III. L'étude
IV. L'éducation, l'opinion courante, les préjugées. Vauvenargues remarque que, parmi les idées de cette dernière
source représentant à peu près, l'éducation mise à part, l'état de choses (jue nous trouvons établi à notre naissance ^ plusieurs résultent d'une impression violente qui les lie irrévocablement dans la mémoire; elles sont de véritables ressentiments de folie qui prouvent seulement l'invincible pouvoir de la coutume '•>. Il n'admet pas les idées innées '^, mais reconnaît que nous avons des sentiments qui ne sont point réfléchis, ni acquis et qui se forment avec nous '.
Les idées que nous imposent l'éducation, l'opinion, les préjugés, doivent être dépouillées de ce qu'elles ont d'artificiel ; il ne faut les accepter qu'après avoir examiné si elles sont conformes à la loi naturelle de l'individu.
Les idées acquises par l'étude ne sont pas, pour Vauvenargues, un trésor indispensable **. N'ayant point fait d'études régulières, il se passe de ce (|ui n'est pas à sa portée : « Les choses que l'on sait le mieux sont celles « (pi'on n'a pas apprises" ». — « Celui qui a un grand sens sait beaucoup '"». Telle maxime trahit la direction de ses esj)érances : « Rien n'est plus « facile aux hommes en place que de s'approprier le savoir d'autrui " ».
' I. 27-28. - I. 27. ■'■ Cl I,('s iinprossioris (|ui viennent par les sens soni imnit'-
« di.'itcs Pt IIP ppuvenl wp dt'finif » I. 27. — " La iiiisèrp ne |)niirrait-pllp jias sur nntfe « canir ce qiip fait la vue d Une plaie sur n«is sens .■' >'. I. 't'i. 'ff ^{8. '' 1. M.
f' I. 10-11. «Max. 471. '11.2117. '.Max. 21'i. » .Max. 828. 812. " Max. 8<.I8. " Max. 8%, 89.5, 897.
ESSAI S U li VA U V K N A H (i U E S 59
11 s'élève, avec énergie, contre les connaissances inutiles et superficielles qu'on cultive à son époque ' ! 11 est sévère surtout pour ceux qui ne savent rien tirer de leur propre fonds et qui vont répétant les idées des autres -.
11 s'etlbrce de montrer l'etîet, sur notre esprit, de connaissances (|u'il ne peut assimiler, parce qu'elles ne sont pas siennes : « Combien « de connaissances, que nous prisons tant, sont stériles pour nous ! « Etrangères dans notre esprit où elles n'ont pas pris naissance, il arrive « souvent qu'elles confondent notre jugement beaucoup plus qu'elles ne « l'éclairent M ».
« L'effet d'une grande nuilliplicité d'idées, c'est d'entraîner dans « des contradictions les esprits faibles ' ». Vauvenargues, poussant son idée, dira : « Les grands hommes, en apprenant aux faibles à réfléchir, « les ont mis sur la route de l'erreur ' », parce que « plus on voudra « pousser les esprits au delà des notions communes, plus on les mettra « en péril de se tromper *^ ».
Vauvenargues affiche même un certain dédain pour l'étude : « 11 « faut cependant, pour vivre avec tous ces gens-là (les gens de lettres) « un grand fonds de connaissances qui ne satisfont ni le cœur, ni l'esprit et « qui prennent tout le temps de la jeunesse '». Cela ne l'empêche pas d'étudier, sans le laisser voir du reste, sauf quand il s'oublie : « Rien n'épuise « comme l'étude * ». Mais, quand il aura constaté que pour obtenir des suffrages, il faut les enlever de force •', il reconnaîtra la nécessité de bien parler et de bien écrire '", l'utilité de la conversation pour rendre l'esprit maniable ". Quand il aura conçu l'explication rationnelle de notre passion des sciences qui, « venant du sentiment de notre vide et de notre « imperfection s'attache à étendre et à cultiver notre fonds » *-, il modifiera ses vues. Si le savoir est rare '■' et s'il faut juger les hommes non par ce qu'ils savent, mais par la manière dont ils le savent '', l'esprit toutefois n'en saurait tenir lieu ' '. Parlant du précieux dépôt conservé par la mémoire "\ Vauvenargues ne dit rien des connaissances. C'est qu'il s'agit moins pour lui d'apprendre ce qu'ont dit les autres que de s'étudier soi-même, à travers leurs pensées '".
De même, il ne touche pas un mot des connaissances quand il parle de l'étendue de l'esprit '^ parce (jue l'esprit est un mécanisme qui ne s'assimile rien, mais que les connaissances, en lui servant d'aliment, façonnent et affinent : « 11 n'y a point de science qui ne puisse
1 I. 100-101. Max. t)87, 688, tj:}!», 640 — "217, 2(1!). - I. Ki-IT II. 128. ■' i. 151.
.Max. 664, 60.5. s I. 1.52. •' Max. 221. ' Max. 270. ' II. 128. ' H. 146.
<f. II. 144 à Vaiivenaigues. '.'" II. 190. " II. 221. " I. Ak. " Max. 72(). » Max. 267. " .Max. 474. u I. 6. i7 I. 283. " 1. Ui. l 10.
60 KSSAI SUR VAU VKNAKdUKS
« agrandir l'esprit et, si la vie humaine n'était pas si courte, il n'en lau- « drait point rejeter ' ». Seulement, les connaissances que nous acquérons par l'étude, doivent être proportionnées à notre esprit et, pour qu'elles soient utiles, <( il faut se borner à un petit nombre, se les rendre « familières et les réduire en pratique - ». « Les sciences ont toutes leur « utilité ; mais il en est une qui leur est préférable. C'est celle qui apprend « à l'homme, d'un esprit flexible et délié, par le commerce des hommes, « le secret d'aller à ses fins; cet homme sonde les routes du cœur, s'ins- « truit des ressorts de l'âme et, au moyen d'une science incertaine selon « les mathématiciens, se procure certainement les plus grands avantages « de la vie ' ». Le but pratique que trahit l'arrière-pensée de Vauvenargues : « conduire les hommes avant de les instruire • » trouve son expression la plus complète dans cette maxime : « La politique est la plus grande <( de toutes les sciences "• ». Deux études surtout sont importantes pour Vauvenargues : « La vérité, pour donner un fondement solide à l'élo- « quence et bien disposer notre vie ; l'éloquence, pour diriger la con- « duite des autres hommes et défendre la vérité '"' ».
Les idées que nous acquérons par les organes de la réflexion, se fondent avant tout sur le sentiment d'imperfection ou de grandeur de notre être. Elles ont donc leur source dans notre instinct et dans nos passions. Nous avons, pour en prendre conscience, de même que pour nous assimiler les connaissances, les facultés réunies en l'esprit.
L'esprit contient trois principes remarquables : l'imagination, la réflexion, la mémoire, et i)résente des caractères généraux différents pour chaque individu.
En parcourant les divers caractères de l'esprit, à la manière dont Vauvenargues le conçoit, il est aisé de constater sa complète subordination.
Dépendant de nos lumières, de notre courage, de notre sentiment qui porte sur des objets bien différents, chacun selon son caractère, ses habitudes, sa force ou sa faiblesse ", de nos passions (jui l'excitent et le fertilisent, de notre âme qui a ses inclinations indépendantes de ses opinions *, notre esprit est le produit d'une disposition de nos organes qui lui assurent un fonctionnement plus ou moins parfait et dépend en outre de la proportion plus ou moins heureuse des divers caractères qu'il comporte.
Quoi([ue manifestement imparfait ^, notre esprit peut se dévelop-
1 I. 11:?. I. :?.->. ••; I, H.'i. :' I. Il:i. '• /^A--,'. I. ll:i, noio. ■• Miix. 'n)->. cf.
Mjix. 40(>. '4(»7, 408. . I. -IM. fi \:i. ' I. H ' ' I. 17. ' 1. I(i8. Vjuivciii. relies
recoiuiaitrii plus lard que notre mal n'est pas s(Milenieiit dans l'esprit.
ESSAI SLK VA L' VKNAR(;UES 61
per par le travinl et Texercice. Ses divers caractères se manifestent par le tour de l'expression ; mais la proportion est rarement juste entre le (Ion (le penser et celui de s'exprimer, les termes n'ayant pas une liaison nécessaire avec les idées '.
Les qualités de l'esprit ont toutes leur utilité et leur agrément ; on pourrait même établir le rang de leur importance, si les hommes pouvaient convenir des moindres choses -.
Mais, le meilleur moyen qui soit à notre portée pour saisir le vrai est le sentiment, c'est-à-dire la conscience que nous prenons de notre instinct. Ce sentiment ne nous est point suspect de fausseté, '■ n'a pas besoin de la raison et la donne, au contraire ' ; il a toujours précédé la réflexion et en a été le premier maître, dans l'enfance de tous les peuples comme dans celle des particuliers '. De sorte que la réflexion ne s'exerce jamais que sur des éléments qui se révèlent à nous par le sentiment. Connaître par sentiment, c'est comprendre d'instinct, c'est-à-dire avoir l'intuition directe des choses.
Vauvenargues définit l'esprit naturel : « Un instinct qui prévient la « réflexion et se caractérise par la prom])titude et par la vérité du senti- « ment '"' » et il sait qu'il est donné aux habiles d'expliquer les causes cachées qui l'excitent ".
L'instinct est nécessaire à tous les métiers * et c'est à ses lois qu'il faut obéir '■'.
Vauvenargues fonde toute la vérité sur l'évidence de son instinct, même en matière de sciences, et déclare que « toutes nos démonstra- « tions ne tendent qu'à nous iaire connaître les choses avec la même « évidence que nous les connaissons par sentiment. Connaître par senti- « ment est donc le plus haut degré de connaissance "^ ».
Toutefois, il ne suffit pas de bien connaître la nature; il faut encore la bien conduire. Notre nature n'est rien, tant qu'elle ne se manifeste pas". « L'homme ne peut jouir que par l'action et n'aime qu'elle '- ».
Il faut marcher, malgré nous, et suivre le mouvement universel de la nature. Or, le principe fondamental de nos actions est le même (|ue celui de nos idées : l'instinct. Telle n'a du reste pas toujours été l'opinion de Vauvenargues. Placé entre ses passions qui l'entraînent et sa raison qui s'efl'orce de le conduire, il pense d'une taçon et agit d'une autre l « Nos actions ne sont ni si bonnes, ni si vicieuses que nos volontés ' ■ » ; « nous ne pensons pas si bien que nous agissons " ». Il existe, entre ses
' I- 18. 1 [■■',. - I. 28. :•• Max. .W7. 1 Ma.x. 128. ' Max. 155. ' I. 82.
' I. 17-18. » Max. 881. ' I. 113. " I. 112. Max. 472. » I. Cw. Rëfl. 3. 1. 74.
Réfl. 13. I. <»4. Réfl. 35. " Max. 199. 145. 14(1. " Max. 314, 3U). » Max. fil2.
62 ESSAI SUK VAUVENAKdL'KS
volontés et ses actions, le même abîme c(ue nous avons constaté entre sa raison et son cœur.
Mais, peu à peu, Vauvenargues se rend compte que ses actions, comme la raison qui les juge et qui est impuissante à les conduire, sont une manifestation naturelle de son être : « Qui donne l'essort à nos pro- « jets, qui borne ou qui étend nos opinions, sinon la nature? N'est-ce « pas encore la nature qui nous pousse même à sortir de la nature, « comme le raisonnement nous écarte quelquefois de la raison, ou comme « l'impétuosité d'une rivière romptsesdigueset la fait sortir de son lit ' ? ».
L'homme agit comme il aime et il aime comme il pense, parce que sa pensée est une recherche justificative de son action. Chez Vauvenargues, la pensée n'est autre chose que l'expression de l'action. Mais cette activité qu'il déploie n'est que dans la pensée et est toute idéale. Dès qu'elle s'extériorise en un fait, elle se heurte à la réalité. De là, cette absence d'harmonie entre le calcul de la raison et les mouvements du cœur. Vauvenargues ne parle que d'action et n'agit pas.
Dans ses idées, comme dans les manifestations de son cœur, sa nature est conduite par le même instinct qui le pousse à vaincre sa faiblesse et à augmenter sa force. Dans la i)ensée, il s'exprime par le sentiment ; dans l'activité, il s'exprime par les passions.
Nos passions ne sont pas distinctes de nous-mêmes et il y en a qui sont tout le fondement et toute la substance de notre âme -.
Elles prennent le tour de notre caractère ; elles ])euvent s'opposer les unes aux autres et se servir de contrepoids ; mais, la passion dominante ne peut se conduire que par son propre intérêt, vrai ou imaginaire, parce qu'elle règne despotiquement sur la volonté, sans laquelle rien ne se peut '.
Ce sont les passions qui nous poussent à l'activité '. Ce sont elles qui fournissent à l'esprit la matière de son travail, tellement qu'elles ont appris aux hommes la raison ■ et que nous leur devons peut-être les plus grands avantages de l'esprit •"■. Ce sont les passions qui nous mènent ', qui se soumettent la réflexion ; et quand la réflexion contrarie l'instinct, cette contradiction ne fait qu'irriter la passion qui dépouille alors son objet de ses qualités naturelles pour lui en donner de conformes à son intérêt dominant, et se livre ensuite, témérairement et sans scrupule, à ses préventions insensées **. Les passions peuvent nous tronqier •' et entraîner notre nature ; la force d'esprit qui.
1 Max. :{."><S Pl, viiriitiil.'. cf. tin di- lii iiuix. ;!:>(;. ■;,:■• I. W, > M.ix. lli.'), li'.t, 153.
S Max. l.Vt. Miix. 1.5.) ;'i i;i|>|)r..rlier d." I;i iii.ix. 1-JS. « M.ix. l:)i. ' Max. 3U).
« I. 43. I. i!»9. 1' i.(i(iiii(.ii. " I. .s;».
ESSAI SUH VAUVENAKGUES 63
seule, pourrait les posséder ' n'a pas assez de pouvoir pour nous empêcher de les suivre -.
Cet instinct, si fort, qu'il régente nos actions et par là nos idées, c'est la force qui pousse notre nature à rechercher sa satisfaction. Il se fonde sur la volupté, c'est-à-dire le droit à la vie, le droit de vivre conformément aux lois de l'être.
Vauvenargues, malgré les difficultés de son existence, est un amoureux de la vie. Il l'aime, non par système et abstraitement, mais d'instinct, par tous ses sens et toute son âme, non une idée de la vie, mais la vie concrète et sensible, la vie des vivants, la vie de la chair et la vie de l'esprit : « Rien de long n'est fort agréable, pas même la vie ; cepen- (( dant on l'aime -^ ». Il nomme la vertu et le plaisir « les deux présents « du ciel les plus aimables ' ». Et toujours il s'attachera au plaisir que les choses lui procurent : « Nous ne connaissons pas les défauts de notre « âme, mais quand nous pourrions les connaître, nous voudrions rarement « les vaincre. Le plus faible de tous les hommes voudrait-il périr pour ff se voir remplacé par le plus sage? Qu'on me donne un esprit plus ({ juste, plus aimable, plus pénétrant, j'accepte avec joie tous ces dons ; « mais si l'on m'ôte encore l'àme qui doit en jouir, ces présents ne sont « plus rien pour moi "' ». « La plus grande perfection de l'àme est d'être (' capable de plaisir '• ».
La passion étant la force naturelle qui pousse notre instinct à rechercher sa satisfaction, il ne faut pas la combattre ■. Remarquons en passant que Vauvenargues ne pouvait pas voir le mauvais côté de sa doctrine, ses passions allant naturellement au bien : « En toute occasion, « quand vous vous sentirez porté vers ([uelque bien, lorsque votre beau « naturel vous sollicitera pour les misérables, hàtez-vous de vous satis- « faire; craignez, que le temps, le conseil n'emportent ces bons senti- « ments, et n'exposez pas votre cœur à perdre un si cher avantage ».
« Mon aimable ami, il ne tient pas à vous de devenir riche, d'obte- « nir des emplois et des honneurs; mais rien ne peut vous empêcher « d'être bon, généreux et sage ^^ ».
Toutefois, notre nature est imparfaite ; la poursuite de ses besoins égoïste. Pour la satisfaire, nous n'aimons que ce qui nous plaît ; nous n'estimons que ce que nous aimons. Ici, Vauvenargues distingue habilement entre l'amour propre et l'amour de nous-mêmes. L'amour propre veut que les choses se donnent à nous : « Il est si naturel aux hommes
1 I. 61. -i Max. 24. :« Max. «98, «99, 700. I. 301-.i02. '' I. Kil. ^> 1. 4S-49.
° Max. 546. cf. Max. 545, 57, ~ critique de la maxime de la Rochefoucauld n" 6S. II. 80. II. 168. — La iin de la max. 816. ' Max. 327 II. 129. II. 16:5. » I. 12.3. Conseil
9. 11. 186. Max. 200, 543. 544, 272 var. I. 81. lin de la Réfl. 19.
« (le tirer à soi et de s'approprier tout, {|ii'ils s'approprient jusqu'à la « volonté de leurs amis et se font de leurs coiuplaisances même un titre « pour les dominer avec tyrannie ' ». C.et amour-propre, Vauvenargues e condamne et le combat.
Au contraire, les passions qui nous viennent de l'amour de nousmêmes, nous donnent aux choses : Vauvenargues l'admet comme parfaitement légitime et conforme aux lois de notre création - : « S'il y a un « amour (le nous-mêmes, naturellement olTicieux et compatissant et un « autre amour-propre, sans humanité, sansé(|uité, sans bornes, sans rai- « son. faut-il les confondre '? »
«Est-il contre la raison ou la justice de s'aimer soi-même? Et « pourquoi voulons-nous que l'amour-jjropre (amour de soi) soit tou- « jours un vice '■ ? » Nous avons le droit de jouir en paix du bien dans lequel notre nature trouve sa satisfaction ■•. Vauvenargues établit du reste, la supériorité de l'amour sur l'amour-propre '' et, c'est dans cet esprit qu'il combattra La Rochefoucauld, dans les maximes pour les- (|uelles il éprouve de la « répugnance ».
Nous sommes conduits par l'intérêt de la passion dominante : voilà ce (jue Vauvenargues a, en principe, de commun avec La Rochefoucauld '. Mais, là où il s'oppose diamétralement à sa doctrine, c'est (piand il allirme que l'intérêt qui nous conduit peut viser, non à attirer les choses à nous, mais à nous donner à elles. 11 va plus loin encore. Après avoir rejeté l'amour-propre, il s'élève à la nécessité du sacrifice de notre intérêt personnel.
11 n'y a pas que des individus. 11 y a des groupements d'individus. Naturellement imparfaits, les hommes n'ont j)u se suffire, chacun à soi-même et ont dû se réunir : ainsi est née la société. Dans cette communauté, l'instinct individuel doit désarmer devant l'intérêt général : 11 faut assujettir l'instinct à de certaines règles, pour le bien de la société ". Et, pour Vauvenargues, le bien moral consiste à sacrifier les intérêts personnels au groui)ement des individus.
Mais, le bien commun ne pouvant se réi)andre également sur tous, la religion vient offrir des comj)cnsati()ns dignes d'envie à ceux qui nous semblent lésés; et les hommes, n'étant pas tous capables du sacrifice (|ue la société leur demande, il a fallu convenir de certaines règles; c'est là l'origine des lois '.
1 Mîtx. tm, 17'.). I. .T.). jj :{."). •-' I. 2!» ji -24. ■■ Max. 291. 2!>4. i Max. 290.
•'' I. .^(i. » Max. ()77. ' Il laiit y ajonlcr iiiio inoiiie anioi'tiiinc dans le ton. Quand
Vaiivoiijiri^iios faiblit dans s(in (■<riir cl snivant sa raison, tonclii- à l'aig'i'cur, il est hion |)irs di' ri-ssi'inl)lrr à La Koclifj'oiicauld (jn il ronihal. Ils sinifVront Ions los doux ol i|iicl(|iii'r()is |Mini' les rni'nics laisims, d une inrnii> ini|)nissancc à » romplir lour nu-rite ». <r. .Max. SI. l(i(i, .■.:{7. '.tl'i. " II. 2'i. " I. .")0-.".!.
KSSAI SL'H VAUVENAH(JUKS 65
Otlc conception rationnelle sauve Vauvenargues d'une nouvelle constatation : celle de notre dépendance.
Par la réflexion, il est conduit à poser en fait (jue l'honinie doit écouter son instinct et suivre ses passions. Mais, ce taisant, Vauvenargues ne connaît ni la gloire, ni rindé])endance, ni aucun des biens vers les- ((uels le pousse sa nature. Il est réduit à admettre qu'il y a, autour de l'homme, des éléments qui limitent son activité. Bornée une première fois dans ses mo\'ens de connaître par l'éducation, la coutume, l'opinion courante, et mille autres objets, notre nature l'est une seconde fois dans son action par la fortune, le milieu social, les conditions de naissance, la force du pouvoir, les multiples faits auxquels nous sommes mêlés, enfin par notre destin. La nature humaine n'est point seulement imparfaite; elle fait partie d'un ordre universel des choses, régi l)ar des lois dont elle est dépendante :
« Que peut notre imagination pour nous soustraire à nos sujétions « naturelles? Pour nous dérober au joug des hommes, nous sommes tor- « ces de subir celui des lois ; pour résister aux passions, il nous faut flé- « chir sous la raison, maîtresse encore plus tyrannique ; en sorte que « notre plus grande indépendance est une servitude volontaire ' ». C'est dans cette servitude volontaire que Vauvenargues retrouvera sa liberté, quand il aura échappé à sa condition, par ses idées -.
L'indépendance fut toujours, pour lui, une véritable passion : « Le « premier soupir de l'enfance est pour la liberté -^ ».
Et, longtemps, Vauvenargues s'efforce de sauver l'illusion de liberté qu'il possède et qu'il craint de perdre: « Les êtres physiques ne « dépendent pas d'un premier principe et d'une cause universelle, comme « on le suppose ; car moi, qui suis un être libre, je n'ai qu'à souffler sur « de la neige, et voilà que je dérange tout le système de l'univers ' ».
Il essaye de montrer que notre nature, pour être dans sa force, pour se manifester pleinement, doit être à sa place •■. Il s'explique son incapacité d'accomplir les petites choses, son embarras des « petits « soins » : « Celui qui n'est pas né pour les petites choses les traite « moins bien qu'un autre ^ ».
Car Vauvenargues se croit né pour de grandes choses et se justifie, par le mérite, de tendre à une gloire supérieure à ses talents, à un emploi supérieur à sa condition. Ce n'est pas à lui qu'il s'en prend, c'est aux choses '. Dans le 77« Dialoç/iie (Renaud et Jaffier, conjurés), il a résumé, d'une manière saisissante, tout le drame de sa vie : la lutte entre sa for-
1 I. 1«1. cf. note I. ]). 45 de cet ouvrage. Max. 183, 184, .590. -' Max. 230.
"• Max. 749, 162, 22 * Max. 595. ■- 1. 69. Réfl. 5. « I. 75. Réfl. 15. cf. II. 48. 15« Dialogue, I. 126. Conseil 12. II. 219. I. 91. Réfl. 31. I. 73. Réfl. 12. 'Max. .561, 562, .563, .564. — 88.
66 KSSAI SUK VAL'VKNARGUKS
tune qui l'avait fait naître liors de sa place et sa nature (|ui l'y appelait et se révoltait '.
De même c[ue Vauvenarf>ues s'est accommodé, après avoir travaillé à y échapper, de tout ce qui troublait son instinct, dans la recherche de la vérité, il examine les éléments qui limitent sa liberté d'action. Comme toujours, il s'efîorce de se passer des avantages qu'il reconnaît parfaitement ; puis, se rendant à l'évidence, il explique rationnellement, pour apaiser son cœur, tout ce ([u'il avait d'abord combattu.
Nous avons vu déjà, combien la condition de naissance a pesé sur Vauvenargues et qu'il a dû se faire une attitude pour demeurer dans le mystère dont il s'entourait.
De bonne heure, il reconnaît que toutes les conditions doivent être conservées -. Cela, c'est sa raison qui le lui dicte ; ses besoins lui tout dire que l'ertort des hommes qui tendent à une gloire supérieure à leurs talents, tient cependant leur esprit au-dessus de leur condition et les sauve peut-être de bien des faiblesses '.
Incapable d'être jaloux du mérite d'un autre, Vauvenargues ne pouvait souffrir (|ue le hasard de la naissance prévalût sur tout * ; el, s'il ne croyait plus à la puissance du mérite, il crut toujours que le génie, au moins, pouvait franchir les devoirs, les écueils, les distractions', les erreurs et les lumières de chaque condition ''. Mais il reconnaît d'abord qu'il est difficile à la nature de tenir le cœur des hommes au dessus de leur condition '. Constatant ensuite que rien ne peut remplir l'intervalle que le hasard de la naissance ou des richesses met entre les hommes *, ([ue les enfants des grands apportent au combat de la vie, des armes plus fortes et sont invincibles par position ■'. il éprouve que le plus grand effort de l'esprit est de se tenir à la hauteur de la fortune ou au niveau des richesses '".
A mesure qu'il s'achemine vers sa conception d'un ordre général régissant le genre humain, Vauvenargues (jui a toujours travaillé à échapper à sa condition et à être au-dessus d'elle, est réduit à admettre que le cœur de la plupart des hommes se forme sur leur condition ", aboutissant ainsi à la nécessité des inégalités de naissance et de fortune '-', qu'il fait dépendre de celle des génies et des courages ''.
Il en est de même des richesses. Vauvenargues était admirablement placé pour juger du pouvoir de l'argent ; il en man(|uait toujours et n'était prescpie jamais sans idée de dépenses. Il a souffert profondément
1 II. .-).■>. •; I. V.V.i. :' I. l:ri. '• II. 8. Di.il()(,Mie 2. ■■> Max. .VM). ' Max. .->()8. ' I. 71. Rén. 8. I. S't. Rén. -l-.i. ' I. ST. R.'-fl. 27. » I. 88. Réll. 27. Max, 244. "* Max. ;i8;i. " I. 174. Max. 87, (;;».">, " I. 172, Discours ski- l'incifulité des riches-
ses. Max, 227. :).")1, II. n7, ï :{. " Max. 22(1. I. 17:{.
KSSAI SU H VAUVKNAHGUKS 67
<te la pauvreté réelle dans laquelle il a vécu. Si, dans un moment de dépit, il a pu s'écrier : « Qu'importe à un homme ambitieux qui a manqué « sa fortune sans retour, de mourir plus pauvre ' ! » il a dit aussi, avec cet accent ému qui le fait toujours reconnaître, quand il est sincère : <( Il a eu la douleur amère de ne pas laisser assez de bien pour payer « ses dettes et n'a pu sauver sa vertu de cette tache - ». Comme toujours, Vauvenargues essaye de se passer de ce qui n'est pas à sa portée : « Le « grand avantage des talents paraît en ce que la fortune, sans mérite, « est presque inutile ' ». « L'ascendant sur les hommes vaut mieux que « la richesse ' ».
Toutefois, dans sa générosité qui souffrait des maux d'autrui comme si elle en était responsable ■■ et dans sa libéralité ", il se sentait à l'étroit : « Il y a bien des occasions où l'économie peut nuire », écrit-il à Mirabeau '. « La trop grande économie fait plus de dupes que la pro- « fusion * ». Mais : « on fait mal sa cour aux économes par des présents'' ; « la libéralité de l'indigent est nommée prodigalité "*» ; dans un admirable élan d'affranchissement par l'idéal, Vauvenargues s'écriera : « La <( magnanimité ne doit pas compte à la prudence de ses motifs " ».
Cela ne saurait empêcher l'intérêt d'avoir, sur tous les cœurs, un pouvoir énorme '-. Vauvenargues cède devant les faits : Il se soumet, en établissant dans la mort ou dans la condition humaine, par la raison, l'égalité du pauvre et du riche ; mais, par le cœur, il demeure près du pauvre et c'est à lui que va toute sa SN'mpathie.
Il sait que les hommes ne sont pas meilleurs dans la pauvreté que dans la richesse ' ', tout en rendant la dureté des riches responsable du désordre des malheureux ''' dont les opprobres sont le fruit de leur condition misérable ' ■.
C'est que la naissance et l'argent sont les soutiens de la force, et c'est la force qui a le plus révolté Vauvenargues : « Une égale ambition « dévore les hommes, les oppose les uns aux autres et les rend irrécon- <( ciliables ; de sorte que tous prétendant aux mêmes biens, la force « décide — cet ordre est injuste et barbare '" ».
Condition, fortune, pouvoir : dans cette limite de notre action, il faut encore tenir compte de l'âge, dont dépendent nos besoins, partant nos idées et nos actions ''. Il y a entre l'adolescence et la vieillesse, tout
1 Max 582. -' I. 28it. - Max. 768, 86. ^ Max 580. — Max. 56, 60, — I. 151.
add. & Max 173. 1. 60. I. 97. Réfl. 39. I. 98. Réfl. 40. ' 1. 60. I. 79. Réfl. 19. Max.
50, 491, et par opposition, Max. 789. 'II. iO^. » Max. 762'. 51. » Max. 488
" Max. 763. » Max. 130. cf. Caractère 28. " I. 79. Réfl. 19. " Max. 77. » I. 307. Caractère 14. "Max. 388, 389, 390. cf. I 158, I. 346. Caractère 43. 1.348. Caractère
44. I. 349. Caractère 44. Max. 613. " 1. 88. cf. Max. 412, variante ; Max 413. Max. 9".
" Max. 240, 689.
68 ESSAI SUR VAUVKNAHGUKS
l'abîme des passions. Les jeunes gens souflrent de la jjrudence des vieillards, ' dont les conseils éclairent sans réchautîer, comme le soleil de l'hiver : - « On oblige les jeunes gens à user de leurs biens comme s'il « était sûr qu'ils dussent vieillir ». ' « Les vieillards et les sages ont tort », s'écrie Vauvenargues ; « il faut être jeune et ardent pour juger, surtout « des plaisirs ». '' Et puis, il sait bien que chaque âge à ses qualités et ses délauts •' et qu'il changera ses vues avec les années.
Mais, il y a plus : nous sommes limités par notre destin. ^ Nous allons essayer d'établir le caractère de cette limite.
) .M;ix. 1Ô8. - Mi.x. ir.îi, 80. ■■'' M:.x. 780, 783, 817. » Mnx. 384. '•> Max. 282. • Max. 312, 313, ()2(j, 78. I. 28!», variante.
[Ij"- PARTIE A) LA MÉTAPHYSIQUE DE VAUVENARGUES.
Il est impossible d'établir une ligne de démarcation bien nette entre la métaphysique et la morale. La métaphysique de Vauvenargues pourrait se définir : la base rationnelle de ses vues morales.
Mais rien de ce que nous possédons ne nous autorise à fixer définitivement la pensée de Vauvenargues. Son œuvre pouvait prendre corps de manière à rendre absolument méconnaissables les matériaux qu'il nous a laissés. Il est bien difiicile, bien imprudent peut-être, de se prononcer sur les multiples intentions de cette individualité pour laquelle, établir un fait par la raison, n'était qu'un moyen de s'en affranchir et qui s'acheminait lentement vers une conception des choses, ayant à sa base la réalité des idées.
Si Vauvenargues n'est pas arrivé à donner corps à sa pensée, c'est d'abord qu'il manquait de puissance créatrice. Mais c'est surtout qu'il était trop jeune, pour saisir dans son ensemble un système de morale en formation, dont il était lui-même le centre, la cause et l'objet. Il n'a eu ni la force, ni le temps, de faire la synthèse de ses expériences ; il était trop impulsif, trop intéressé aussi, pour s'élever aux hautes spéculations de la pensée, qui font le philosophe ; il manquait des moyens d'expression qui font l'artiste.
Si le Plan d'un livre de philosophie nous fournit quelques renseignements sur le travail qu'il méditait, il est impossible de prévoir comment ce travail aurait été conduit ; nous connaissons trop bien l'abîme qui sépare, en Vauvenargues, les intentions et les réalités.
Prise dans ses grandes lignes, la métaphysique de Vauvenargues contient ses idées sur un point précis de sa morale : Quels sont les rap-