LA POLITIQUE
Dans la poursuite de ses aspirations, Vauvenargues est arrêté par l'ordre des choses établi. Sa nature entre en contlit avec les exigences du système politique. Il essaye de résoudre le problème, successivement, de trois manières :
1. Il s'autorise à ne pas tenir compte des nécessités d'un régime qui le révolte.
2. Il conçoit, dans la société, une des branches de notre dépendance nécessaire et fonde en raison ce qu'il ne peut éviter.
3. Il s'élève jusqu'à la vision confuse d'un système politique nouveau.
Vauvenargues est un fin diplomate, c'est-à-dire un homme qui sait admirablement se servir des autres et des occasions, pour arriver à ses fins. Mais, cette diplomatie dont il est un théoricien si distingué, il n'a su que la préconiser pour d'autres, sans être jamais capable d'en faire usage. Elle résulte bien plus d'un etTort de son esprit que d'une disposition originelle de sa nature, droite et sincère.
Toutefois, Vauvenargues a eu de commun avec son siècle, une tournure d'esprit qui permet de s'accommoder de certains défauts, et d'en tirer parti, (juand ces défauts ne font de mal à personne '. Il a parfaitement connu les artifices dont on s'enveloppe pour en imposer en public"-; il a tracé, au petit chevalier ', tout un plan de conduite à tenir, pour traiter avec les hommes d'une manière avantageuse '. Il avait compris que la grande affaire est de réussir, avant tout •, et (jue la réussite porte en elle-même la justification des moyens (|ui y mènent ''.
' I. 82. Réfl. 20, •■! I. 78. Rôfl. 17. '■' .Jeune frère dti nianjuis do Mirabeau.
* II. l«y-l»2. 200-202. & I. 118. Conseil 5. • I. 93. 1. m. Héfl. 37. II. 49. II. 201.
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Mais, ce conseiller admirable a été incapable de suivre ses propres conseils et de tirer parti de la faiblesse humaine ; il a vécu comme si le comble de la diplomatie était d'être en toute occasion probe et consciencieux.
Après avoir adressé ses fameuses lettres au roi, il explique sa hardiesse au roi lui-même ' ; il s'en justifie par devers son ami, parce qu'elle ne lui rapporte rien -. Par contre, il ne dit rien de sa démarche auprès de Voltaire, parce (ju'elle lui réussit ! Il est évident que si les lettres adressées au roi avaient atteint leur but, Vauvenargues aurait considéré sa manière d'agir comme très habile et n'aurait pas dit ce qu'il n'avait peut-être pas pensé : « Je n'ai jamais compté (ju'elles réussissent ' «. Voyant parfaitemement les ficelles et les souterrains de la société, Vauvenargues ne peut s'abaisser à plier sa nature aux conseils de sa raison.
C'est que l'arrière-pensée de Vauvenargues est de conduire les hommes, plus encore que de les instruire. Ses principes s'appliquent à l'action (ju'il voudrait exercer sur ses semblables, autant (ju'à sa conduite personnelle. En politique, comme ailleurs, Vauvenargues qui se croyait né pour de grandes choses ', s'est vu réduit à écrire ce qu'il aurait voulu accomplir, tel un explorateur passionné de voyages et de découvertes, qui se verrait obligé, par une infirmité ou la rigueur de sa condition, à enseigner la géographie dans une école de province ■ ! Cette situation pousse Vauvenargues à des inconséquences nombreuses dans sa pensée, parce qu'il essaye souvent de s'accommoder sans y parvenir, des exigences de la diplomatie. Et ses principes demeurent flottants, suivant l'intérêt du moment.
Pour parvenir à ses lins, Vauvenargues oflicier, de\rait faire une campagne. La guerre est la condition même de son avancement et l'unique occasion de se faire valoir. Elle est donc légitime : « La guerre n'est « pas si onéreuse que la servitude "^ » — « Le vice fomente la guerre, la « vertu combat ; s'il n'y avait aucune vertu, nous aurions pour toujours « la paix ' ». D'autre part, Vauvenargues est passionné et ardent, non belliqueux. Il sait que la guerre est inhumaine et fait souffrir les peuples; quand il y voit autre chose que le chemin de la gloire, il souffre de cette vision : « Si l'on découvrait le secret de proscrire à jamais la guerre, de « multiplier le genre humain, et d'assurer à tous les hommes de quoi « subsister, combien nos meilleures lois paraîtraient-elles ignorantes et <( barbares * ! » Et il entrevoit un moyen ternie : « Ce n'est pas à porter « la faim et la misère chez les étrangers qu'un héros attache la gloire.
1 II. 250, Max. 2:31. II. 262. - II. 267. ^ jj. 267. ^ Max. 568, 569, 570, 571, 572. ii 11. 186-11. 184-185 sur Caton le censeur. ' Max. 21. ' Max. 225. 575, — 697, 748. » Max. 411.
(( mais à les soiiH'rir pour l'état ; ce n'est pas à donner la mort mais à la « braver ' ».
¥m politi((ue, il en est de même. Vaiivenargues est combattu sans cesse, dans rap|)lication de ses principes, par ses sentiments humains et généreux. Et cela indique assez ce que peut devenir chez lui, la conception d'un système politi(iue : elle dépendra de la mesure dans laquelle l'état social est conforme à la nature individuelle.
A leur naissance, les honlmes trouvent établis : en philosophie morale, un ordre éternel des choses ; en religion, un dogme et une conlession de foi ; dans l'état social, des lois.
Lois morales, lois religieuses, lois sociales, toutes créent à l'individu une condition de dépendance. Les lois, par l'ordre ([u'elles consacrent, font toujours opposition à la nature individuelle de Vauvenargues. Dans la poursuite de son but, il a contre lui, sa condition de naissance et de fortune, les grands, les gens en place, les courtisans, les flatteurs, l'injustice des passe-droits, les moyens de parvenir par le jeu, les souterrains, les femmes.
Vauvenargues se passera de tout cela et ne comptera que sur luimême. Il demeure méconnu. On lui préfère des gens sans mérite qui savent s'abaisser pour parvenir; on ne rend justice à aucune des qualités qui sont en lui et (ju'il est trop fier pour étaler.
Ayant compris (jue l'ordre établi, qu'il soit moral, politique ou religieux, entrave l'épanouissement de sa nature ; se rendant compte, de plus en plus, (pie cet ordre est fondé sur la violence, il découvre, dans la loi, le principe ([ui consacre la force.
C.omme il travaille à affranchir sa nature de tout ce (jui en 4imite l'essor, il prend, en face de l'ordre social, une attitude hostile. Sa jeunesse s'échaulfe et s'irrite: « Mes amis, vous ne voulez pas que des hom- « mes soient vos maîtres; et (|u'importe d'être l'esclave des hommes ou (( des lois ([uand les lois sont plus tyranni(jues (|ue ceux (jui les violent? « Kst-ce à nous à subir le joug de quelques vieillards languissants -? »
Vauvenargues attacjue l'autorité au nom de la nature ; et cette nature (|u'il défend contre tout ce ([ui la maintient en deçà d'une certaine limite, c'est sa nature à lui, qui veut que les plaisirs ne soient pas défendus, (|ue les chemins de la fortune lui soient ouverts; qui veut posséder l'espérance de la gloire, manifester sa vigueur et son courage dans une activité bonne et nécessaire, suivre ses j)assions enfin; et, pour échapper à la servitude, il ne reculera pas devant la guerre ' (jui est pour lui le triomi)he de la vertu, non de la violence.
Max. 224-222. -i I. :i'i:i. ■• Max. 21. I. :{'«>. Ca.iicl. 'cl.
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Vauvenargues se dresse contre la sévérité de la loi et la rigidité du pouvoir qui ne tient pas compte des diversités individuelles, veut les parquer toutes sous le même code et les pousser dans la même ornière, montrant ainsi qu'il ne sait ni gouverner, ni se proportionner aux besoins et aux intérêts de la communauté. Au nom de la nature humaine, Vauvenargues demande la liberté de penser ' et trace tout un plan de révolution : « U est impossible qu'un Etat où tout varie, et qui voit tout varier « autour de lui, ne change pas à son tour de gouvernement - ». Il faut agir et donner la liberté au peuple qui est avili et qui baise ses chaînes '. Il faut changer le gouvernement, car c'est lui qui forme le caractère des nations *. Il faut un nouveau gouvernement pour former un État nouveau, propre à faire de grands citoyens dans tous les genres--. Vauvenargues veut donner au peuple « des lois douces, déposées dans « des mains fermes '■ ».
Cette revendication de la nature individualiste, c'est déjà le premier coup de clairon de la Révolution. C'est, en tout cas, le signe d'une grande indépendance et de beaucoup de hardiesse d'esprit. L'idée que le gouvernement est fait pour les citoyens, non les citoyens pour le gouvernement, trahit une préoccupation des droits individuels qui annonce J.-J. Rousseau. Mais, Vauvenargues fait trop d'expériences malheureuses pour oser s'abandonner à son seul instinct. Ici encore, il est arrêté par la raison de son siècle et par la tournure même de son esprit, qui le porte à concevoir que tout arrive comme il doit être. L'indépendance dont il a fait preuve cède le pas à la nécessité.
La société est née de notre imperfection ; notre dépendance est née de la société '. Dès lors, il suffît de pénétrer la raison des choses, sans entreprendre d'y rien changer. Vauvenargues part des faits et entreprend de justifier un état social qu'il a combattu.
Les lois sont des conventions solennelles à l'ombre desquelles nous naissons, établies pour protéger le bien public de la cupidité des hommes. C'est à elles que nous devons la sûreté de notre vie ; elles sont notre seul titre de possession ; quiconque prétend se soustraire à leur autorité, dont il tient tout, ne peut trouver injuste qu'elle lui ravisse tout, jusqu'à la vie. Elles ne sauraient égaliser les hommes ; mais elles fixent les droits de chaque condition et c'est dans cet objet que réside l'équité *. Il faut les respecter comme elles méritent de l'être ^.
Si la loi consacre la force, la force n'est-elle pas la loi qui commande toute la nature '" ? Il ne faut donc point s'étonner, si nous nous
1 I. 344-345. ^ 1. 345. cf. II. 69. jj 3. -^ I. 345. Max. 22. i I. 345-34»>. ^' I. 346. « I. 343. ' Mox. 185. » I. 51.- 38. 'fi 33. — Max. 364. • I. 52. Max. .365. '» Max. 187. 93. 94, 95. 901.
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accoutumons très vite à considérer comme un droit, ce que nous avons conquis par la violence et ne i)oint se faire illusion sur la véritable signification des traités '.
Or, c'est précisément ce ([ui chocpie Vauvcnargues et ce (|ui lui répugne. Le côté le plus caractéristique de sa conception, c'est la flexibilité de sa raison et l'cirort de son cœur pour s'y plier.
L'arriére-pensée de Vauvenargues, son rêve secret, c'est de n'avoir point de loi ! : « Faut-il s'étonner (pie ceux (jui ont eu besoin de lois pour M être justes, soient capables de les violer-?».
De même (ju'il a appelé la philosophie une vieille mode et passablement maltraité les dogmes religieux, il appelle la loi « une invention « de la raison », la plus belle, il est vrai, mais une invention cependant ' ; s'il accepte les règles comme nécessaires, il en sent toute l'insulTisance. Sa raison les admet ; son cœur souffre de leur rigidité '.
C.ette imperfection (|u'il découvre dans la loi est du reste un principe général, « germe malheureux dont toutes les choses humaines sont « sensiblement infectées, et ([ui prépare, dans la grandeur même des « empires, leur inévitable ruine •"■ ».
Ce germe de décadence (pie Vauvenargues retrouve, après Montes([uieu, ces maux dont souffre la France et auxquels il est impossible de remédier autrement ([ue dans le détail *^, le malaise et le désé(juilibre (pii se font chaque jour plus apparents, sont autant d'éléments qui empêchent sa i)ensée de se fixer et (jui lui font entrevoir toute une série de réformes.
Il faut des lois et il en faut changer le moins po.ssible car, en général, « le genre humain souffre moins des lois injustes (pie du changement « des lois'». Il faut aussi ((ue les particuliers consentent à se voir lésés au nom de la communauté. Mais il s'agit de savoir comment le gouvernement fait usage des lois! Et c'est ici que commence la critique de Vauvenargues et son plan nouveau de gouvernement, i)our l'établissement duquel, sans être républicain **, il est guidé par sa sj'iiipathie pour le peuple '•'.
C'est aux hommes qui sont au ])ouvoir (pi'il va désormais s'en prendre.
« Quicon(pie est plus sévère (pie les lois est un tyran » '". « Qu'on « tempère comme on voudra la souveraineté dans un Ktat, nulle loi n'est « capable d'empêcher un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi » ".
Vauvenargues demande aux rois des (pialités spéciales : « Le pi'ince
" .Max. 30!>, 'il2, 'j18, :>~:i. :>''t. - Mitx. «((mi. ■• Mi.x. :{(f2. '• II.-'-'. Max. 410, 411. •■• II. 68. • II. (». ' II. 22. • M.ix. »;:.">. » Max, :JOl WW fin, — I. 1.-1.5-156, 1.58. I. :{'i9, — Max. I7.{. I. '.n. " .Max. 1(;.{. " Max. 228. — 2.}, It;'i. K;.'), 177, .571, :)72, 7(IW. M. 23.
« qui n'aime point son peuple peut être un grand homme, mais il ne « peut être un grand roi ' » ; et il esquisse toute une éducation destinée aux grands - qui ne connaissent pas le peuple ' et qui pourtant devraient s'en inquiéter, parce que la connaissance des hommes est la base de la politique '. Ce cjui doit guider les hommes au pouvoir, c'est le génie du peuple, ses besoins, ses vœux, sa puissance, en un mot l'intérêt général et dominant de l'État ■ : « Un sage gouvernement doit se régler sur la « disposition présente des esprits '^ ».
Tout changement à apporter dans l'état de choses existant, doit naître de lui-même : « C'est la preuve qu'une innovation n'est pas néces- « saire, lorsqu'elle est trop difficile à établir ■ ».
Vauvenargues voudrait prendre les hommes par des intérêts supérieurs, sans sévérité, sans flatterie, sans violence *. Toujours il s'efforcera de concilier la nécessité des mesures de rigueur et les besoins de vson cœur : « Qui est le plus nécessaire au maintien d'une société d'hom- « mes faibles et que leur faiblesse a unis, la douceur ou l'austérité ? Il faut « employer Tune et l'autre : que la loi soit sévère et les hommes indul- « gents ^ ». Pour lui, le terme de l'habileté serait de gouverner sans la force '" et il dépassera la nécessité par le cœur, en aboutissant à la loi de l'indulgence et de l'humanité :
« En considérant l'extrême faiblesse des hommes, les incompatibi- « lités de leur fortune avec leur humeur, leurs malheurs toujours plus « grands que leurs vices, et leurs vertus toujours moindres que leurs « devoirs, je conclus qu'il n'y a de juste que la loi de l'humanité et que « le tempérament de l'indulgence " ».
Il en arrive ainsi à une conception qui tient à la fois du « despote « bienfaisant » dé Voltaire, de la loi, telle que Montesquieu l'a formulée et qui annonce S.-S. Rousseau, sans rien perdre de cet accent généreux si propre à Vauvenargues.
1 Max. 376, 375, 377, 378, 157. 2 Max. «93, 694. - Max. 464. * Max. 406.
' II. 23. Remarquons que Vauvenargues avait dit le contraire I. 345. ' Max. 434.
' Max. 437, 438, 25, 433. • II. 191. ' .Max. 707. Remarquons, ici encore, que Vau-
venargues avait dit le contraire I. 343. " .Max. 96. " Max. 395, II. 4. Dialogue 1 — I. 96. Réfl. 38. Max. 392, 394, 28. 167.