‹ Essai sur VauvenarguesChapitre 12 sur 28 · HUMAIN · texte numérisé non relu

HUMAIN

Au moment où Vauvenargues écrit son Introduction à la connaissance de l'esprit luinudn, ses expériences, jointes aux dispositions fondamentales de sa nature, l'ont conduit, dans ses idées, à placer l'homme au centre du système qu'il se proposait d'échafauder. Connaître les lois de notre être et leurs rapports avec les lois universelles, pour bien disposer des richesses qui sont en nous, rien n'étant indifïérent dans la conduite de la vie : voilà son point de vue, la pierre d'angle de sa pensée.

Tel qu'il apparaît dans ses écrits, Vauvenargues est avant tout un moraliste. Ses intentions nous montrent clairement qu'il voulait répondre aux deux questions : Qu'est-ce que l'homme ? Comment doit-il se conduire ?

L'Introduction est la réponse à la première question. Vauvenargues cherche a y établir nos moyens de saisir le vrai d'une manière conforme aux lois de notre être. Il aurait répondu à la deuxième question s'il en avait eu le temps et les forces. Sa réponse est demeurée à l'état d'ébauche, dans ses vues éparses sur la philosophie, la religion, la critique littéraire, l'éducation, la politique. Mais il a toujours reconnu la nécessité des vues systématiques qui font le moraliste et le philosophe.

Vlnlrodiiclion est raboutissenient logique du travail d'un individu porté vers le grand, mais ne possédant aucun moyen de réaliser ce qui vibre en lui. Après n'avoir connu que le mécomi)te, cet individu qui aurait pu réussir, croit comprendre cjue la vérité que nous avons à suivre se trouve en nous. U cherche à s'expliquer son cas d'une manière raisonnable par la méthode, mais en exerçant sa réflexion et en la fondant sur son intuition et son instinct.

Ce cas particulier, c'est précisément l'histoire morale de Vauvenargues que nous avons essayé de retracer, prise à un certain moment et considérée sous un angle déterminé.

Toutefois, malgré l'effort de Vauvenargues pour soumettre ses vue?^ à un principe directeur, nous n'avons ici cjue la vision incomplète et un peu courte d'un esprit trop peu fait ])our la spéculation et impuissant à se maintenir longtemps dans l'abstrait.

Vliitrodiiction est un groupement habile de notes écrites au hasard des multijîles expériences de la vie (juotidienne ; ce sont des réflexions, des opinions, des émotions, que Vauvenargues dépouille de ce qu'elles ont de trop personnel ; il en extrait des principes et des effets généraux, sa pensée revenant toujours à la notion (pie l'individu est le centre et le point de départ de nos concejjtions :

« C'est dans notre propre esprit et non dans les objets extérieurs « (pie nous apercevons la plupart des choses : les sots ne connaissent « presque rien, parce qu'ils sont vides et (pie leur cœur est étroit ; mais « les grandes âmes trouvent en elles-mêmes, un grand nombre de choses « extérieures; elle n'ont besoin ni de lire, ni de voyager, ni d'écouter, « ni de travailler, pour découvrir les plus hautes vérités; elles n'ont « (pi'à se replier sur elles-mêmes et à feuilleter, si cela se peut dire, (( leurs propres pensées ' ».

Pour Vauvenargues, nos conceptions dépendent des dispositions naturelles de notre être et de notre expérience. 11 faut, en conséquence, épurer la nature, c'est à dire remonter jusqu'à l'instinct et, quand on en a pris conscience, s'attacher à le suivre:

« La nature a mar(pié à tous les hommes la route naturelle de « leur vie et personne n'est ni trancpiille, ni sage, ni bon, ni heureux, « qu'autant cpi'il connaît son instinct et le suit bien fidèlement ^ ».

Dans cette recherche de Tinstinct, dans cet effort pour le suivre, Vauvenargues a pu se tromper et se contredire. Mais, si (pickju'un trouve (ju'il se contredit, il répond : « Parce (pie je me suis trompé une fois ou « plusieurs fois, je ne j)rétends jjoint me tromper toujours ' ».

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C.oiunie tous ceux cjui pensent et qui soutirent, Vauvenargues, dont la nu)t)ilité (l'iiunieur était extrême et cjui a dit : « L'esprit ne nous garance tit jîas des sottises de notre humeur ' » a connu les heures de doute, de découragement et de lassitude.

Trompés par les événements, par nos passions- et même par notre cœur ', nous ne saurions échapper à l'insuflisance de notre condition. Sa pensée n'a du reste jamais été délinitivement fixée. Il é])rouvait trop, combien notre esprit est sujet à l'illusion * ; il savait que nos passions se l'asservissent ; il savait aussi que les choses changent d'aspect suivant le moment pendant lequel on les considère, suivant l'état de notre estomac I : « Qui peut se vanter de juger, ou d'inventer, ou d'entendre à « toutes les heures du jour ■' ? »

Il a hésité ; il a changé d'avis ; '■ il s'est efTorcé de résister longtemps à des faits qu'il ne voulait pas admettre : « Lorscfuel'on est né avec « de l'esprit, il faut bien des années pour se persuader que le mérite a si « peu de considération parmi les hommes ^ ».

Dans son incertitude, il est allé jusqu'à l'amertume qui lui a dicté cette boutade : « On tourne une pensée connue un habit, pour s'en servir « plusieurs fois * ».

Mais tout cela s'explique, si l'on n'oublie jamais que son idée se transforme, à mesure qu'apparaissent les besoins de sa nature qu'il cherche en vain à assouvir.

C.ar, toute sa vie, Vauvenargues a cru à l'existence de certains principes qui s'imposaient à son esprit et à son cœur, parce qu'il en sentait les effets en lui-même et que sa foi les réalisait.

Il a pu douter de la vertu " ; il a pu se demander si l'homme en était capable '°. Qu'importe I Le vrai Vauvenargues est celui qui croit, malgré tout, à la réalité de la vertu, tellement convaincu, quand il s'abandonne à son sentiment, qu'il dira pour autoriser sa foi : « Dieu nous « ordonne d'aimer la vertu et sait mieux que nous qu'il est contradictoire « d'aimer une chose sans s'y plaire " ». Celui qui s'écriera, en s'adressant aux philosophes qui veulent nous détourner de la vertu, en nous insinuant que nous en sommes incapables: « Et moi je leur dis que nous « en sommes capables '"- ». C'est, à ces principes qu'il est revenu après la campagne de Prague et il s'est efforcé d'en prendre conscience.

Sa personnalité apparaît nettement dans V Introduction :

Vauvenargues, ne pouvant renoncer à ses inclinations, a toujours

1 Max. 861. ■-* I. 8*». R<-fl. 28. ■■ I. 12«. Consoil 11. '' 1. 71. R.-fl. 7. —Max. 278. ^' Max. 282. Max. 268. 667. 676. « I. 79. Rôfl. li». ' I. 87. Rofl. 26. « Max. 881.

" Max. 298. '" Max. 297 n I. .")6. i- 1. 162. Vanvonarg-iies onteiul ici \)i\v « verlii »

la force f>t la giandeiir de 1 àiiio.

été entraîné, malgré sa raison, par les mouvements de son cœur. Il découle de cette attitude (\qu\ principes fondamentaux :

a. C'est l'instinct qui nous g^ouverne.

b. La vérité individuelle dépend de la mesure dans laquelle cet instinct est ou n'est pas combattu.

Or, les lois de notre création variant pour chaque individu, les idées, les maximes, les conceptions seront toujours ditlérentes ou contradictoires ' parce que l'homme est ainsi fait, qu'il ne juge guère que par comparaison et suivant la proportion que les choses ont avec sa nature ou son esprit -.

D'autre part, Vauvenargues a toujours occupé sa raison à autoriser les démarches de son c(eur. De là cette double conclusion :

a. Il faut séparer nettement les qualités du cœur de celles de l'esprit \

Notre esprit peut acquérir un grand développement, mais non notre cœur :

« Pour ce qui est des sentiments, j'avoue que je ne connais guère « d'ancien peuple qui nous cède ; c'est de ce côté là, je crois, qu'on peut « bien dire qu'il est dillicile aux hommes de s'élever au dessus de l'instinct « de la nature. Elle a fait nos âmes aussi grandes qu'elles peuvent le « devenir et la hauteur qu'elles empruntent de la réflexion est ordinai- « rement d'autant plus fausse qu'elle est plus guindée ' ».

b. Connaître par le cœur est le plus haut degré de connaissance '.

Une fois que Vauvenargues est arrivé à la conviction qu' « il n'y « a point de contradiction dans la nature '' » et que, sans se soucier qu'on le comprenne pourvu que lui s'entende, il aura dit : « Tout à sa « raison, tout arrive comme il doit être ; il n'y a donc rien contre le sen- « liment et la nature ' », allant même juscju'à concevoir que « les abus (( inévitables sont des lois de la nature**», que « ce (pii n'arrive que rare- « ment n'est point selon les lois de la nature " », il occupe sa pensée à s'expliquer son cas et travaille à s'affranchir. Mais cet effort trahit son manque de puissance créatrice. Vauvenargues revient en arrière.

Au lieu de prendre conscience de ce monde nouveau qu'il porte en lui et de briser ses chaînes, il soumet son cas particulier au principe général de la nécessité qui est peut-être la production la plus caractéristique de l'esprit philosophique du XVIII"i<; siècle. (Vest seulement i)lus

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