ESSAI SL'H VAL'VKXAKOL'ES
tard, parce que ce travail ne satisfait aucun de ses instincts, que le lyrisme de la jeunesse réapparaîtra, quand il aura eu le courage de sortir, par ses idées, de la sphère où sa condition le resserrait '. Mais, si Vauvenargues a pu dire : <( Nous aimons à contrôler la nature « humaine pour essayer de nous élever au dessus de notre espèce et pour « nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller-», nous pouvons dire de lui que s'il était toujours occupé de lui-même ', c'était pour enrichir la nature humaine de la considération dont il se dépouillait, car sa vanité à lui était de résister au pouvoir de la fortune*.
Malgré tout, la nature de Vauvenargues demeure inaltérable dans son fonds et toujours tournée vers les mêmes objets, dont seule la forme change. Il le sait et ne se laisse point abattre. L'épreuve l'exalte et le grandit ; elle fait croître avec elle i'etfort et le courage qu'il faut pour la surmonter. Réduit dans la sphère de sa condition, l'homme s'élève dans son être moral ; plus il est esclave du monde extérieur, plus l'affranchissement s'affirme dans l'idéal et dans la revanche des sentiments sur la réalité brutale et tyrannique.
Sa nature est d'une richesse étonnante dans ses ressources ! C'est en elle et c'est par elle que Vauvenargues retrouve toujours l'équilibre perdu. En la considérant, il remarque que « dans la conduite de leurs « intérêts, les hommes ont un instinct qui les dirige et la nature, qui pré- « side à leurs passions, sauve presque toujours leur cœur des contradic- « lions de leur esprit *».
C'est elle qui le console : « Le malheur même a ses charmes dans « les grandes extrémités ; car, cette opposition de la fortune élève un <( esprit courageux et lui fait ramasser toutes ses forces qu'il n'employait pas " ». C'est en elle qu'il trouvera, par la nécessité, une raison à sa soumission volontaire '. C'est elle encore qui autorise les violences de ses passions : « Dans les situations désespérées, on peut prendre des partis « violents * ». « C'est le malheureux avantage de ceux qui n'ont rien à <( perdre de pouvoir beaucoup hasarder '•' ».
« Les espérances les plus ridicules et les plus hardies ont été pres- « que toujours la cause des succès extraordinaires '" ».
Vauvenargues affirme que « le mépris de notre nature est une « erreur de notre raison " » et se dresse devant le pessimisme sceptique des philosophes : « L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux <( qui pensent et c'est à qui le chargera de plus de vices; mais peut-être
' Max. 230, '■! Max. 219. o Max. 330. i Max. 593. ^ II. 83. « 1. 124,
Conseil 10. ' I. 89. Réfl. 28. I. 93, Rétl. 33. ' I. 119. » II 261. " II. 250 et
Max. 231 où Vaiiveiiare-ues dit : (( quelquefois » au lieu de a presque toujoui-s ». " Max. 778.
52 i:SSAI su H VAUVKNAHdUKS
« est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses « vertus ' ».
Ce n'est pas la nature qu'il faut attaquer. La source de nos erreurs n'est pas dans notre nature ; mais, il nous faut en prendre conscience et la conduire suivant les lois de sa création. Nos conceptions dépendant de la disposition fondamentale de notre être individuel, la connaissance la plus utile et la plus parfaite (|ue nous i)uissions acquérir peut bien être celle de nous-mêmes -.
Et c'est efîectivement dans l'étude de soi-même et la connais.sance des hommes que Vauvenargues trouve la matière de tous ses écrits ■'.
Il faut donc :
a. Examiner les moyens que nous avons de connaître et de déterminer notre volonté.
1). Examiner les rapports de notre voi'tnté individuelle avec les lois générales de la création.
Vauvenargues ayant abouti fatalement, après bien des expériences malheureuses, à la constatation (|ue son instinct Ta toujours conduit et (|ue ses conceptions ont toujours exprimé la mesure dans laquelle sa nature était ou n'était pas satisfaite, refait de l'instinct son point de départ. Après être remonté, par une j)rise de conscience souvent douloureuse, à ce qu'il croit être le principe fondamental de tout ce (jui, de près ou de loin, touche à la nature humaine, il entreprend sa défense.
Il reconnaît très bien notre imperfection naturelle, l'extrême faiblesse des hommes *, leur inconséquence ■', leur vanité '"', le penchant (ju'ils ont à se laisser prendre au merveilleux, à l'étonnant, à ce qui est nouveau et rare, à tout ce qui passe la portée de leur esprit et intéresse leur cœur ". Leur esprit s'agite dans une sujétion étroite '^ et est incapable d'embrasser à la fois toutes les faces de chaque sujet, ce qui est la source la plus ordinaire de leurs erreurs ■\
Mais cette nature n'est point barbare '" : « Il y a plus de sérieux « (|ue de folie dans l'esprit des hommes ", autant de bonnes qualités que « de mauvaises'-. Il faut exciter dans les hommes le sentiment de leur « prudence et de leur force, si on veut élever leur génie; ceux qui jjar « leurs di.scours ou leurs écrits ne s'attachent qu'à relever les ridicules « et les fail)lcsses de riuimanité, sans distinction ni égard, éclairent bien « moins la raison et les jugements du j)ublic (|u'ils ne dépravent ses incli-
' Max -JH». - I. -IH.i. ■■ 1. •'. :{. Uiynntr.t pré/inii/iairr. '• Max. .«):>. ■ Max. .{O:}. Max. :{:.:> ' I. i:.:?. Max. .{iil. II. <;:<. Max. 22(». Max. ^T.i. .Mlfi. ' I. T."), liéfl. 1.").
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i: s s A I s V K \ A L' V I-; \ A u Cl f 1-; s 53
« nations ' ». Nous pouvons donc nous consoler de nos faiblesses puisqu'elles nous laissent toutes nos vertus -. « Nous pouvons connaître <( notre imperfection sans être humiliés par cette vue ^ ».
Et Vauvenargues ira jusqu'à dire : « Ce qui me paraît le plus noble « dans notre nature, c'est que nous nous passions si aisément d'une plus « grande perfection * ».
Mais, notre nature est embarrassée, étoufï'ée et faussée par une foule d'éléments qui empêchent notre esprit de raisonner juste, notre âme de saisir le vrai. Il faut d'abord l'épurer et l'aflranchir de tout ce qui l'entrave. C'est à cela que Vauvenargues s'acharne ; il veut échapper à la réalité et même se soustraire à l'empire de la raison ; et il le fait, jusqu'au moment où il conçoit la nécessité de notre imperfection : « L'homme est imparfait ; mais c'est là une nécessité ; la perfection infl- « nie ne soufTre pas de partage : Dieu ne serait point parfait, si quel- <( qu'un d'autre pouvait l'être ^ ».
Au début, le sentiment, à l'exclusion de la raison, résume pour Vauvenargues toute la nature humaine. C'est le cœur qui nous gouverne, non l'esprit ": Quand il manque quelque chose aux connaissances de l'homme du côté du raisonnement, l'instinct le supplée avec usure, le sentiment nous force de croire ce que notre raison trop faible n'ose décider '. Ensuite, nous avons eu l'occasion de le constater déjà, il y a un essai de conciliation entre la raison et le cœur. « La raison et le sen- « timent se conseillent et se suppléent tour à tour. Quiconque ne con- « suite qu'un des deux et renonce à l'autre se prive inconsidérément « d'une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire » - « La raison débile de l'homme et ses sentiments illusoires le « sauvent encore néanmoins d'une infinité d'erreurs ^ ». Mais c'est sans doute dans le /"'c Dialogue '" {Un Américain et un Portugais), que Vauvenargues donne le fond de sa pensée, difïicile à saisir du reste, parce que, comme cela arrive si souvent, il ne se prononce pas et demeure dans l'incertitude.
La nature de l'homme n'est autre chose que le concours de son instinct et de sa raison. Toutefois, il y a un certain degré au delà duquel la raison s'égare lorsqu'elle veut pénétrer " ; Vauvenargues, qui croit la raison capable de développement, a bien l'air de concevoir qu'elle est arrivée à sa maturité dans le passé déjà, qu'elle ne saurait plus être la
1 Max. 28.-) et variantes. Max. 7.5, 193. II. 17. cï. : Max. 287. II. 207. Max. 288. 284, 870, 1)48. Notons, en passant, que cette façon de voir contraste étrangement avec l'esprit de son ami Voltaire. Dans cette amitié même, on peut relever une des contradictions de Vauvenargues. - I. 125. I. llo, Conseil 3. I. 76, Réfl. 15. Max. 922. ' Max. 4r)3. 458. 4r.l. '< Max. 4()2 et variante. f- I. 194. » I. 70, Réfl. fi. ■> I. fi4, Réfl. 1. ' Max. 1.50. H. 177. Max. .30(1. » |. 194. " II. 24. " II. 25.
54 ESSAI SLR VAl'VENARGL'ES
base d'une recherche fructueuse de la vérité et qu'il faut résolument rompre avec elle pour marcher vers la lumière par les routes du cœur. Dans cette différence de degré qu'il établit, il laisse la réflexion loin derrière le sentiment '.
Mais, dans l'expression du sentiment nouveau qu'il porte en lui, il est arrêté par la raison de son siècle. Ayant conçu, par nécessité, qu'il est impossible d'afTranchir notre nature, il va montrer l'empire que certains éléments peuvent avoir sur elle, avec lesquels il faut compter.
Ce sont :
La coutume qui, par la force de l'habitude, peut devenir une seconde nature, en modifiant les dispositions fondamentales et originelles de notre être -. Vauvenargues marche ici, derrière Pascal. Il va le réfuter : « Toutefois, avant qu'il y eut aucune coutume, notre âme « existait et avait ses inclinations qui fondaient sa nature ; ceux qui « réduisent tout à l'opinion et à l'habitude ne comprennent pas ce qu'ils « disent ^ ». Mais, l'expérience l'oblige à reconnaître l'immense pouvoir de la coutume : (^est l'habitude qui peut, dans la pratique des devoirs, remplacer la volonté * : « Les hommes se défient moins de la coutume « et de la tradition de leurs ancêtres que de leur raison ■' » « La coutume « fait tout, jusqu'en amour " » Il dira même : « Je conviendrais de très « bonne foi que la coutume peut plus que la raison même pour le bien « des hommes et que la nature, le bonheur, la vérité même, dépendent « infiniment d'elle '' ».
La mode ; inconstante *, elle a son cours et l'erreur périt avec elle ".
Elle excède toujours la nature '". Mais elle exerce une influence profonde " et le ton qu'elle donne est dominant '2.
Les opinions, qui sont semblables aux générations des hommes, bonnes ou vicieuses tour à tour '^; pareilles à la mode, elle sont destinées à être remplacées dès qu'elles deviennent communes '^. F)xtravagantes, barbares '* et inconséquentes "^, elles entraînent les esprits vifs et sans assiette '' et gouvernent les faibles "^. Toutefois, il ne faut pas jeter du ridicule sur celles qui sont respectées '■'. Dans la rivalité de nos passions, en partie mauvaises, en partie très bonnes, c'est l'opinion cpii fait pencher la balance et décide de la question -" ; elle persuade souvent aux hommes, ce (|ue la nature ne leur dit point-'.
' Max. 42, 12:i, I2'i. 128. VM. - I. «)5. '• I. <)5. 1 M;ix. «m. ■' .Max. ;{17.
• Max. 39, 591. 'II. 2«). ' Max. «91, 725. ' I. :<57. " Max. 4(». » Max.
345, .590. " I. 100. R.in. 43. I. 311. Max. «37. " Max. 33. " Max. 220 " Max.
660. '• II. 83. " Max. 8.53. " Max. 3.59. " Max. 872. " I. I«8. " I. IfiO.
KSSAI SUR VAU VENAJUilKS OO
If'édncation exerce une action considérable sur la formation de notre individualité, en gâtant ou en épurant notre naturel '. Vauvenargues la considère comme un art dont les princij)es sont imparfaits, ou insuffisants ou mêlés d'erreurs -. Mais, si elle ne peut suppléer le génie, elle est néanmoins nécessaire pour faire fleurir les talents ^.
Les préjugés qui nous environnent et sur lesquels nous nous reposons avec une entière assurance ^.
Zi'àg^e, qui resserre les besoins de l'imagination à mesure qu'il multiplie ceux de la nature * : « Il ne faut point apprendre à danser en « cheveux gris, ni entrer trop tard dans le monde *' ».
La maladie, qui est sans doute le point de départ de la nécessité, telle que Vauvenargues l'a conçue au début. C'est d'elle qu'il apprend la dépendance de notre pensée, de notre cœur et même de notre conscience : « Il faut entretenir la vigueur du corps pour conserver celle de l'esprit ' ». « La maladie éteint dans quelques hommes le courage, dans quelques « autres la peur, et jusqu'à l'amour de la vie '* ».
C'est enfin nous-mêmes: « Il n'y a point d'homme qui ne porte « dans son caractère, une occasion continuelle de faire des fautes et si elles « sont sans conséquence, c'est à la fortune qu'il le doit''. C'est dans notre propre caractère qu'il faudrait rechercher bien des causes que nous attribuons à la fatalité '^. Nos malheurs même ne peuvent nous corriger de nos défauts ".
Il y a bien un moment où Vauvenargues essaye de travailler sur lui même '- ; et puis, il constate tristement les faiblesses inséparables de notre nature '^ dont nous allons jusqu'à tirer vanité '* et dont il s'efforcera, lui, de faire un argument à notre avantage : « L'esprit est borné, jusque dans « l'erreur, qu'on dit son domaine '^ ».
Mais les conséquences de cette imperfection sont extrêmes car pour Vauvenargues, nous jugeons suivant le rapport que les choses ont avec notre esprit ; c'est dans notre esprit que nous apercevons la plupart des choses ; s'il s'offre à nous la moindre ombre de propriété, nous sommes si vides que nous nous y attachons aussitôt : « Nous prêtons à un « perroquet, des pensées et des sentiments ; nous nous figurons qu'il « nous aime, qu'il nous craint, qu'il sent nos faveurs. Ainsi, nous aimons « l'avantage que nous nous accordons sur lui » '". Et c'est en présence de semblables constatations que Vauvenargues dira : « En approfondis-
1 I. t>5 cf. I. 153. - I. m. Max. 362. 363. :' 1. 35. ^ I. 68. .Ma.x. 928. 1. 152-153. s Max. 781. « Max. 679. Max. 384, 678, 780. 817. I. 359. ' Max. 79. » Max. 139.
Max. 138. 140, 141, 718. 195. 197. 135, 1-36. 662. 663. 'Max. 246, 692. 711, 769.
10 I. 70, Réfl. 6. " Max. 247, 1.56. " II. 177. " Max. 8'i6. » .Max, 876.
»• Max. 844. 826. II. 77. I. 58. I. 166. i« I. 39. ji 3'j. Max. 203. I. 218. Sur /VVo«../«/f
de I univers.
« sanl les hommes, on rencontre des vérités humiliantes mais incontes- « tables ' ».
Coutume, habitude, mode, o|)inion, éducation, autant d'éléments qui entrent en conHit avec le naturel. Il y a toujours lutte entre ce qui est la pure nature et ce qui est artificiel. La pensée de Vauvenargues, après avoir travaillé à émanciper le naturel, s'efforce de l'accommoder aux nécessités de la culture, ((u'il s'agisse de morale, de métaphysi((ue, de politique ou de religion. Mais, s'il faut faire la part de ces éléments, il est nécessaire d'en épurer son cteur et son esprit, chaque fois ((u'ils nous écartent de la loi naturelle ou qu'il nous empêchent de nous manifester suivant les lois de notre création.
Vauvenargues considérant notre nature dans sa grandeur et dans sa petitesse, dans sa force et dans sa faiblesse, découvre en elle :
Un fonds naturel que nous avons à notre naissance. C'est en quelque sorte un don, différent pour chaque individu et qui présente des caractères originels divers : grandeur d'âme, courage, petitesse, probité, droiture, etc. -, ([ualités ou défauts auxcjuels nous ne saunons rien changer et ([ui sont réels.
Ce fonds naturel embrasse :
a. Des passions cpii naissent de nos besoins, de nos inquiétudes, de nos désirs. Elles dépendent de la mesure dans huiuelle notre nature est satisfaite et expriment, par le sentiment ou par le cceur, ou encore par l'intuition, les affinités secrètes que nous avons avec le monde extérieur, que nous saisissions les rapports existant entre les lois de notre individu et les lois de la création universelle, par les sens ou par la réflexion.
b. Un esprit, c'est-à-dire l'ensemble de nos facultés de réflexion, le mécanisme de notre organisme pensant, le pouvoir (pie nous possédons de nous replier sur nous-mêmes et de nous rendre compte des mouvements instinctifs de notre nature.
Vauvenargues se sert souvent du mot âme, pour désigner le fonds naturel qui comprend l'esprit et le c(inir. Mais, les termes : esprit, c(eur, âme, ne semblent pas avoir pour lui une valeur constante, une signification bien arrêtée. Le sens (juil donne à chacune de ces expressions varie à mesure que sa pensée évolue. Les additions et les variantes indi((uent sulïisamment les tâtonnements et les incertitudes de cet esprit, se cherchant en dehors de tout système.
Pour Vauvenargues, le cd'ur c'est l'instinct ou l'intuition ; mais
c'est encore le sentiment qui est aussi la sensation ! Nous avons la sensation d'objets réels ; nous avons le sentiment d'objets qui peuvent exister en dehors de nous, ou que nous réalisons par l'imagination. La sensation — ou le sentiment — détermine la passion qui exprime le mouvement de notre cœur comme la réflexion — ou la raison - exprime le mouvement de notre esprit.
Cette conception de l'àme, de l'esprit et du cœur, laisse assez voir qu'il faut entendre par le terme de « qualités » dont Vauvenargues se sert — ([ualités du cœur, qualités de l'esprit, qualités de l'àme — une certaine manière de se manifester plus encore qu'une certaine manière d'être.
Le caractère renferme tout ce qui forme l'esprit et le cœur ; il exprime le rapport qui existe entre nos passions et notre esprit ; tandis que
La physionomie est l'expression des rapports qui existent entre le fonds naturel et le caractère.
A côté de ces éléments, variables à l'infini, présentant des particularités individuelles complexes et multiples, Vauvenargues fait une place à part au g^énie qui consiste dans la réunion intime de plusieurs qualités, soit de l'esprit, soit du cœur, résultat d'un assemblage heureux et rare '.
Aucun de ces éléments ne doit être pris isolément. Il y a entre les passions, l'esprit, le caractère, le fonds naturel, des états nombreux de dépendance et, de l'un à l'autre, des influences réciproques, profondes et constantes. Dès qu'un objet nous touche, toutes nos facultés entrent en jeu.
L'esprit et les passions dépendent du caractère particulier de notre fonds individuel. Mais l'esprit peut être soumis aux passions qui se l'asservissent dans la poursuite de leurs intérêts, pour se convaincre et autoriser leurs démarches ; de sorte qu'il ne faut point rapporter au raisonnement des effets qui appartiennent aux passions -.
Notre être est imparfait. Dès sa naissance, il éprouve deux états: Le plaisir et la douleur. Ces deux états sont déterminés par les impressions qui nous viennent directement des choses, par les sens, suivant le rapport intime et secret qui existe entre les choses et nous, ou encore, par la conscience que nous prenons de nous-mêmes, en appliquant notre réflexion à notre expérience, c'est-à-dire à l'idée de notre grandeur que nous voudrions augmenter et qui nous pousse à l'espérance, à l'idée de notre faiblesse que nous tâchons d'étouffer et qui nous pousse à désirer
58 KSSAl Sl'R VAUVENAHGUES
mieux. C'est cette réflexion (jui fournit la modération aux gens froids et qui entretient l'ardeur des autres, en leur fournissant des ressources pour nourrir leurs illusions '.
(v'est aussi de l'oxpéricncc du plaisir et de la douleur que nous lirons l'idée du bien et du mal, (pie nous attachons à divers objets, chacun suivant son expérience, ses passions, ses opinions -.
Nos idées découlent donc essentiellement de la mesure dans laquelle notre nature, soumise aux lois de la création, trouve l'occasion de se satisfaire.
Leurs sources les plus importantes sont en conséquence :
I. Les sens, qui résument tout ce que nous pouvons acquérir directement, sans le secours de la réflexion, c'est-à-dire le sentiment autant que la sensation ^
II. La réflexion, qui s'applique aux objets de notre sentiment et de nos sensations.