LA PHILOSOPHIE MORALE
Par la raison, appliciuée à ses expériences, Vauvenargucs aboutit au dof^me de la nécessité. Par intuition, il conçoit l'existence réelle d'une vérité éternelle, régissant un ordre absolu de perfection.
Vérité intuitive et nécessité logicjue, ces deux attributs dépendent d'un principe unique, parfait et souverain ; ce principe est Dieu.
Le Dieu cjue Vauvenargues conçoit ressemble singulièrement au Dieu de Diderot, tandis que Celui qu'il voudrait reconnaître est le Dieu révélé, le Dieu de Pascal. Vauvenargues s'efforce à la fois de disposer son cœur et de plier sa raison.
Poussé par son besoin d'indépendance, il va concilier son idéal de liberté morale avec la loi de dépendance universelle, en essayant de montrer ([ue ses vues ne sont point contraires à la foi chrétienne.
Une lois déjà, Vauvenargues avait travaillé à échapper à la dépendance (jue sa raison lui laisait entrevoir dans un Discours sur la liberté.
Il poursuit son idée, à un autre point de vue, dans son Traité sur le libre arbitre '.
Le Traité sur le libre arbitre ne contient certainement pas le dernier mot de la pensée de Vauvenargues. C'est une (euvre assez médiocre, peu originale et peu concluante.
Le point de départ des conceptions de Vauvenargues, c'est l'idéal (lu'il se fait de Dieu, idéal personnel et factice qu'il s'elforce de montrer conforme à la révélation chrétienne, comme s'il voulait prouver qu'on peut arriver à la vérité par ses seules ressources et par les seules voies du cœur, sans le secours des dogmes religieux.
Dieu est parfait, tout puissant et libre. Il peut donner, quelquefois ' aux hommes, d'agir au gré de leur volonté. Mais -leur volonté est ellemême dépendante des objets extérieurs, qui déterminent en eux des idées et des sentiments actuels '.
De même qu'une pendule ne peut se mouvoir par d'autres lois que par celles de l'ouvrier qui l'a faite ou de celui qui la touche, nous dépendons des lois de notre création et notre création est l'œuvre de Dieu -.
Il est donc impossible à la créature, de se mouvoir, en ([uelque instant que ce soit, par une impression différente de celle du Créateur '.
Mais, l'homme est un être conscient. Il a le sentiment d'agir selon sa volonté ou, au contraire, de subir la contrainte des objets extérieurs. Or, il peut arriver qu'en agissant selon sa volonté, l'homme agisse selon la loi qui commande le principe dont sa volonté est dépendante. Ainsi, en suivant ses propres désirs, il obéit aux lois éternelles et sa liberté consiste à suivre ces lois sans contrainte '*.
La liberté est donc la faculté que nous avons de nous soumettre, non seulement aux lois de notre être, mais encore aux lois universelles, partant à Dieu dont elles dépendent et ([ui seul peut les changer par un effet de sa grâce •■ :
« Connaissons donc ici notre sujétion profonde... Adorons la hau- « teur de Dieu, qui règne dans tous les esprits, comme il régne sur tous « les corps " ». « L'excellence de l'homme est dans sa dépendance ; sa sujé- « tion nous étale deux images merveilleuses, la puissance infinie de Dieu « et la dignité de notre âme ; la puissance de Dieu (jui comprend toutes « choses ; et la dignité de notre âme, émanée d'un si grand principe, « vivante, agissante en lui, et participante ainsi de l'infinité de son « être par une si belle union ' ».
Avec des arguments qui sont de Voltaire et de son siècle -, Vauvenargues aboutit ainsi à une vision qui annonce déjà Renan, en ce qu'elle est une réalité idéale, fondée sur l'autorité de la science chez l'un, de la laison chez l'autre. Cette conception décidée d'un Dieu, principe de nos volontés et de nos actions, est une vérité imaginaire, formulée dans un moment de foi, par les aspirations de la pen.sée et les besoins du cœur. C'est en elle que Vauvenargues trouve la suprême explication de .sa vie malheureuse, dont il ne veut pas être responsable.
Cette vérité peut être illusoire. Vauvenargues croyant se soumettre
' I. 192. II. 177. -' I. 19(1. cf. Voltaire: J/aifé de métaphysique (1734) chap. II.
Les cabales, vers 111 et 112. (Jlarke : De l'existence de Dieu. Propos. 8. chap. 9. Locke: Essai sur l'Entendement humain. Liv. 't. chap. 10. •'> I. 197. * I. 198. '•> I. 20!i.
" I. 206. ' I. 207. ' I. I9(i — la comparaison à la pendule, qu'on retrouve dans
le déisme de Voltaire.
à Dieu, ne se soumet, de fait, qu'à la conception qu'il a de Dieu, c'est à dire à ses propres idées. Et c'est à cause de cela que, pour un moment, il retrouve sa liberté dans une soumission volontaire. Mais, à l'épocpie où cette réalité lui apparaît, il a un tel besoin de posséder un point d'appui ({ui soit hors de portée des coups de la fortune, (ju'il essaye de la plier au dof^me, dans ses Réponses aux conséquences de la nécessité '.
Ici, Vauvenargues s'arrête, pour laisser parler les théologiens, chaque fois ([u'il ne comprend pas et consent à renoncer à ses explications, si on peut lui faire voir qu'elles sont contraires à celles de l'Eglise ■-.
Il établit (pie la nécessité des bonnes œuvres n'est pas détruite par la nécessité de nos actions ; (jue tout dépend de Dieu ([ui fait ce qu'il veut et comme il le veut, sans ([ue nous ayons le droit de lui demander compte de ses actes.
Vauvenargues se rapproche ici de Pascal et de la doctrine de la grâce, telle que la concevaient les Jansénistes. Mais, plus humain que les solitaires, il excuse les hommes ([ue la nature a fait méchants, nécessairement, et demande qu'ils soient traités comme des malades. Puis, ayant montré que la justice divine ne saurait être comparée à la justice humaine, il essaye de s'incliner devant la solution théologicfue de l'économie de l'univers : « L'univers a la meilleure forme possible, puisque Dieu l'a « fait tel (pi'il est ' ».
Plusieurs criti([ues voient dans le Traité sur le libre arbitre, une arrière-pensée ironique. Gilbert, un des principaux commentateurs de Vauvenargues, s'exprime en ces termes : « Quand on rencontre des pas- « sages comme celui-ci » (fin- de la Première réponse aux conséquences de la nécessité I. 214) « où Vauvenargues excède évidemment sa foi et sa « soumission à l'Eglise, on serait tenté de croire qu'il a écrit ce traité « dans la même pensée ironique que les réflexions intitulées Imitation « de Pascal » ,• ^ et il dit de ces réflexions : « L'arrière-pensée scepticjue « et railleuse est trop visible pour (|u'on puisse s'y méprendre ■ ».
Il y a, en effet, dans ces pages, une « arrière-pensée sceptique », comme aussi bien dans toute l'oeuvre de Vauvenargues, parce que Vauvenargues est pessimiste et sccpticjue par réflexion. Mais, je n'y trouve pas « l'arrière-pensée railleuse » dont parle (iilbert.
Gilbert reconnaît lui-même la sincérité de la Méditation sur la foi. 11 fait en outre remar([uer que dans les circonstances où Vauvenargues la composa, il n'était guère en humeur de faire des jeux d'esprit ''. Or, il est certain (pie Vauvenargues a été bien rarement en humeur de faire
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KSSAI SIK VAUVKXAHGUES 83
<ies jeux d'esprit et que les circonstances ne paraissent pas lui avoir été plus favorables au moment où il composait son Traité qu'à l'époque où il écrivait sa Méditalion.
L'ironie, la raillerie surtout, n'est qu'un accident chez Vauvenargues ; le trait de son esprit le plus saillant peut-être, est le sérieux ; et il a eu, de toutes choses, une vision grave. Il a dit de la raillerie qu' « elle « naît d'un mépris content ' », qu' « elle est l'épreuve de l'amour-pro- <( pre '^ » ; et cela indique assez clairement qu'il l'a envisagée du point de vue du railleur et par l'effet qu'elle faisait sur lui-même. Or, le railleur, ce n'est pas lui. Il lui coûte de voir qu'on peut prendre par le côté plaisant, une humanité qu'il respecte ; il ne veut pas qu'on raille en pareille matière :
« Votre air moqueur est plutôt celui d'un satyre que d'un philo- « sophe... ; ce genre humain dont vous riez, c'est le monde entier avec « qui vous vivez, c'est la société de vos amis, c'est votre famille, c'est « vous-même... ' >>
Si Vauvenargues a dit : « Un peu de café après le repas fait qu'on « s'estime ; il ne faut aussi, quelquefois, qu'une petite plaisanterie pour « abattre une grande présomption * », il a dit aussi : « La plaisanterie la « mieux fondée ne persuade point, tant on est accoutumé qu'elle s'appuie « sur de faux principes ■ ». Dans le cas qui nous occupe, Vauvenargues voulait-il abattre des présomptions ? et n'était-il pas, au contraire, occupé à se persuader lui-même et à échapper aux principes faux? Cette solution théologique de réconomie de l'univers devant laquelle Vauvenargues voudrait s'incliner n'a rien qui doive nous surprendre. Elle représente, en religion, le même effort de la raison de Vauvenargues que nous retrouvons en philosophie : « Tout ce que la nature a fait est à « sa place, tel qu'il doit être, et il est aussi sot d'en rire que d'en « pleurer " ».
Vauvenargues veut se soumettre à son destin ; qu'il s'agisse de philosophie, de religion ou de politique, il cherche à fournir à sa raison des arguments qui l'autorisent à accepter les lois secrètes et souveraines qui régissent l'ordre absolu des choses. Et il fait cela avec la gravité et le sérieux qui caratérisent sa tournure d'esprit, sans raillerie et sans ironie.
Cela ne signifie pas qu'il y parvienne et encore bien moins qu'il soit chrétien !
Le Traité peut être comparé à la Méditation : il trahit les aspirations
1 I. 4<>. •- Max. 7!<7. '■'• Fénelon, Dialogue des morts iDémocrlte et Héracllle]
I îissa^e cité par Vauvenargues 1.314. * Max. 779. '■> Max. 873. = I. 314. cf.
Max. 289, 360, 20. II. 4.5.
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(le Vauvcnargiies et elles sont sincères et profondes. Si la Méditation est la peinture d'un état d'âme, le Traité est la peinture d'un état d'esprit. Dans les deux cas, Vauvenargues s'affranchit momentanément de ses préoccupations en les formulant.
Il est aisé de constater (pie l'argumentation qu'il déploie dans le Traité, a ({uelque chose de factice et de forcé. Vauvenargues ne voit pas (ju'il la détruit lui-même : Il aboutit, par la nécessité, à une dépendance absolue ; or, sa nature, passionnée d'indépendance croit s'y soumettre ; au fond, elle tend à l'éviter.
Laissant derrière lui la réalité nécessaire de sa raison, il se tourne vers l'idéal de son cœur.
Sa pensée, débarrassée de tout ce qui la troublait, s'élève et s'épure; des horizons nouveaux lui apparaissent. Il écoute battre son cœur d'où naissent les grandes pensées et c'est par le cœur, qu'il échappera, fort d'une nouvelle liberté, à cette nécessité cfu'il croyait avoir lui-même si bien établie.
Le 13 mars 1740 déjà, il écrivait : « 11 taut tâcher d'être libre dans (( ses idées, lors même (ju'on est esclave dans sa conduite... » — « Unefor- (( tune obscure est elle un si grand défaut qu'elle couvre de ridicule jus- « qu'aux meilleurs sentiments, que l'on ne puisse du moins dire ce qu'on « estimerait le plus ' ?... ».
Un an avant sa mort, s'abandonnant tout entier à son sentiment, il disait à son ami St-Vincent : « C'est votre amitié qui m'honore et me « fait aimer moi-même la vertu, afin de vous plaire toujours et de vous (( faire estimer si je puis, les sentiments que je vous ai voués jusqu'au « tombeau - ». Par un effort courageux, il renonce à la gloire et cherche un refuge dans la pensée : « La prospérité des àmcs faibles ne peut les (( élever à la hauteur des sentiments que la calamité inspire aux âmes « fortes et, ceux qui sont nés courageux savent vivre et mourir sans <( gloire ' ».
C'est sous cette impulsion nouvelle (pi'il s'écriera : « (^rois-tu que « j'aie regretté la vie ? Un homme qui craint la mort n'est pas même « digne de vivre ' » et (ju'il réalisera son désir (( de faire généreusement « et sans compter tout le bien qui tente son camr •■ ». Dans la nature universelle, l'homme est un être plus grand (jue ce ([ui l'écrase. C'est dans cette orientation idéale de ses vues, en montrant par l'expression
1 II lH»i-lH7. -II. 2S7. " I.2S!) 1. vjiriiihto. < ll.r)7. •> 1.81. K<'-n. l!l.
de ses pensées, qu'il n'était pas incapable de concevoir les grandes choses qu'il ne lui a pas été donné d'exécuter ' que Vauvenargues aurait pu prendre sa revanche.
1 I. 109. Réfl. 52.