il fait, en 1737 -, du duc de Durfort et de M. de C.hambona sont d'un individu (jui ne s'essaye pas pour la première fois.
Au moment où s'ouvre sa correspondance, il a déjà acquis une connaissance de lui-même qui i)ermet de présumer une activité intellectuelle très notable. Ses aveux sont un aboutissement du travail de sa pensée. Il a déjà essayé d'ébaucher un i)lan de conduite qu'il suit en cachette -^ ; il a mesuré ses chances de réussite ; il a examiné ses sensations, les rapports secrets de sa nature individuelle à la nature universelle ; il s'est fait une série d'ojjinions (pii résultent, avant tout, de l'expression qu'il donne à sa pensée, parce qu'il ne conçoit profondément les choses qu'après les avoir écrites : c'est par la forme (|u'il leur donne, qu'elles se révèlent à lui, les mots éveillant dans son esprit des images et des idées.
Les traits sous lesquels Vauvcnargues nous apparaît dès l'abord et qui passent inaperçus à première lecture, couqjlétés par ses aveux postérieurs, nous montrent qu'à cette époque, il avait abordé déjà bien des problèmes et fait des expériences décisives.
Ce qui précède cette période nous ramène aux préoccujjations de la vingtième année. A cet Age, Vauvcnargues a énormément senti. Toute sa conception a son ])oint de départ dans le sentiment. Vauvenagues ne peut échapper à son intuition ; il la subit ; elle engage sa foi, éperonne son imagination et ses passions en tont une réalité. Mais, derrière les élans de son cdHir, api)araît la raison, une raison solide, clairvoyante, tenace, (jui demande (|u'on établisse, en son nom, les vérités conçues et si aisément réalisées.
Reconnaissant (|u'il n'a rien pour faire illusion aux autres, (pic sa condition sociale, l'état de sa santé et sa situation linancière l'éloignent des moyens dont on use pour réussir dans le monde, Vauvcnargues se crée des arguments raisonnables pour se passer des procédés ordinaires de ceux (jue mène l'ambition.
Il veut s'éclairer sur cette disposition bizarre de sa fortune qui, l'ayant placé dans une condition médiocre, a mis en lui les sentiments les plus hauts.
Mais, incapable de résister aux mouvements de ses passions et de se ranger au parti de sa raison (pii lui révèle son inq)uissance, Vauve-
' Max. 'iltti. V.IT. 720. ::>-2. Slo. S'iC. «'i7. • -' II. S!».-;t(l :•• II, ||:j. \-li\. .Mi
Viiiivcdiir-^iK's.
KSSAI SUR VAUVKNAIUIL'HS 33
nargues exalte les passions, le courage et la grandeur d'âme*; il fonde son ambition sur le mérite et sur la vertu ; il s'autorise à suivre son instinct et s'en remet à la iortune du soin de justifier ses pronostics '. C'est ce premier effort que nons trouvons dans les (Conseils 1 (Sur les conséquences de la conduite) et 2 (Sur ce que les fenjnies a]>pellent un homme aimable) qu'il s'adresse à lui-même autant qu'à son jeune ami ; dans les Réflexions 3 (Nulle jouissance sans action). 10 (Sur la fortune). 11 (Contre la vanité), 13 (Du pouvoir de l'activité) 16 (On ne peut être dupe de la vertu) ; dans le Premier discours sur la gloire où Vauvenargues, par une sorte de pressentiment, se place au dessus de ce qu'il voudrait éviter et prépare l'attitude qu'il prendra, quand les faits auront confirmé ce qu'il redoute.
Mais ce que Vauvenargues livre de lui-même dépend de Mirabeau ([ui va par une habile diplomatie, l'obliger à sortir un peu de sa réserve.
Vauvenargues commence à souffrir de sa solitude morale ; mais il craint encore de se découvrir par écrit. Il attendra de voir Mirabeau :
« Je compte être à Paris vers le 15 de mars ; je n'y serai que quel- « ques jours et je passerai en Flandre où se trouve le régiment. Si je « puis avoir le plaisir de vous embrasser, je vous ouvrirai mon cœur - >».
Vauvenargues va s'engager dans la voie des confidences. C'est une nouvelle phase de sa vie morale qui se dessine. Il sent bien tout ce qu'il a à redouter ou à craindre ; il commence à découvrir des défauts, des incompatibilités et presque des antipathies entre ses dispositions intimes et les dispositions du monde extérieur. Il va nous apparaître, de plus en plus, comme un homme qui ne veut absolument pas se plier aux exigences de sa raison, et qui résiste, avec effort, à la vérité qu'elle lui révèle, parce (jue cette vérité entrave les mouvements de sa nature.
Vauvenargues semble souhaiter que Mirabeau le devine et qu'il n'ait pas besoin de se démasquer; et, craignant que Mirabeau prenne trop au sérieux l'air supérieur avec lequel il aborde tout ce (pi'il touche, il le met doucement sur la voie des confidences qu'il lui prépare.
Mirabeau avait écrit : « Que l'on est heureux lorsqu'on est aussi « philosophe que vous l'êtes "^ ». Vauvenargues dira : « L'aveu que vous « me faites de votre passion flatte bien ma vanité » — « vous n'avez point « hésité à me croire au dessus des préjugés, vous me dévoilez votre « cœur ' ! »
Mais Mirabeau aimerait que Vauvenargues se montrât et, en le
1 II. 110. I. 72. Rôn. 10. .M;ix. 772. 773.-7.M>. 7R0. i II, 112. ■■ II. î»8. ' II. 111-112.
poussant à se dévoiler, il l'engage dans une voie où Vauvenargues sera contraint de se soutenir. Dès lors^ les problèmes que Vauvenargues avait abordés, vont se poser plus nettement à son esprit.
Mirabeau appuie sur la raison qu'il découvre en Vauvenargues; il lui en montre les avantages et revient avec complaisance sur ce qualificatif de «philosophe» qui n'est pas tout à fait du goût de son correspondant '. Vauvenargues résiste - ; Mirabeau s'obstine :
« Comment vous seul qui êtes si fort au dessus de cette espèce « (les individus mécaniques) vous vivrez du jour à la journée, sans thé- « sauriser dans la jeunesse pour vous en servir dans l'âge où tout nous « manque ! Non, cette faiblesse n'est pas pardonnable ' » Vauvenargues riposte '■ et la lutte continue.
Mirabeau prêche la nécessité d'un plan de conduite, conseillant à Vauvenargues de se vouer à la littérature, le poussant toujours à se montrer:
« Que vous êtes heureux, mon cher, de n'avoir que le principe « des passions qui tourmentent les autres hommes et combien n'achète- « rais-je pas votre inaction '" ! »
« Vivant dans la retraite et toujours sur les livres, il n'est pas « pardonnable de ne pas diriger ses occupations à un but "^ ».
« p]st-ce à votre âge que l'on doit se borner à commander un (( bataillon d'infanterie ' ».
Or, si Vauvenargues s'acharne à échapper aux instances de Mirabeau, c'est ([ue les arguments de Mirabeau sont exactement ceux que la raison de Vauvenargues oppose aux manifestations de son instinct. Vauvenargues en sent toute la puissance et, en leur résistant, il résiste à sa propre raison.
D'une part, il va s'efforcer de nier la puissance de la raison ; de l'autre, il va la satisfaire en l'occupant.
Mirabeau sent parfaitement que Vauvenargues lutte avec effort *. Il lui apparaît comme un individu qui s'obstine à trouver des moyens, pour ne pas avouer ce qu'il pense, pour ne pas dire ce qu'il croit, pour demeurer dans le mystère dont il s'entoure et il va s'écrier :
« Vous êtes le premier raisonneur de France, mais le plus mauvais « acteur. Eh morbleu, sortez de votre solitude... J'enrage de voir tant « d'ouverture enfouie '•' ».
Cette fois, le coup a porté. L'argumentation serrée que Vauvenargues a déployée jusqu'ici n'est (ju'une façade qui s'écroule d'un bloc.
I II. II.MIV. -i II. 11.-.. :■• II. 120. ■• II. 1-J-J. ■' II. l-lô. Ml. 137.
' II. i.->:i. » II. 1.51. » II. n;i.
Il avoue que depuis un an qu'on l'attaque, il se défend par des retours « et des généralités, poussant la première idée qu'il trouve devant lui •. Mais, pendant cette période d'un an, (|ui va de janvier 1739 au comniencenient de 1740, sa pensée s'est déjà considérablement modifiée.
Il a travaillé à se soustraire à la raison. Il nie son importance, la déclare étrangère sur cette terre, impuissante à combattre notre cœur et forcée de se mettre à ses gages - ; pour mieux échapper à son autorité, il exalte le sentiment et les passions. C'est là ce qui fait l'objet de la Réflexion 6 (De rame) et du Conseil 9 {Aimer les passions nobles).
Mais, à mesure qu'il doit céder, devant la logique de Mirabeau qui se charge de le montrer à lui-même ', il perd de cette belle confiance qu'il avait dans le mérite et dans la vertu ; il a besoin de bien concevoir leur réalité. Reconnaissant sa faiblesse, les limites que les objets extérieurs posent à son activité, il s'affranchit dès ce moment en poursuivant par l'idéal, les intuitions de son cœur qu'il place au-dessus des événements.
[Conseil 4 (Sur le bien de la Jamiliarité) : Réflexion 11 (Sur la familiarité) ; Conseil 3 (Ne pas se laisser décourager par le sentiment de ses faiblesses) ; Réflexion 18 (Nécessité de faire des fautes) : Conseil S (Sur le mépris des petites finesses) : Réflexion 5 (Sujétion de l'esprit de l'homme) ; Second discours sur la gloire : Conseil 6 (Sur une maxime du Cardinal de Retz) ; Réflexion P2 (Ne point sortir de son caractère).]
Il s'abandonne à son sentiment ; l'imagination s'en empare et 4e transforme en réalité.
Mirabeau le remarque :« Vous avez une imagination impayable; « mais elle écarte ordinairement la réflexion '• ».
Vauvenargues le sait bien : « C'est même la vivacité de mes senti- « ments qui fait la faiblesse de ma raison ^ » et s'il connaît des heures de joie et d'enthousiasme, quand la passion l'emporte, il connaît aussi des heures de découragement, quand il se sent débordé par la réalité brutale qu'il voudrait ne pas voir :
« Il me semble que tous les hommes touchent à la vieillesse en « naissant ; mais, comme la mort touche aussi à la vieillesse, ce n'est « pas trop la peine de se mettre à la torture pour prévenir des maux <( qui doivent être si courts '^ ».
« Nos soins sont assez inutiles ; la nature a son cours réglé et elle « a ses droits inviolables ; opposons lui des vertus et des connaissances « acquises, elle se joue de nos efl'orts ; elle nous ôte la mémoire, la raison
1 II. I(i2. •-• II. I-22-12;5. ■■ II. 174. * II, 14'<. '" II. 123. ' II. 123. Max. 144. 145. 14(1. 147.
« et le courage; et, quand nous sommes privés de ces ressources amassées « avec tant de travail, elle nous apporte le dégoût, les infirmités et la « mort ' ».
Peu à peu, Vauvenargues va céder, mais seulement en i)artie. Il reconnaîtra le pouvoir de la raison, mais il cherchera de nouveaux arguments pour ne pas la suivre et il va se montrer toujours mieux, homme tout de sentiment et de passion, dans la conduite de ses volontés.
Ici commence une nouvelle période. La lutte de la raison contre le cœur dans la détermination de la volonté passe au second plan ; par contre, la lutte entre la volonté et les moyens de la réaliser, l'antagonisme entre les aspirations et la situation matérielle se font plus apparents. Il y a longtemps (jue Vauvenargues parle de sa faiblesse de constitution. Il y a déjà plusieurs années (ju'il soutire de sa situation financière et qu'il emprunte de l'argent à son ami St-Vincent à qui iî parle de son désir d'être employé, du besoin qu'il a de lui écrire, de son ennui des « petits soins », autant de choses c|u'il cache à Mirabeau.
C'est cette malheureuse condition d'olTicier pauvre qui défend à Vauvenargues l'entrée des salons et, pour expliquer à Mirabeau sa retraite, il a fini par trouver, en se trompant lui-même, qu'il s'ennuyait extrêmement dans le monde et qu'il haïssait le jeu et les femmes -. Il y a des esprits qui lui font un crime de ce dégoût ; d'autres lui en font un honneur et Vauvenargues avoue à Mirabeau qu'il « rougit d'être aussi « loin de son idée (pie de la leur et qu'il ne voudrait pas ([u'on put lui « imputer d'entretenir des erreurs qui lui sont si favorables ' ».
Vauvenargues voit ce qu'il devrait faire ; de même qu'il a mesuré l'abîme qui sépare son cœur de sa raison, il commence à se rendre compte qu'il est entraîné par ses passions dans une voie où ni sa condition, ni sa situation financière, ne lui permettront de se maintenir :
« Je serai d'un meilleur commerce cpiand je serai vieux ; je veux « du moins avoir cette espérance. La raison et vos conseils pourront « alors beaucoup sur moi. Il est vrai qu'il sera bien tard. Mais que puis-je « y faire ■? Mes goûts, mon caractère, ma conduite, mes volontés, mes passions, tout était décidé avant moi ' ».
« Si je m'étais formé moi-même, je crois (jue je vaudrais mieux •' ».
Et, tandis qu'il ai)pli(iue sa raison à constater le défaut de la plupart des choses, \RélL ô. {Du déjaut de ht pIiijHiii des elïoses)\ les moyens diplomatiques à employer pour se soumettre les honuues avec lesquels il faut décidément compter, \(À)itseil .î (Sur les moyens de viiue en paix
' II. 1-2:5. -' II. l:w. •■■ II. i:?'». ''.■' 11. l:{!).
KSSAI SLH VArVKNARGUES 37
<wec les hommes) Conseil 7 {Sur l'empressement des hommes à se rechercher et leur facilité à se dégoûter) Réflexion W (Maxime de Pascal expliquée)], son cœur qui ne sait se plier à rien, se crée, dans l'ordre de la pensée, une direction qui lui donne de nouvelles assises. [Conseil 10 (Quand il faut sortir de sa sphère)].
Toutefois, il fait des concessions : « Je veux suivre vos conseils et « remplir dorénavant mes jours du soin de former mon esprit ' ».
Il le faisait du reste déjà ; Mirabeau lui avait fait remarquer finement qu'il citait tous les mots remarquables des grands écrivains -.
Et nous allons apprendre tout d'un coup, que la vie qu'il mène n'est absolument pas celle qu'il a choisie : « J'ai bien sur le cœur le <( reproche que vous me faites de m'ensevelir à Verdun... Soyez bien « persuadé qu'il me serait plus facile de justifier ma conduite, qu'à vous, « de colorer la vôtre ^ » « Si j'étais né à la cour ou plus près que je n'en <( suis, je ne m'y serais point déplu ou ennuj'é autant que vous ^ ».
« Je ne passe pas ma jeunesse, par choix, dans une société qui « touche peu mon cœur ■ ».
Il suffit de relire la lettre du 16 janvier 1740, à Mirabeau, pourvoir Yauvenargues, se rendant parfaitement compte des obstacles que lui crée sa situation et impuissant à se ranger au parti de sa raison, travailler à justifier son attitude, voulant à tout prix sauvegarder son indépendance et suivre sa nature.
Mais Mirabeau, qui l'a traité de « raisonneur », s'appuie encore, pour le réfuter, sur l'opinion du marquis de St-Georges, son maître : « Il parle par théorie ; on le voit ^ ».
Vauvenargues se sentant serré de près, déclare d'abord qu'il a fait tout le rebours de ce qu'il voulait ' et que, dans le fond, il n'a jamais douté du pouvoir de la raison *. Il essaye maintenant, pour complaire à Mirabeau, de faire à la raison, la place qui lui revient :
La raison ne nous est point étrangère ; son principe est dans la nature, — elle éclaire les mouvements de notre nature qui seraient aveugles, sans elle; — nos passions dépendent beaucoup de nos vues; c'est par la raison que nos propres sentiments sont en notre pouvoir ".
C'est accorder beaucoup. Mais Vauvenargues s'esquive d'un autre côté : « Il n'est pas facile de changer son cœur ; mais il est encore plus « difficile de détourner le cours rapide et puissant des choses humaines '"». Le dogme de la nécessité apparaît ici; il perce déjà dans cette réflexion
1 II. 148. -^ II. 144. 3 H. 1.57. i II. lf)3. voir aussi II. 164. -^ II. 164 et
suivantes. « II. 171. ',» II. 176. » II. 177. •• II. 177.
concernant le style, mais qui a une portée plus générale : « Il y a bien « des choses qui ne se peuvent corriger ' »; il a son point de départ dans le pouvoir de l'argent et les sujétions de la maladie, que Vauvenargues est réduit à reconnaître. \Iié/L 10 {Sur la libéralité). lié/L T2 {Du bonheur)].
Et, lentement, s'ébauche dans son esprit une scission entre les qualités de l'esprit et celles du cœur, entre nos actions et nos intentions, entre l'idéal et la réalité.
Déjà sa foi, sans rien perdre de son élan, modifie son objet en l'idéalisant et se porte de la gloire sur la vertu, le courage, l'humanité. Avouant que notre esprit est sujet à l'illusion, que, jugeant des choses suivant la proportion qu'elles ont avec notre esprit, c'est sur nous qu'il importe de travailler, il met la grandeur de notre àme dans ses pensées et dans ses propres sentiments, cela seul étant en son pouvoir et non l'action cpii lui est si souvent refusée ; et il attend, sur qu'il y a ])lusieurs sortes de grandeur et plusieurs sortes de bonheur, et (ju'on va au même but par différents chemins -'.
Le développement moral de Vauvenargues entre ici dans une nouvelle phase. Nous y trouvons en partie, le commentaire explicatif des périodes qui la précèdent et l'acheminement d'une personnalité vers une nouvelle conception des choses.
De plus en plus, Vauvenargues prend conscience de ce qu'il est et de ce qu'il porte en lui, en le formulant. 11 ébauche un essai de conciliation qui le rapproche de Pascal : « Deux excès : exclure la raison, n'admettre « que la raison ». Les passions sont légitimes ; les grands hommes en avaient de vives et ces noms-là décident •'. Mais « une raison égale à la « force des passions, les tempère et les conduit * ».
(^cst là une opinion à latjuelle Vauvenargues aboutit par réflexion. Il voudrait, à un certain moment « sauver son esprit du désordre de son « cœur ■■' ». En face de l'action, la passion l'emportera ! et il s'isolera dans une illusion ([u'il reconnaîtra parfaitement •■'.
Quand sa nature l'entraîne à des fautes, il établit la nécessité de ces fautes par la raison. [Réflexion 18 (Nécessité de faire des fautes)]. Ma\s, quand il se repent de ce ((ue son sentiment lui suggère, il se console en pensant qu'il en juge mal par réflexion. {Réflexion M {Le raison n'est pas juge du sentiment)]. Et voyez-le, comparant César à Brutus :
« Brutus est un héros (ju'il faut adorer ; et néanmoins, malgré de « si grandes vertus, le pi^emier mouvement éteint, je crois que César
• II. ;»2. •■; II. 178. Miix. 7S(!. :•■,'■ II. 1S:{. cf. Mi.x. 150. .JOC. Diiil. 7. ■• II. ISC.
• U. 210-211. .Max. 7'i2.
« valait mieux ' »; ou bien, ce sont les pai'oles du sire de Giac, qui sont injustes, mais ([ui l'entraînent avec empire -. Ou encore : « Quand je « préfère le vice à la rigidité, ce n'est pas par réflexion ^ ».
Cela explique pourquoi Vauvenargues, avec de si beaux principes et de si belles théories, n'a jamais pu réussir.
Car c'est ici (pie commencent le doute et l'incjuiétude. Quand Vauvenargues est-il dans le vrai ? Est-ce dans l'emportement de ses passions"? Est-ce en suivant les conseils de sa raison, une fois le premier mouvement éteint ? Se sentant entraîné, Vauvenargues s'applique dans sa pensée, à résister à sa passion et se trace un idéal avec lequel il a en commun tous les caractères essentiels *.
Il voit toujours mieux que sa raison pourrait bien lui montrer le vrai et que les événements semblent contre lui :
« Les agréments de Paris ne sont pas faits pour moi. — Les femmes « qui pourraient me toucher ne voudraient seulement pas jeter un regard « sur moi ' ».
Les conseils qu'il donne au frère de Mirabeau '"' prouvent qu'il se rend toujours davantage à la réalité qu'il considère avec amertume :
« Pour avoir des suffrages, il ne suffit pas de les mériter ; il faut « les enlever de force ' ».
Reconnaissant tout ce ([ui lui a manqué, parure, bonne compagnie, dehors attrayants, commerce des femmes, usages du monde, il se sert de son expérience pour mettre en garde de plus jeunes. Il y a, dans ces pages, l'accent d'un regret et un commencement de confession : « Il y a « bien des occasions ou l'économie peut nuire ». — « On se ressent toute « sa vie d'un mauvais commencement ** ».
Mais ces conseils nous dévoilent les préoccupations actuelles de Vauvenargues : « Il faut qu'on sache se faire justice. Il n'y a que deux moyens pour en venir à bout, bien parler et bien écrire '■• ».
Vauvenargues commence, sans doute, à s'exercer sérieusement à l'art difficile de l'éloquence et ébauche sen premières Réflexions critiques. ■ 1. (La Fontaine) et- 2 (Boilean) dans lesquelles on retrouve l'idée d'une raison étrangère et artificielle ; Réflexions critiques 3. (Chaulieu,) h. (Molière), .5 et 6. (Corneille et Racine); le Fragment 1. {Les orateurs); le Discours sur les mœurs du siècle qu'il reprendra dans son Discours sur le caractère de différents siècles.
C'est aussi à ce moment qu'aj^paraît l'intuition d'une vérité abso-
1,2 11. 184. :•• IF. 187. M;ix. «47. G'iS. i II. J8(;. •' II. 188 « II. 189-193.