‹ Essai sur VauvenarguesChapitre 21 sur 28 · i. 113. Réfl. 55. fin. Max. 632, 770. 14 II · texte numérisé non relu

i. 113. Réfl. 55. fin. Max. 632, 770. 14 II

art qu'on traite comme un métier ' ; parce <iue son activité littéraire ne lui apportera pas tout ce (pi'il en avait attendu ; parce qu'il s'y sentira à l'étroit - : « O mes amis ! pendant que des hommes médiocres exécutent « de grandes choses, ou par un instinct particulier, ou par la faveur des « occasions, voulez-vous vous réduire à les écrire?... Mes amis, ce n'est « point par des paroles qu'on peut s'élever sur les ruines de l'orgueil « des grands, c'est par l'activité et l'audace, c'est par le sacrifice de la « santé et des plaisirs, c'est par le mépris du danger et par les grandes « actions que les vertus produisent... Ainsi parle un esprit chagrin que (( la réputation des lettres ne peut satisfaire ; il j)araît assez par ses dis- « cours, qu'il lutte intérieurement avec violence contre les dégoûts et les « humiliations de son métier, et il semble quelquefois que la médiocrité « de son état l'irrite contre les riches et les puissants ' ».

Ce (jui sera pour Vauvenargues un réconfort pendant ses derniers jours, ce ne sont pas les lettres, mais bien l'amitié ; « Ma joie est égale « aux sentiments que vous me témoignez ; rien ne m'est plus cher que « votre amitié ; elle est la plus douce de mes consolations dans les maux « qui m'accablent ' ».

(L'est cette attitude spéciale de Vauvenargues en face des productions littéraires (jui lui fera, comme criticpie, une place tout à fait à part.

Imprc'ssionniste souvent, parfois intuitiviste à la manière d'Edouard Rod, et toujours très personnelle, exempte de méthode et d'esprit systématicpie, la criticjue littéraire de Vauvenargues esll'histoire des rapports (jui existent entre ses besoins moraux et les productions de la littérature. Hlle résulte de la tournure très particulière d'un esprit qui aborde la littérature dans un but praticpie. Naturellement tourné vers les écrivains (]ui, sans le savoir, ont le mieux défendu les idées cpi'il partage, les vérités que son sentiment lui révèle, Vauvenargues se bornera d'abord, à noter les particularités intéressant son cas, parce (ju'elles sont conformes à ce qu'il trouve en lui ; il s'essayera ensuite à expliquer la raison de ses sympathies personnelles, légitimant le jugement (ju'il porte, s'autorisant à adopter les vues d'un écrivain ou à les combattre. C'est peu à peu seulement, en s'efforçant de prendre conscience du sentiment nouveau (}ui s'agite en lui, qu'il s'acheminera vers ([uehjues principes féconds dont nous allons examiner les tendances.

Dans l'attitude de Vauvenargues, le premier point ([u'il importe de considérer, c'en est le côté prati(|ue. Qu'il s'agisse de Jecture, d'écriture ou de conversation, c'est toujours prétexte à assouplir l'esprit, à l'agran-

' Mîix. »i(io. — II. :>]-:,•!. - 1. l(i>»-ll(». R<-fl. :.:{. •■ I. .Wil-.iTO. M. 287. « II. 295. II. 303.

HSSAl SUR VAL'VENAKC.rKS

(Ur, à développer des (|ualités de moniliste dont il aura besoin pour dominer les hommes, les conduire et s'en servir au besoin. L'esprit de Vauvenargues ne lui demande pas plus cpie ne conçoit son génie; et son "énie conçoit les productions littéraires suivant ce (ju'elles contiennent de vérités utiles à son cas. 11 ne se contente pas de lire les auteurs; il

s'en sert.

Il est retenu sur la pente du doute par Newton, Pascal, Bossuet, Racine, Fénelon, Condé '. — ('.ésar, Richelieu, La Rochefoucauld, de Retz, le Cardinal d'Ossat, le chevalier Guillaume Temple et une infinité d'autres sont pour lui autant de preuves vivantes qu'on peut être à la fois un homme de lettres et un grand politique ou un grand capitaine -.

L'ambition, l'imagination, toutes les passions nobles ; le courage, la grandeur d'âme, la vertu et la gloire : autant d'éléments dont la réalité est fondée, par Vauvenargues, sur l'exemple des grands hommes '. Coligny, Turenne, Bossuet, Richelieu, Fénelon, le poussent à l'activité et entraînent son enthousiasme '.

11 en appellera à Pascal et à Montaigne dans sa conception de l'homme, non point qu'il ait pris d'eux des idées, mais parce que son sentiment de la vérité morale se rencontre ici avec les vues de Pascal et de Montaigne '.

Bossuet, Montaigne, Racine, Descartes, Pascal, Boileau et La Fontaine, lui servent à démontrer que les (pialités dominantes n'excluent pas les autres, mais {[u'au contraire elles les supposent '".

Il se servira des défauts de Molière pour excuser Voltaire devant l'opinion •. Boileau lui prouvera ([ue toutes les beautés des bons ouvrages naissent de la vive expression et de la peinture du vrai "" ; Quinault, qu'il y a peu de beautés inconq)atibles avec la musi(iue ■'.

Ce ([ue Vauvenargues puise avant tout dans la littérature, ce sont des enseignements et des exemples: des enseignements, pour nourrir son esprit dans la voie où il s'est engagé ; des exemples vivants, pour dissii)er ses craintes et raviver son espérance. Il est ainsi conduit, naturellement, à choisir avant tout, parmi les écrivains, ceux qui sont le plus propres à faire son éducation : les moralistes, les historiens et les poètes.

En chacun d'eux, il ne s'attardera (fu'à ce qui l'intéresse directement :

II cultive la poésie, pour les ({ualités exceptionnelles (pi'elle réclame et ([ui sont le fondement de rélo(|uence ; la morale et l'histoire,

1 Vliix i»34 -' I los, R.tl, :>-2. .\h.x. <;;}2. '• I. ll<). Consoil .i. '' 1. 77. R.-fl. Hi. I. 75. Réfl. l.>. I. Hl. Héfl. 20. I. '.17. Réfl. :<!». « .M:.x. 278. ' I. 20'.. ' I. 23'*. i 2. I. 2.5.1 ^7.

98 ESSAI su H VA LVKNAIUIUKS

l)()iii- connaître mieux le cfeiir humain et pour apprendre à j)enser et à juger plus prolondément.

Il s'arrêtera à ce cpii émeut son sentiment, à tout ce ([ui le passionne et force son admiration.

Dans ses FrujjinciUs sur les oraleiirs et les morceaux (jui suivent ', ce ne sont pas les génies particuliers de La Bruyère, de Pascal ou de Fontenelle ((ui nous a])paraissent ; c'est Vauvenargues lui-même, dans les atlinités (|u'il a avec eux. Il n'expli([ue pas ses auteurs ; il nous montre seulement ([uil les aime et nous en donne les raisons. Ils lui semblent être des amis (|ui peuplent sa solitude morale ; il leur parle : « Mais toi « (jui les as surpassés en aménités et en grâces, ombre illustre, aimable « génie ; toi cjui fis régner la vertu par l'onction et par la douceur, pour- « rais-je oublier la noblesse et le charme de ta jiarole, loi'sc(u'il est ques- « tion d'élo{|uencc ■-? »

Il aimerait leur ressembler : « On voudrait penser comme Pascal, « écrire comme Bossuet, parler comme Fénelon ■• ».

Ce n'est plus une criti(iue ; c'est un échange de pensées communes et de sympathie.

Ainsi formée, la critique de Vauvenargues sera avant tout subjective. Elle consiste d'abord à relever, en deux parts, les cjualités et les défauts d'un auteur. Cette séparation étant faite suivant le goût personnel de Vauvenargues, à les explicfuer, non par des raisons histori(|ues, mais i)ar des raisons ([ui portent moins sur l'auteur lui-même ou son œuvre, ((u'elles ne justitient Vauvenargues de son choix. Rejetant d'emblée tout ce ([ui ne s'accorde pas avec son sentiment, s'il trouve, (pielciue part, une idée qu'il partage, il l'adopte et la fait sienne ; si elle ne lui plaît pas, il se hâte de la combattre '.

Il reproche à .1. B. Rousseau, les pensées fausses ([u'il découvre dans ses meilleures odes ■ et le trouve injuste dans le jugement ([u'il porte sur Alexandre " (|u'il se croit obligé de défendre devant l'opinion. Mais, ce faisant, Vauvenargues se trouve défendre, devant l'opinion, l'admiration ((u'il éprouve pour Alexandre '.

Il aime Boileau d'avoir dit ([ue Pascal était également au-dessus des anciens et des modernes ".

11 criti(|ue La Fontaine, parce (|ue le sujet de ses contes est bas, parce (|u'il y trouve un air de crapule, parce (juc ce genre niancpie de noblesse '. Mais il admire « l'harmonie variée et légère de ses vers ; la « grâce, le tour, l'élégance, les charmes naïfs de son style et de son badl-

1 I. 2(i'.i-27:. ■■':■■■ I. -JTo. '• .Mj.x. :{(;s. ii. .■>-(;. •■ i. 2.'is. »,' i. 25!». » I. 27;{

« nage ' » et il sera satisfait de le donner en exemple à ceux qui cherchent le brillant hors de la raison et de la nature.

Il fera, à Molière, le re|)roche d'avoir i)ris des sujets troj) bas, d'avoir joué avec un agrément inexplicable les petits sujets, d'écrire une langue incorrecte et impure ; mais il se plait à reconnaître que, si Molière a porté son genre plus loin qu'aucun des auteurs de notre théâtre, c'est qu'il est plus naturel ([ue tous les autres -.

Vauvenargues est du parti de Racine contre Corneille '. 11 voit parfaitement la supériorité de caractère des personnages de Corneille, mais sent aussi ce qu'ils ont de déclamatoire, d'ostensible et d'emprunté '. Il n'aime pas leurs vertus austères, dures et inflexibles '. Toutefois, leur héroïsme l'attire ; mais, connaissant trop profondément la faiblesse du cœur humain, il leur préfère les hommes et les femmes de Racine, parce que la vérité morale (pi'ils représentent est autrement pathétique, brûlante et réelle.

Quand Vauvenargues est emporté, il admire Corneille ; mais à froid, il trouve Racine singulièrement plus humain. A ce sujet, il fera cette réflexion si judicieuse : « Corneille est plus intéressant à la repré- « sentation "^ )). Ce parallèle entre Racine et Corneille est encore une image de la lutte qui se joue dans l'âme de Vauvenargues : Il est, lui, un personnage de Racine et il admire, de loin, les héros de Corneille, sans se rendre compte que la rigidité de leurs ])rincipes est le fondement de leur grandeur.

Parmi les tragédies de Voltaire, Vauvenargues donne la préférence à Mérope, parce qu'elle lui paraît encore « mieux écrite, plus touchante « et plus naturelle ([ue les autres " ».

Il estime les décisions du Temple du Goût. (|uil appelle finement « un ouvrage si peu sérieux et qui est un modèle d'agréments "^ » ; mais il prend position contre Voltaire, en défendant Fénelon, Pascal " et Roileau '«.

Il renonce à porter un jugement sur l'allégorie parce que c'est un genre ([u'il n'aime pas ". Ce qui l'attire en Fontenelle, e'est l'indépendance de son esprit '-. Au contraire, Montaigne, sceptique et faible orateur, le choque par ses écrits, mais le prend par ses qualités morales '•^. Vauvenargues aime la musique par le pathétique de son expression ''* et

1 I. 283. -i I. 2.38. a I. 239. ^ 5, fi. * I. 263. Max. 854. & I. 247. I. 26fi. » I. 251.

' I. 268. Mérope et Zaïre sont les seules tragédies de Voltaire qui soient encore jouées iiujourd'hui. Vauvenargues en a senti la modernité ; il a vu aussi, parfaitement, que \oltaire était le premier philosophe de son siècle sans être le premier dans aucun genre ; ce n est {)as un moindre mérite pour un contemporain qui ne connaissait que la partie la moins caractéristique de son œuvre. " I. 2fi7. ' I. 2fi(>. " I. 254.

11 I. 200. 12 I. 27e. i 8. is I. 274. g 7. i'' 1. 253. i 7. Max 853.

100 KSSAI SI' H VA L- VKNAH(;i'KS

il ;i une grande prédilection i)()ur le spectacle. 11 y va pour en jouir et non pour prendre des notes : « Je ne suis pas assez tran(|uille à la rcpré-- « sentalion d'un ouvrage (jui produit de si grands mouvements, pour « examiner si les règles et les vraisemblances sévères n'y sont pas bles- « sées ; la pièce me serre le cœur dès le commencement et me niènejus- « (|u'à la catastrophe, sans nie laisser la liberté de respirer ' ».

("est (|u"il se ])laît à retrouver dans les personnages agissants, une image lidèle des faiblesses et des grandeurs humaines, à suivre dans son propre cœur, le jeu compliqué de leurs intérêts.

Aussi dira-t-il ((ue « l'imagination des hommes se reni'erme dans le « présent et ne trouve de vérité (|ue dans les images (|ue lui rei)résenîent ses expériences - ». A cause de cela, il demande que l'attention des spectateurs soit soutenue, pour (|ue la pièce lasse illusion '• et plus encore: « Lors(|u'une pièce est faite pour être jouée, il est injuste de n'en juger (|ue par la lecture ' ». Ce point de vue (|ui a des analogies avec celui de F. Sarcey, montre assez ([u'en matière de criticpie, comme partout,Vauvenargues subordonne tout à son sentiment. .Son ])rincij)e: « Nous «jugeons des choses suivant le rapport (pfelles ont avec notre nature'')) n'apparaît nulle ])ai"t avec plus de netteté : « Je vois (ju'il n'est point dans « le caractère des hommes de juger du mérite d'un autre homme i)ar l'cn- « semble de ses qualités; on envisage, sous divers aspects, le génie d'un « honniie illustre, et on le méprise ou on l'admire avec une égale appa- « rence de raison, selon les choses que l'on considère en ses ouvrages '' ».

L'originalité de Vauvenargues ne saurait tenir à la matière de sa pensée. 11 est plein de ceux (|ui l'ont précédé et (|ui ont façonné son esfjrit en occupant son c<eur. Sa modernité réside dans la manière avec la(|uelle il réduit à son cas particulier des luatériaux |)uisés un peu partout.

Kn lin nioralisle, il essaye de s'explicpiei' les causes cachées cpii excitent son sentimeni; il veut se faire un comjjte exact de ce (pii l'attire d'un côté j)lutùt (|ue d'un autre, fonder ses sympathies et ses préférences.

C'est par ce travail très personnel (|uc sa crilicpie est intéressante. Il use ici du même i)i-océdé (pril a employé en moi'ale, pour juslilier les aspirations de son cd'ur. Kt voilà pourcpioi sa i-rilicpie littéraire est encore un des côtés de sa vie morale. Personnel par son choix, Vauvenargues lest plus encore par le parti (pi'il en tire et l'explication (pi'il en donne.

I I. lit;'.. - I. -ih:,. m. in. liT'i. ■■■ I L''.s. '. .M;,x. SCS. • i. i:. i. :',. k.-ii. i-i. I.j'i'i. :i:>."., JSd. II. -l'i'i. ■.'.".(;. ' I, :;.•..•, § 7. .M;i.\. -lou. lius. lill.

liSSAI S LU VA L' VKNA lî (i l'KS 101

Un exemple : Il a lu Plittarcjuc ; il voudrait être un de ses héros. Trompé dans son espérance, il découvre la cause de son erreur, dans un défaut des historiens :

« Les histoires des hommes illustres trompent la jeunesse... Cela « vient de ce ((ue les historiens confondent leurs intérêts avec ceux des « hommes illustres dont ils parlent... on ne s'aperçoit pas ([u'ils plaident <( leur propre cause et comme on n'entend (|ue leur voix, on se laisse « aisément séduire à la Justesse de leur cause ' ». Ou encore : Il y a des gens (jui aiment les romans « parce qu'ils trouvent dans ces sortes de « lectures, l'histoire de leurs pensées et de leurs chimères » — d'autres, « parce c[u'ils y trouvent une image des illusions de leur esprit, et, par « consé([uent, (|uekiue chose ((ui tient à la vérité, à leur égard - ».

Vauvenargues admettra la fable et le merveilleux comme moyen de surprendre l'esprit pour lui imposer une vérité, car il a remarqué, en moraliste, (jue le vice agit comme la vertu, quand il veut nous tromper '•.

Son amour de la poésie vraie et son admiration pour le génie poétique de même ([ue son sentiment nouveau de l'élociuence ', sont fondés sur l'utilité de la poésie comme moyen supérieur d'expression.

Bien plus encore, Vauvenargues se rendant compte du parti ([ue nous lirons de nos lectures, rendra les lecteurs responsables de la mauvaise littérature : « C'est l'incapacité des lecteurs, c'est leur mauvais « goût, leur avidité pour les bagatelles, qui enhardissent et multiplient « jusqu'à l'excès les livres fades et les niaiseries littéraires • ».

Mais sa réflexion, appliquée à l'objet de son sentiment, le conduit à une notion nouvelle qui doit être la base de la criticfue littéraire : le goût.

Le caractère du travail qu'il a exercé sur lui même est contenu dans la définition ((u'il donne de ce principe nouveau : « Le goût est une « aptitude à bien juger des objets du sentiment '' ».

Cette aptitude suppose deux qualités naturelles :

a) de l'âme, une disposition de nos organes permettant un rapport secret, réel et direct, entre les choses et nous. Ce rapport est une sensation ou une intuition ;

/)) de la pénétration, par lacjuelle nous prenons conscience de cette sensation ou de cette intuition. La pénétration n'est pas un effort de la réflexion, procédant par déduction ; c'est une disposition naturelle

1 I. 84. Réfl. -l't. -^ I. 70-71. Réfl. 7. •' I. 2fiO. — I. 102. Réfl. 45. I. 53. i I. 236, 248, 262, 279-280 § 11, 282. r- T. 101-102. Réfl. 44. M. 15 § 12.

102 ESSAI SLR VAL'VKNAH(;L'KS

(le l'esprit, i)ar la(|iiclle il remonte an principe des choses ou prévoit leurs ellets ])ar une vive suite d'inductions '. Le sentiment est là, ou l'intuition ; l'esprit le révèle en le pénétrant ; et c'est ainsi (|u'il peut avoir une action sur notre cœur et par là déterminer nos passions. Car « c'est de l'âme ([ue viennent tous les sentiments, mais c'est par les organes « de l'esprit (|ue i)assGnt les objets (jui les excitent. Selon les couleurs « qu'il leur donne, selon qu'il les pénètre, (|u'il les embellit, ((u'il les « déguise, l'àme les rebute ou s'y attache - ».

Vauvenargues dira de même : « Ainsi les objets extérieurs forment « des idées dans l'esprit, ces idées des sentiments, ces sentiments des « volontés, ces volontés des actions en nous, et hors de nous ' », parce (jue ces idées ([ui forment les sentiments sont la conscience (jue nous prenons, par les organes de l'esprit, des rapports qui existent entre les choses et nous, dont nous ne pénétrons pas le secret.

Cette conception du goût ne contredit pas la fameuse maxime : « Les grandes pensées viennent du cœur » ainsi (jue l'afiirme Gilbert ' ; car, à côté de ce que l'esprit pénètre, reste encore tout ce qu'il ne pénètre pas.

Le goût est une juste proportion entre la faculté de sentir et celle de comprendre, entre le sentiment et l'esprit (jui le remue en le pénétrant, appliqués en même temps, au même objet, (^'est un don cjui existe ou n'existe pas dans notre fonds naturel, et ([u'il ne faut pas confondre avec les applications extraordinaires qu'on fait des règles du goût.

Vauvenargues distingue nettement entre le goût et la réflexion, entre les livres de réflexions et les ouvrages de goût et remarque que notre goût est plus facile à contenter que notre esprit ■. C'est que notre esprit est capable de développement, non notre goût ([ui ne saurait s'étendre au delà de l'intelligence que nous avons des choses, et n'a pu, de même (jue le sentiment, suivre les progrès de notre esprit.

Le grand nombre, (jui critique par raison ce dont il jouit par sentiment, ne peut, en consé([uence, avoir le goût juste *'.

Or, les choses ne faisant impression sur nous (jue suivant la proportion qu'elles ont avec notre nature, le goût (jui dépend aussi du génie ' devient un élément absolument individuel, et l'introduction de ce principe nouveau dans la criti(jue littéraire, est une première revendication de liberté.

Vauvenargues porte en lui un sentiment nouveau (ju'il ne parvient pas à formuler, n'étant pas suflisamment artiste pour créer les moyens

' I. !». S ■>■ - I. •'52. § 2.^. II. 17(», ISS. Max. 230. "• I. 207. '• I. I.j S 12. Noto 2. & Mi.x. 268. «1. 17. I. 15». II. 24'r ' .Max. 208.

HSSAI Sl'K VA l' VKNAIUÎLKS 103

(l'expression (|ui vont réaliser, en les extériorisant, les concc|)tions nouvelles (|ui se préparent.

Il essaye de prendre conscience, en moraliste, de ce monde nouveau ([u'il sent confusément en lui et cela en appliquant la raison à ses sympathies, à ses émotions.

Dans ce travail laborieux, il suit Hoileau et le XVIli'"' siècle, chaque lois (|ue la raison et la nature de Boileau sont conformes à sa nature et à sa raison ; il les dépasse, chaque fois qu'il s'en écarte.

Vauvenargues est trop respectueux du passé et pas assez puissant, pour rom])re avec la tradition d'une époque ((ui vient à peine de finir et dont il partage les erreurs, croyant (pie Corneille a trouve le théâtre vide ', (jue les écrivains anciens n'avaient pas de modèles -, que la barbarie n'a cessé en France (pi'à l'avènement de Louis XIII. L'histoire de France, pour Vauvenargues, ne commence guère avant Louis XI ; Marot, Comines, Amyot, Montaigne, sont des individus isolés dans des temps barbares '■\ De même, il a considéré la fable comme un jeu '• et cru de bonne foi que Boileau avait enseigné son art aux autres et éclairé tout son siècle, qu'il en avait banni le faux goût ■•, ce goût barbare que le génie de Corneille a si souvent surmonté ''.

Vauvenargues se fonde sur le passé et explique son sentiment nouveau par des raisons qui sont du passé. Mais, en s'appuyant sur le XVlI"'e siècle, il accomplit un travail qui est contraire à l'esprit du XVII"ie siècle, parce qu'il a, de la nature, une conce])tion nouvelle.

Pour Boileau et son siècle, elle était un principe général, universel ; elle devient pour Vauvenargues, un principe individuel.

Etre naturel, c'est prendre conscience de son moi jjarticulier et en suivre fidèlement tous les mouvements. De sorte ([u'en se servant de la méthode de Boileau et de l'esprit de Voltaire, il est contre Voltaire et contre Boileau, de même que J.-J. Rousseau combattra plus tard les encyclopédistes, par les arguments de rEncyclo])édie. Vauvenargues réduit des vues générales à son cas particulier; (pioique se fondant sur le passé, il est tourné vers l'avenir.

Connue il s'esi heurté au dogme religieux et au système politique, il se heurte ici aux règles.

Vauvenargues sent ])arfaitement ce que les règles ont de contraire à son sentiment.

Impuissant à voir, à la représentation, si les règles sont observées ', il aura toujours beaucoup de peine à se plier à leurs exigences **. Il vou-

' I. 249. 2 Max. 701. a 1. 27.5. i I. 1()8. R.-ll. '^:,. .Max. 71'.. •• 1. 23.-.. • I. 2.j2. ' I. 264. ' Max. 8fî7. I. 284. § 14.

104 KSSAI SLH VA L' V1;NA HC. LKS

(Irait s'en aflranchir. Mais rcxpcrience le iiicl en gar(ic contre les illusions et bride la hardiesse de ses vues.

Il ne sait pas frayer une voie à son indépendance; sa raison le retient et le ramène à l'admirable discii)line des écrivains du XVIIi'"' siècle : il api)li(iuera à la poéticpie la méthode cpie Descartes a appli(|uée à la philosophie. Mais il va plus loin : Il concilie la conception des règles, selon Boileau, et son sentiment personnel, en définissant l'art de Racine : « Vn tel art est le génie des hommes extraordinaires et l'original même « de ces règles que les écrivains sans génie embrassent avec tant de zèle « et avec si peu de succès ' ».

Sans connaître la Renaissance ni comment les règles, tormulées par Aristote, avaient été déduites du théâtre grec, Vauvenargues, i)ar le seul secours de son- goût, se montre ici singulièrement pénétrant ! Il l'ait (le la règle un attribut de l'art et, d'un seul coup, proclame ainsi l'émancipation du génie ! Mais il ne peut mesurer ni la portée, ni les conséquences de sa vision : il conclut seulement cjue le talent n'exclut pas la régularité, mais peut exister sans elle - et que les règles peuvent servir de guide '.

Dès lors, il faut faire deux parts dans la critique littéraire de Vauvenargues : Celle qui se fonde sur la raison et se rattache au passé; celle ([ui procède du sentiment et annonce l'avenir.

Les innovations que Vauvenargues propose ont touiours, à leur base, la défense d'un droit personnel fondé en nature et en raison. En critique littéraire, comme ailleurs, sa réforme est conditionnée par son arrière-pensée de conduire et de dominer les hommes. L'éducation littéraire ({u'il s'imj)ose tend pres({ue uniquement à l'art de persuader, en rangeant les opinions à son avis, en entraînant les volontés à son action, par le seul moyen de rélo([uence :

« La plupart des choses humaines, je dis celles dont la nature a « abandonné la conduite aux hommes, ne se font que par la séduction. « C'est l'élocpience qui, non seulement convainc les hommes, mais qui « les échauffe pour les choses (|u'elle leur a persuadées, et qui, i)ar « conséquent, se rend maîtresse de leur conduite '.

Vauvenargues est uu ennemi de tout ce ({ui est artificiel ; mais, parmi tous les arts, c'est à rélo(|uence, don plus rare encore ((uc celui de la poésie ■, ([ue vont toutes ses préférences ''', parce (pi'il est l'instrument le plus puissant de la nature humaine '.

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