ESSAI SI- H VAL' VKNAIU; L'ES
toucher au drame intime et profond (jui a remjîli sa vie. Il peut se partager en trois périodes :
Jusque vers 1741, Vauvenargues veut échapper à la réalité. Il combat tout ce que sa raison oppose judicieusement à la réalisation de ses aspirations, en l'occupant à fonder ses intuitions. C/est une lutte sourde entre l'instinct qui veut être et la raison qui le limite.
Vauvenargues veut à tout prix mettre dans son sentiment la certitude de sa rai.son. Seules, la maladie et la situation financière, l'obligent à faire des réserves qu'il garde soigneusement pour lui. Reconnaissant l'importance de tout ce qui lui manque, il s'autorise à s'en passer. Puis, sentant peu à peu qu'il devra céder, il résiste avec in([uiétudc, nuiis parvient encore à sauver sa foi '.
En 1741, il fait l'épreuve de la réalité et assiste, impuissant, à la consécration de ce qu'il redoutait le plus. Après un moment d'effroi et d'égarement, après une période de révolte, il se rend à sa raison et se soumet à ce qu'il ne peut empêcher. Mais cette soumission ne le satisfait pas. Il se ressaisit, et travaille à affranchir au moins sa pensée, en créant de nouvelles assises à sa personnalité morale. Appliquant à ses intuitions, à ses expériences, à ses idées morales, religieuses et politiques la raison de son siècle qui se résume dans une nécessité philosophique d'imperfection et de dépendance, il accepte la réalité à laquelle il voulait échapper.
Mais, dans ce travail qui ouvre une troisième période, Vauvenargues fonde sa nécessité sur des arguments qui résument tout le droit naturel d'une individualité, parce que son instinct est naturellement plus fort que son esprit ; de sorte que, s'il se soumet par la raison, à l'ordre fatal de son destin, il s'en affranchit et le dépasse par le cœur. Séparant hardiment l'idéal de la réalité, il se crée par le lyrisme une réalité idéale ; et c'est cette réalité que sa pensée commençait à concevoir, quand la mort a passé.
Dans cette évolution morale et intellectuelle, on constate un mouvement toujours soumis aux mêmes lois : Vauvenargues ne peut échapper à son intuition. Mais, ce qui nous trompe, c'est la souplesse de la réflexion. Par elle, il modifie ses vues ; mais il ne cesse de s'attacher à suivre fidèlement les lois de son être : « Il est bon dira-t-il, d'être ferme « par tempérament et Hexible i)ar réfiexion -».
Après chaque mécompte, après chaque constatation, Vauvenargues est obligé de modifier ses opinions, mais cela ne change rien à sa nature. Quand il aura abouti à sa loi de la nécessité, il faudra qu'il sache en
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convaincre son c(viir, en trouvant dans les objets qui Tintéressent, des arguments qui la lui imposent. Et c'est alors qu'il ramasse sa pensée et qu'il s'incline devant tout ce que sa raison avait prévu, sans que son cœur voulût l'admettre. De sorte que, derrière chaque mécompte, il retrouve, pour convaincre son cœur, des arguments qu'il avait combattus '.
11 ne veut pas être réduit à céder; il veut prendre de lui-même, avoir au moins l'illusion de prendre de lui-même, le parti auquel les événements le réduisent -. Pour ne citer qu'un exemple, il écrira Sur les armées d'à présent •' pour se fournir une raison de quitter l'armée, ne sachant quelle décision prendre. Il ne fera pas autre chose pour se tourner vers la diplomatie, pour se tourner vers la littérature, et puis, pour se consoler de ne pi)uvoir luettre en valeur ses qualités de diplomate et pour se libérer, en vain, de sa condition d'écrivain \
Dans l'évolution morale de Vauvenargues, chaque mécompte marque une étape. D'une étape à l'autre, la marche est invariablement la même : Vauvenargues part d'une conception intuitive qu'il établit par des arguments théoriques, pour satisfaire sa raison. La réalité consacre brutalement ce que la raison avait le plus redouté, mais laisse le cœur rempli des mêmes besoins. L'homme, un instant dérouté, puise dans sa nature un nouvel élan, se justifie, modifie ses idées des cho.ses et crée une nouvelle conception qui forme la matière d'un nouveau mécompte. Quoi qu'il fasse, Vauvenargues se retrouve toujours devant les mêmes problèmes et ces problèmes ont toujours une même solution, sinon dans les idées, du moins dans les faits, parce que leur cause profonde est la volonté de Vauvenargues d'affranchir son individualité morale.
Nous avons dans son œuvre, derrière la façade qui le cache, le spectacle d'une pensée lyrique, écrasée par une vie d'expériences malheureuses, qui se redresse courageusement après chaque mécompte et travaille laborieusement à échapper à tout ce qui pourrait la limiter ou l'avilir.
Cette pensée, tour à tour troublante et consolante, claire et confuse, logique et contradictoire, inquiète et sereine est une image fidèle de tout ce qui s'agite dans l'àme de Vauvenargues. Elle raconte l'histoire intime de cette belle personnalité morale, jamais satisfaite, esclave de la réalité et libre seulement dans l'idéal qu'elle se crée, profondément humaine et sympathique jusque dans ses défauts ; elle en proclame
1 A ce point de vue, nombre d additions ne semblent être que de nouveaux ai-ffu ments préparés pour une rédaction qui na pu être faite, faute de temps, cf. 1. 161 var. — 1. 1.54 notes. — I. 1.59 add.. I. 1.5fi add.. 2. II. 20. - II. 272. •■ I. 104.
* 1. 96 RéQ. 37. l. 92 Réfl. 32.
l'ctlort et voudrait nous en cacher l'amertume et le dépit. La pensée de Vauvenargues naît tout entière du travail qu'elle accomplit pour échapper aux conflits que la vie soulève devant elle. Elle est conditionnée par les dispositions naturelles d'une individualité, le but (ju'elle poursuit et la mesure dans laquelle le but est atteint et l'homme satisfait.
Vauvenargues ramène tout à l'individu ; il s'explique ce qu'il pense, ce qu'il vit, ce qu'il éprouve, par rapport à lui-même. On a dit : <( Tout système de philosophie se borne en somme à exprimer l'état « d'âme de celui qui l'a conçu ». La pensée de Vauvenargues est la forme sous laquelle il nous a livré l'histoire de son âme. Obéissant toujours au même procédé qui est de découvrir les lois d'une nature individuelle et la conduite qu'elle doit suivre dans l'ensemble des choses et des êtres, la pensée de Vauvenargues, qui se forme de la conscience qu'une personnalité prend d'elle-même, aboutit à l'esprit humain, c'est à dire une manière personnelle de sentir et d'appliquer notre réflexion et notre sentiment à l'objet de notre sensation.
ir' PAiniE