LA CRITIQUE LITTÉRAIRE
Vauvcnargucs est un honiiiie d'action, non un homme de lettres. La littérature ne lui a jamais fourni des formes qui fussent adéquates aux visions de sa |)ensée, sauf peut-être le portrait et le dialogue, par lesquels il pouvait peindre des personnages en action et surtout parce que le dialogue est la forme caractéristique du genre dramatique, par conséquent celle qui répondait le mieux à la forme naturelle de son développement moral, dont chacun de ses Dialogues résume un point précis. Mais c'est là l'exception. Vauvenargues a toujours lutté avec une forme qui ne pouvait exprimer ce qui s'agitait en lui. Cette impuissance à formuler, parce que le moule ne convient pas à la matière, explique en partie la variété de l'ciuivre, son incohérence, ses contradictions, son manque d'éciuilihre et de proportions, son état de préparation constante et de laborieux renouvellement.
La criti(|ue littéraire de Vauvenargues est encore, indirectement, une des branches de sa morale et suit, pas à pas, l'histoire de son développement.
Vauvenargues n'a rien entrepris ((ui ne pût lui être utile d'une manière quelconcjuo. Il a lu pour occuper son esprit en TatTinant, il a écrit pour se soulager et pour paraître avec avantage. Porté, par goût, vers les productions littéraires de l'esprit, il s'est essayé dans la poésie; il a été fou de Plutar(|ue pour le moins autant que Montaigne et pour
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les niènies raisons que .I.-J Housseaii '. Il a lu connue il pouvait, suivant l'état de son humeur ou de sa santé, avec fièvre -, forçant ses yeux qui ne voient plus ', sans ordre et sans plan, mêlant en conscience les écrivains de l'antiquité qu'il connaît par la traduction, le XVIle siècle, Montaigne qu'il a souvent pratiqué et assez mal compris, quoique lui devant beaucoup, Montesquieu, Boulainvilliers, Voltaire, citant dans sa correspondance les mots remarcjuables qui l'ont frappé ^ et voulant au surplus faire croire, que les temps où il a lu sont « un point » dans sa vie "■.
Allant naturellement aux lectures qui émeuvent le sentiment '', porté vers tout ce qui est fort, pathéti((ue, vrai et sublime, il recherche dans ses lectures les images que poursuit en secret son cœur, la réalité de ses aspirations, entrevue par d'autres, la confirmation de ce qu'il souhaite. La lecture le console en l'occupant ; elle peuple son rêve de gloire. Ce qui le guide dans son choix, ce sont les afïinités de sentiment qu'il se découvre avec certains auteurs ■ ; Pascal, Bossuet, Fénelon, La Bruyère ; la sympathie qu'il éprouve pour un écrivain grandit dans la mesure où cet écrivain lui ressemble, où il se retrouve davantage en lui, s'efforçant bien moins de l'expliquer que de se débrouiller lui-même, de se retrouver tel ({u'il voudrait être. Juscfue dans ses lectures, il est occupé de ses pensées et de ses passions ^ Il s'attache assez peu à l'œuvre elle-même, mais bien à l'impression qu'elle fait sur lui, aux échos qu'elle éveille au fond de sa sensibilité, aux réflexions (fu'elle lui suggère. Un commentaire de Vauvenargues est d'abord un plaidoyer par lequel il défend ses préférences.
Une lecture éveille en lui des idées aux(|uellcs il s'attache ou qui le rebutent.
Le jugement qu'il porte dépend, non d'un effort de l'esprit pour comprendre, mais d'une inclination du cœur pour aimer, suivant que l'auteur touche plus ou moins à son idéal personnel. La belle littérature sera pour Vauvenargues, celle qui émeut le plus profondément son âme, celle qui est en harmonie avec les dispositions de sa nature et répond le mieux à ses besoins et à ses goûts, en un mot celle qui le satisfait dans son cœur.
Il n'a goûté ni La P^ontaine, ni Molière parce qu'il ne pouvait être de leur avis ; mais, seul en son temj)s, il a senti le lyrisme de Bossuet ■' et la « manière » de Pascal.
Il commente La Rochefoucauld, non pour l'expliquer, mais pour se défendre lui-même et nous dire, pour quelles raisons, Vauvenargues
1 II. 192-193. 2 II. 148. '. II. l.-,l. ' II. l',9. :> II. 13!». " H. 133 ' II •>'>! • II. 139. ' II. 20.
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n'est pas d'accord avec l'auteur des Maximes. Voltaire, ayant combattu les vues du Parallèle entre Racine et Corneille ', il le reprend par trois fois, pour se bien convaincre et bien établir qu'il a raison contre Voltaire. ^
Tourné vers l'avenir, mais cherchant dans le passé des arguments qui l'autorisent à suivre son cœur, il lui arrive, en croyant s'expliquer Pascal, d'expliquer Vauvenargues, avec des arguments ([ui sont de Pascal !
La lecture doit être utile, par consé(|uent intéressante - ; le commerce des lettres a pour but de cultiver l'esprit et de l'empêcher de se' rétrécir ' ; Vauvenargues fera des extraits de ses lectures '. C'est qu'aussi, la culture est, dans son idée, une condition de la politesse et de la bienséance-'; il compte bien suppléer, par elle, aux désavantages de sa position sociale '"'.
Il estime la poésie parce qu'elle suppose des qualités qui donnent aux paroles l'éloquence naturelle « qui est peut-être le seul talent utile « à tous les états ' ». Mais, quand il en considère la rime et la versification, il ne peut applaudir au seul mérite de la ditîiculté vaincue ". Il fait sans doute allusion à J.-B. Rousseau qu'il malmène, parce qu'il ne découvre en lui, à aucun degré, le génie poétique tel qu'il le conçoit, indispensable au poète, quand il dit : « J'aime peu la poésie, et, de toutes les choses <( ennuyeuses, celle qui m'ennuie le plus, c'est de lire des vers médiocres'».
De même, Vauvenargues écrit pour sa satisfaction personnelle, pour se manifester, pour communiquer son âme, pour se délasser et se satisfaire '°, pour s'affranchir de tout ce qui le préoccupe ".
Et il écrit comme il lit, suivant son humeur ; il s'échauffe et ne sait retenir sa plume (juand elle est en train d'aller '- ; il se laisse prendre à son sentiment et à l'harmonie de sa propre phrase, les mots éveillant en lui des images et des idées dans lesquelles il se conqilaît, tellement qu'il est désemparé, quand, l'élan étant rompu, il retombe ' '•. Il a toujours cherché à bien écrire '•; il travaille son style avec soin '• ; si, dans un moment de dépit, il a dit que « seuls les écoliers faisaient de belles « lettres "■ », c'était uniquement pour se faire illusion sur son impuissance à dire les choses comme il les sentait '", à se servir avec souplesse des formes littéraires pour faire une image de la pensée ou de la sensation. C'est dans un état d'esprit analogue c[u'il dira :
« Je n'ai ni la santé, ni le génie, ni le goût qu'il faut avoir pour
1 I. -IV.K 11. i'fl. II. 2.->2. -i II. Ut2. 11. -ilH, I. ;{'(. ■' II. un.- i II. 221. ■' II. I!>2.
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ESSAI SL'H VALVKNAHCiL'KS
« écrire ; le public n'a pas besoin de savoir ce que je pense et, si je « le disais, ce serait ou sans etî'et, ou sans aucun avantage ' ».
L'écriture, comme la lecture, comme la conversation, doivent rendre l'esprit maniable : « Il faut s'exercer en tout afin d'être propre à « tout -^ ». Par l'étude des autres, Vauvenargues veut se débrouiller et voir clair en lui ' et c'est pour se démêler qu'il jettera ses idées sur le papier K L'éloquence qu'il cultive et qui est encore un des côtés les plus caractéristi(|ues de son génie, celui qui avait peut-être le plus frappé Voltaire \ est un moyen de s'imposer et de gouverner.
Les lettres à Voltaire et au roi, V Eloge de Louis XV, artificiel jusque dans ses défauts, quand il n'est pas un pur idéal de royauté, le Discoiirs sur V inégalité des richesses, autant de morceaux destinés à attirer l'attention 1 Vauvenargues se trahit quand il demande à son entourage un avis sur les productions qu'il se prépare à livrer au grand public «, quand il attire l'attention d'Amelot sur son Discours ', quand il consent à ce qu'on montre des lettres qu'il a pris tant de soin à cacher « ! ou encore dans la maxime : « Je suis toujours surpris que les rois n'essayent « point si ceux qui écrivent de grandes choses ne seraient pas capables « de les faire : cela vient, vraisemblablement, de ce qu'ils n'ont pas le « temps de lire ^ ».
L'activité littéraire que Vauvenargues déploie d'abord, n'est qu'un travail qui doit l'acheminer à la diplomatie. Et, quand il se verra réduit à écrire ce qu'il aurait voulu accomplir, la nécessité ne fera pas de lui un homme de lettres. Dans son cas, la littérature est un moyen, non un but. Vauvenargues jouit des mérites d'écrivain qu'on lui découvre '» ; il sait aussi que les lettres sont la consolation et la seule chose dont l'homme puisse jouir jusqu'au tombeau ". Mais, il les juge et il les cultive dans la mesure où elles servent ses projets et il luttera toujours contre l'insistance de Mirabeau à le pousser dans une carrière qui ne lui déplairait point, au fond, s'il n'y en avait de plus brillantes ! si, surtout, il n'y en avait qui mènent à une gloire moins contestée et plus imposante '■-.
C'est avec amertume et après une lutte dont les traces sont visibles '■', qu'il prendra finalement un parti qui lui répugne autant qu'il déplaira à sa famille ''.
Il en souffrira jusqu'à la fin, parce qu'il se sait supérieur aux hommes de lettres dont les querelles et la vanité jettent du discrédit sur un
1 II 164 -^ il 2-'l :-■ I. 34-35. ï 28. * I. 108. Réfl. 52. Max. 877, 366. '■> II. 270. Voltaire à Vauvenargues. ' II. 256. II. 258. ' II. 263. » II. 268. » ^^f ■ ^'^j-
'• II. 138. 11 II. 130. 12 II. 127-128. II. 168. Max. 598, 599. i- I. 108. Refl.