‹ Essai sur VauvenarguesChapitre 17 sur 28 · ESSAI SLR VA IV EN A K(H' ES · texte numérisé non relu

ESSAI SLR VA IV EN A K(H' ES

« dulité a ses enthousiastes ainsi que la superstition ; et, comme l'on voit « des dévots qui refusent à Cromwell jusqu'au bon sens, on trouve d'au- « très hommes qui traitent Pascal et Bossuet de petits esprits ' ».

Il ne combat pas la religion. Il en reconnaît les ressources-; il en reconnaît la puissance, quand une fois le cœur est converti ^. C'est en constatant les avantages de la foi, quand Dieu s'est rendu sensible au cœur, que Vauvenargues dira : « Je n'ai jamais été contre ' ! »

Mais, sceptique par raison, il voudrait établir que notre nature peut se passer des formes extérieures de la religion. Le dogme religieux n'est pas dans la nature. S'il y est, c'est un principe emprunté qui témoigne de la faiblesse de notre esprit "'.

Les vérités enseignées par les religions sont relatives ; par notre naissance, par notre éducation, par notre époque, nous nous trouvons engagés sous l'autorité de l'une ou de l'autre d'entre elles, sans qu'il soit possible d'y rien changer ^. Vauvenargues, qui fait dépendre notre créance de notre courage, plus encore que de nos lumières ', s'efforce d'échapper aux craintes et aux faiblesses que la pensée de la mort traîne après soi, en s'attachant à vivre par le présent : « Le temps où nous ne « serons plus est-il notre objet ^ ? »

Il pousse la hardiesse jusqu'à rejeter la cause occulte dont Newton avait besoin pour expliquer les lois de la pesanteur et fait du mouvement universel un attribut de la matière ^.

Toutefois, Vauvenargues n'est pas un esprit irréligieux ; il n'a rien de voltair-ien ; il ne cherche pas à dire des choses fortes et, quand il lui arrive d'en dire, il remarque bien \'ite qu'il est monté sur des échasses'" ! Il semble vouloir plus encore expliquer les erreurs que les combattre ". Et ce n'est pas la Religion qu'il attaque ; ce sont les religions, c'est-à-dire les dogmes, le formalisme, les superstitions.

L'idée de la mort, le plus vivant rameau du tronc de la foi chrétienne, l'idée centrale du dogme chrétien, l'inquiète et le hante tellement ({u'il appellera la mort : « la seule chose qui inspire de la terreur à « l'esprit humain '- ». Chez Vauvenargues, cette idée est quelque peu détachée des croj'ances.qui lui donnent sa haute moralité et sa vertu consolante, pour devenir un sentiment douloureux de l'anéantissement de la chair. Toutefois, elle est plus qu'une horreur matérialiste de la fin fatalement assignée aux voluptés. Elle contient une crainte mal déguisée et une espérance :

1 Max. 874. -i II. 146. 155. - II. 154. * II. 154. ^' I. 153, Max. 319 —

Max. 321, I. 152 — Max. 928. » I. 156. ' Max. 318. » I. 129. Max. 140, 142, 143. ' I. 112. Réfl. 54. " II. 176. " I. 153-155. A examiner les différentes variantes,

en i)iirticulier I. 153. 2 Var. I. 155. 1 Var. " II. 37.

74 E s s A 1 s U li V A U V K N A lUi l" E S

« L'intrépidité d'un homme incrédule, mais mourant, ne peut le « {garantir de quelque trouble, s'il raisonne ainsi : Je me suis trompé (( mille lois sur mes plus palpables intérêts et j'ai pu me tromper encore « sur la religion. Or, je n'ai plus le temps, ni la force de l'approfondir et « je meurs... ' ».

Kt puis, à mesure que passent les jours, la gloire s'éloigne de lui ; l'incertitude grandit ; les maux l'accablent. La seule afTection profonde de sa vie lui est ravie, celle dans laquelle son sentiment s'épanchait : « Il « est horrible d'avoir un cdHir sensible à l'amitié et d'être privé des « grâces qui l'inspirent - ». Les vues de Vauvenargues vont se préciser. Il semble, un moment, que les émotions religieuses de sa première jeunesse se lassent de nouveau sensibles. Derrière la raison, réapparaissent le sentiment, un besoin impérieux de certitude, une foi qui réalise tout ce qu'elle conçoit.

Il sent bien, indépendamment des considérations de sa raison, ce ((ue la question religieuse a de supérieur. Il traduit toujours davantage, par son sentiment religieux, cette intuition dont il ne peut se défaire, d'une vérité éternelle existant en dehors de nous '.

Après avoir cherché à séparer la nature de la religion, à laquelle il accorde des effets surnaturels ' et penché vers une religion naturelle ■, il aborde la manière dont les hommes la conçoivent: « Il n'appartenait « pas à l'esprit humain d'imaginer sagement une si haute matière que la « religion ; ... le j)remier homme qui s'est fait des dieux avait l'imagina- « tion plus grande et plus hardie que ceux qui les ont rejetés '■ ».

C'est que Vauvenargues, ayant abouti, par la nécessité, à l'explication de notre dépendance et de notre imperfection, conçoit dans la religion, qu'il n'a jamais combattue, une vérité pouvant remplir son cœur. (Cherchant la conciliation du dogme de la nécessité et des vérités que lui révèle sa foi, il la trouve dans un ])rinci|)e unique dont tout dépend. Ce |)rincipe est Dieu.

Les hommes sont nés pour croire des dieux, pour attendre ce ([u'ils souhaitent, pour craindre ce (ju'ils ne connaissent pas, pour sentir le poids de la puissante main qui tient tout l'univers en servitude. Dans les siècles qui nous précèdent, l'esprit des hommes, curieux et craintif, sondait à tâtons, dans la nuit, le redoutable secret de la nature ; il n'avait pas plu au vrai Dieu de se manifester encore à tous les peuples. Kt, si notre religion est mieux conçue que celle des anciens, c'est (|u'elle nous a été révélée. Notre esprit n'était pas capable de concevoir une religion .si divine '.

1 Miix. 322. cf. .\Ii.x. «47, S'iS.S'i!», 7(10. -' II. :{1. •'• .Max. '»71, Viti. s I. tiH.

licfl. :}. I. 132, M.ix. 241. ••' .M;.x. 12(1, J22. « I. \:>:i vaiianlo. ' I. 1.".4. autre

variîinlo.

Dès lors, la religion de Vauvenargues consiste à chercher Dieu, en disposant son cœur et en établissant sa foi sur des raisons qui l'autorisent.

C'est là déjà, l'objet de son Elofje funèbre à Hippolyle de Seytres '. Il y parle de son ami, avec l'accent de Pascal cherchant son Dieu : « Quand la mort a levé le voile qu'elles — les délicatesses de l'amitié — « avaient mis sur mes yeux, je t'ai vu tel que ma tendresse voulait que « tu fusses dans ta vie... » — « J'ignorais ton nom et ta vie, et mon cœur « t'admirait, te parlait, te cherchait dans la solitude... » ~ « Chaque « instant augmente ma peine ; mon trouble interroge la nuit, et la nuit « ne peut l'éclaircir ; j'implore les cieux, ils se taisent ; les enfers sont « sourds à ma voix ; toute la nature est muette ; l'univers effrayé « repose - ».

Il est évident que Vauvenargues cherche à s'émouvoir : « Homme « insuffisant à toi-même, créature vide et inquiète... '■"' Dieu terrible, véri- « tablement tu te plais dans un redoutable secret ' ». Aussi s'étonne-t-il quand, plusieurs personnes lui ayant parlé avec éloges de son discours funèbre, aucune ne lui ait dit qu'il fût touchant '■', fait qu'il s'expliquera en constatant que si les panégyriques sont froids, c'est que les orateurs veulent accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de former leurs idées sur les hommes '".

L'exaltation religieuse de Vauvenargues trouvera ses accents les plus passionnés dans sa Méditation sur la foi '.

Ce morceau peut se diviser en quatre parties :

1. Vauvenargues tait une peinture de notre impuissance et de notre état misérable. Au lieu de calmer nos passions, notre raison les sert ; elle crée des arguments conformes à leurs désirs, non à la vérité. Notre caractère, quand il est fort, nous pousse à des extrémités qui passent toutes nos ressources ; nous nous abandonnons à nos chimères et le temps nous emporte vers la mort.

2. Il oppose à ces réflexions accablantes, les avantages de ceux qui possèdent la foi chrétienne :

«Hélas, que. vous êtes heureuses, âmes simples, âmes dociles I « vous marchez dans des sentiers sûrs. Auguste Religion, douce et noble « créance, comment peut-on vivre sans vous ? et n'est-il pas bien mani- « feste qu'il manque quelque chose aux hommes, lorsque leur orgueil « vous rejette *^ ? »

3. Remontant ainsi jusqu'au principe de la vérité éternelle et de

1 I. 141. -' I. 149. ■■■' I. 148. i I. 147. ^ II. 2.56. « I. 244. ' I. 22.5,

Tordre pariait (ju'il conçoit en Dieu, Vauvcnargiies essaye d'y plier sa raison : « Les astres, la terre, les cieiix, suivent dans un ordre immuable « l'éternelle loi de leur être; toute la nature est conduite par une sagesse « éclatante ; l'homme seul flotte au gré de ses incertitudes et de ses pas- « sions tyranniques, plus troublé qu'éclairé de sa faible raison. Miséra- <( blement délaissé, conçoit-on qu'un être si noble soit le seul privé de la « règle qui règne dans tout l'univers? ou plutôt n'est-il pas sensible que, « n'en trouvant point de solide hors de la Religion chrétienne, c'est celle « qui lui tut tracée devant la naissance des cieux ' ? »

4. 11 essaye ensuite d'y plier son cœur par la prière : « C) Dieu, « qu'ai-je fait? quelle offense arme votre bras contre moi ?... Etre juste, « je vous cherchai sitôt que je pus vous connaître ; je vous consacrai « mes hommages et mes vœux innocents dès ma plus tendre enfance et <( j'aimai vos saintes rigueurs... O mon âme montre toi forte dans ces <( rigoureuses épreuves ; sois patiente, espère à ton Dieu... - ».

Mais, dans son élan, Vauvenargues est arrêté ; le mot suprême ne sort pas.

Cette Méditation qui rappelle souvent VEspoir en Dieu de Musset, est la peinture d'un état d'àme. Elle est l'expression du besoin religieux de Vauvenargues, résistant d'instinct au dogme et plein d'aspiration vers une liberté absolue. Elle est l'extériorisation d'une crise morale. Vauvenargues voudrait échapper à la réalité, aux pièges infidèles que l'orgueil, l'ambition et les plaisirs lui ont tendus, au monde sur les dons enchanteurs duquel il a laissé tomber un regard*, en s'abandonnant à la foi, par un effort de sa raison et de son cœur. « (Vest un accident de « foi, mais les accidents de foi, sont chez Vauvenargues, le signe d'une « inquiétude qui exclut l'idée de l'indifférence ou de la neutralité ' ».

Ici encore, nous retrouvons le Vauvenargues passionné que nous avons déjà rencontré dans le Premier discours sur la (/loire — mettant de l'action dans sa pensée et se créant, par la foi, les réalités que son cœur souhaite. Quand l'élan sera rompu, il pourra sourire avec amertume de l'effet de cette bigarrure ■; mais, sincère jusque dans ses artifices, il est emporté dans ses grands mouvements qui trahissent sa puissance lyrique, dont il est en voie de prendre conscience.

Vauvenargues était préparé à ces aspirations religieuses. Par la seule raison, il devait admettre, comme faisant partie de l'univers, aux

1 I. 227-"22iS. On ri'iiuii'(iiii>i':i 1 jiiialo^ic ciilrc ce frjin-iiifnl el l.i clrinoiistralion de l'pxistence dn Dieu par les inervi'illos de la nature, dans le Traité de /'existence de Dieu, de Féneldii : L'a r^fii nient, est d'une valeur j>hiloso|)lii(jue assez faible ; mais la puissance litt.-raire est jurande, ef. Max. 202. - I. 228-22;>. •■ I. 22!». < Lettre

de Gilbert à Ste-Beuve. Lundis XfW ':vl-W.\ note. •'' IL l.'S.^).

niènics titres ([iic la politique ou la morale, une reliffion « ayant des preuves irréfutables ' «), mais dont il aurait voulu pouvoir se passer "-.

A mesure que la nécessité lui apparaît, se fait plus pressante aussi la réalité des vérités religieuses. L'opinion de son siècle ne lui suffit pas ; la mince estime qu'il éprouve pour les philosophes, l'éloigné de leurs idées '■'.

S'abritant derrière Newton, Pascal, Bossuet, Racine, Fénelon, Turenne, Condé « c'est-à-dire les hommes de la terre les plus éclairés, « qui, dans le plus philosophe de tous les siècles, et dans la force de leur « esprit et de leur âge ont cru Jésus-Christ ' », Vauvenargues va mettre sa raison au service de sa foi renaissante, comme il l'avait mise au service de la gloire. 11 croit comprendre que, s'il a voulu se passer de la religion, c'est uniquement pour s'autoriser à suivre ses passions. Mais, les opinions que nous nous faisons des choses, pour autoriser nos démarches ne sauraient modifier la nature de cette vérité indépendante de nos conjectures, à laquelle il revient toujours: « Un sophiste orgueilleux « voudrait que l'on se confiât à ses lumières... Mais les hommes ne lui « défèrent qu'autant que leurs passions le leur conseillent, et un clerc « n'a qu'à se montrer dans une tribune pour les ramener à leur devoir, « tant la vérité a de force "■ ».

Vauvenargues voudrait revenir à la foi de son enfance et il la cherche, c'est-à-dire qu'il la donne à concevoir à sa raison ; il plie sa raison aux exigences de sa foi. C'est alors que derrière la crainte de la mort apparaîtra une espérance : « Mes passions et mes pensées meurent, « mais pour renaître ; je meurs moi-même sur un lit toutes les nuits, mais « pour reprendre de nouvelles forces et une nouvelle fraîcheur. Cette « expérience que j'ai de la mort, me rassure contre la décadence et la « dissolution du corps : quand je vois que la force active de mon âme « rappelle à la vie ses pensées éteintes, je comprends que celui qui a fait « mon corps peut, à plus forte raison, lui rendre l'être ». etc •'.

Dans ce travail, il suit pas à pas l'homme à qui il voudrait ressembler par la pensée. Il écrit son Imitation de Pascal '', peut-être après avoir lu certains Recueils philosophiques ou Mélanges de pièces sur la religion et la morale, qui couraient le monde.

Vauvenargues raniasse ici les objections de son époque ; il suffit de comparer cette Imitation de Pascal, au Commentaire des Pensées, de Voltaire, pour se rendre compte qu'il combat les arguments de son siècle par la raison de son temps, mais en se plaçant à un point de vue

1 II. IhÔ. 2 Max. 320. - Max. 492. 6.54. 6t;9. 8.33. ^ Max. 934, 875. & 1. 224. • Max. 386. ' I. 220.

personnel. Il n'y répond du reste (pi'à demi et se contente de les établir.

Le premier point, c'est que la religion chrétienne, si elle est audessus de la raison, ne saurait être contre la raison. Elle est prouvée par des faits, auxquels la raison elle-même doit se plier. Et elle se démontre et fait voir {|u'il n'y a de démonstration que de son côté. Il faut revenir ici à cette vérité souveraine cpii ne saunait être modifiée par la pensée humaine: « Le malheur veut que les philosophes ne fassent qu'entrevoir « la vérité et qu'il y en ait peu de capables de la mettre dans un beau « jour ' » et ce même malheur veut que « les théologiens, qui ne sont « pas tous éclairés, ne choisissent pas bien leurs preuves -)>. Mais cela n'altère pas la vérité. Les libertins disent: Socrate, ([ui se passe des secours surnaturels de la Religion vaut bien David qui les reçoit. Vauvenargues répond : « L'honnêteté de Socrate n'empêche pas les secours « surnaturels ' ».

Dans la Vanité des philosophes *, l'orateur argumente exactement comme Vauvenargues : impuissance de la raison, crainte de la mort, incertitude de l'avenir, instabilité des vertus humaines, rapidité des plaisirs, aspiration vers le mieux et crainte de ce qui passe la portée de notre esprit, tout cela est du pur Vauvenargues ! — L'orateur s'impose par des promesses. Mais le philosophe a beau promettre, on ne le croit pas. Avec des arguments de force égale, c'est le clerc qui ramène les hommes à leur devoir, par la seule puissance de la vérité. Il semble bien que nous soyons naturellement portés, par le cœur, à croire la Religion. Mais nos passions nous en éloignent et notre raison les sert.

De même, dans ses Ilhisions de l'impie ', Vauvenargues veut satisfaire son cœur et l'esprit de son siècle. Il écrit pour lui et ne veut pas se laisser voir '',

L'impie dont il parle, pourrait bien être celui ([ue Dieu n'a |)as voulu sauver ' et (pii demeure dans l'illusion qu'il s'est créée **. C'est celui qui oppose des arguments individuels à un ordre immuable des choses que rien ne peut changer, en tirant des conséquences justes de principes faux^; celui enfin ([ui demande à Dieu la raison de ses actes '".

Dans son effort pour s'incliner devant Dieu, principe nécessaire de notre imperfection et de notre dépendance, Vauvenargues va plus loin encore.

1 I. 217. -^ I. 221. :• I. 221. '• I. 22-5. "• I. 222 » Il Kl'i : .< Le public

\\ n piis besoin clf sîivoir ce (|uo je j)eris(> ». — Max. 31)0. ' I. 21;{. s II. 1.") Il -t. ">.">.

Ml. 212. " .Mî.x. 79'(.

ESSAI SUK VAUVENAHGUES 79

Ne pouvant revenir au dogme catholique, il essaye de concilier ses vues avec les enseignements de l'Eglise et de les pliera leur autorité. Ce taisant, il établit le dogme sur des bases qui sont à lui, et s'achemine lentement vers une religion individuelle, avec prudence, semblant craindre que les explications de ses expériences ne soient contraires à la foi chrétienne.

Ce travail contient et résume toute sa philosophie morale.

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