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VAUVENARGUES ET SON SIÈCLE

La pensée de Vnuvenargues procède de l'effort d'une individualité qui s'aliirnie en prenant conscience d'elle-même, pour échapper aux obstacles que lui crée l'état moral, ])hilosophi(iue, social et religieux dans lequel son destin l'a placée.

Les contradictions (juil travaille à concilier ont toutes une même cause profonde : la lutte d'un principe individuel avec un principe général, le choc des éléments constitutifs d'une individualité contre tout ce qui découle des eflets de l'esprit dominant l'époque.

Dans cette préparation intense qui remplit la première moitié du XVHIiiie siècle, Vauvenargues fait bande à part. Subissant des influences multiples, il se les assimile en les transformant par sa vision.

L'ordre moral, les vues de la métaphysique, les opinions littéraires, l'état social, le dogme religieux, il considère ce qu'il aborde suivant le rapport que les choses peuvent avoir avec son génie personnel et rétluit tout à son cas particulier.

Il se forme ainsi, peu à peu, une individualité remarquable qui lutte avec etfort et trop souvent avec impuissance, contre les éléments qui la limitent, mais qui réussira pourtant toujours à se réfugier quelque part.

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Vauvcnargucs est un égaré qui cherche d'un esprit ardent, inquiet et avide de certitude, à échapper aux choses, à s'en accommoder ensuite, imposant à son cœur leur nécessité ; et, jamais satisfait dans ses instincts les plus légitimes, après s'être volontairement soumis à un ordre conçu par sa raison, il se crée lentement, par l'imagination et le courage, une réalité idéale où son cœur et sa pensée puissent être au large.

Il va seul dans cette voie qu'il se fraye péniblement, sans savoir au Juste où elle le mènera, espérant, en secret, (lu'ellc conduit à la gloire, sûr seulement de sa vertu et de son mérite, de la dignité humaine, de la noblesse des devoirs que la vie nous impose.

La personnalité de Vauvenargues se forme pres{[ue exclusivement par l'opposition de son tempérament individuel à l'esprit de son temps.

Par la raison, Vauvenargues s'appuie sur le passé ; par le sentiment, il annonce l'avenir.

Il est retenu dans la solide tradition littéraire du XYII^'c siècle par un respect profond, (-'est dans cette illustre école qu'il a choisi ses maîtres : Fénelon l'attire par son sentiment de la nature ', par le mélange de douceur et de passion qu'il devine dans son caractère - ; il en découvre ainsi le premier la violence et l'impétuosité. Bossuet, par ses hardiesses sublimes •' et cette éloquence dans laquelle il sentait palpiter le Ij'risme '. N'est-ce pas lui qu'il suit inconsciemment cjuand il essaye de soumettre sa raison à sa loi ?

Pascal le prend par la ])rolon(leur incroyable et troublante de sa pensée ■', la vivacité et la véhémence de son esprit '', l'ampleur de son imagination ; ; et, derrière Pascal, Montaigne dont il ne peut souffrir le scepticisme facile **, mais (|ui le captive par les ((ualités de son génie individuel '. Co ([u'il aime en Montaigne, c'est son grand principe de tolérance universelle.

Ce (jui l'attire chez Amyot, c'est (|u'il y touche une littérature morale et dramati([ue ; c'est que, avec PIutar([ue, la vue de l'homme se rabat sur ce qui doit l'intéresser le plus, sur l'homme, lin même temps, les Vies sont bien faites pour enivrer son àme imprégnée de l'amour de la gloire et à (jui ces éloges des j)lus hautes manifestations de l'énergie pei'sonnelle, montrent la voie où elle voudrait marcher.

Si Vauvenargues a appris de Bossuet cette élo(|uence qui donne à une idée toute sa force d'action et de Kénelon la grâce persuasive d'un style naturel, abondant et mélodieux, Pascal et Montaigne ont exercé

' cf. (^licrol : Le ncnlli/irrit i/r lu /uitiirc chez /■'rii<'/i>ii . Ilcvue d'histoire litU'rîiire. Oi'U>bir-d.MOiiibn' \'.H\. -i I. 27n. t I. (ifi. i .Mîix. 3.50. II. .}♦>. î- I. -IWJ. ' I. n'i. I. 27.'>. '' Max. -278. • I. ■!::>. ' I. :i7'(-27.-).

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une intlucncc ([iii se traduit souvent par une réaction. Mais leur œuvre a été un stimulant puissant et fécond, ("est dans l'intimité de ces maîtres qu'il trouvait l'idéal de vie morale et intellectuelle qu'il rêvait.

Boileau, Racine, La Fontaine, La Bruyère, ne semblent pas avoir exercé, sur la formation de sa pensée, une intluence décisive. Il les a admirés par les (jualités qu'ils ont de conformes à son génie personnel. Il a, avec La Bruyère, bien des traits communs de caractère. Tous deux sont des esprits indépendants. Tous deux ont soufïert de voir leur mérite sans emploi et en ont voulu aux grands qui ne préviennent pas le talent, à la société cjui ne fait pas de place au mérite personnel.

Mais la Préface des Caractères de Vauvenargues montre assez ce que le but qu'il se propose a de contraire à l'idéal de son modèle dont il relève surtout les qualités de peintre, c'est-à-dire cette aptitude à montrer le moral par le physique, à extérioriser les mouvements de l'esprit.

La Fontaine lui plaît par son naturel et sa naïveté ; Racine, par sa profonde connaissance du cœur humain.

Il croit partager les idées de Boileau auxquelles il s'oppose de i)lus en plus parce qu'il se fait, de la nature, une conception dilférente.

Vauvenargues relève encore du XVIIi"« siècle par son style : ordonnance, goût, délicatesse ; il a toutes ces qualités classiques qui apparaissent surtout dans ses Maximes où il rappelle La Rochefoucauld et La Bruyère.

Mais cette tradition, Vauvenargues la conçoit et se l'explique suivant un principe individuel qui est diamétralement opposé à l'esprit classique.

Au moment où il entre dans la vie intellectuelle, vers 1840, l'esprit du XVIIl""^' siècle commence à s'agiter.

Lesage, Dancour, Gresset, Montesquieu dans les Lettres persanes ont mis à nu les défauts et les vices de leur époque, par la satire, qui est le premier symptôme de tout grand renouvellement. Les Lettres j)hilosophiques ont paru et Diderot prépare les Pensées philosophiques.

Mais, à côté de la satire et de l'esprit démolisseur des philosophes qui va saper les fondements du vieil édifice, apparaît le souffle régénérateur dans Destouches, Marivaux, Nivelle de la Chaussée, Montesquieu, l'abbé Prévost : tous, par le roman, le théâtre, l'histoire ou la philosophie vont préparer la voie à J.-J. Rousseau.

Quand Vauvenargues ne laisse parler que son cœur, quand sa passion l'emporte, il est tout entier sous l'insiiiration de la doctrine nouvelle qui va se fonder sur le sentiment.

11 félicitera Fontenelle d'avoir donné de nouvelles lumières au

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genre humain, d'avoir découvert, en rabaissant les anciens, leurs faux raisonnements, tout le fabuleux, les déguisements de leur histoire et la vanité de leur philosophie '. Avide d'indépendance, il prêchera, au nom de la nature, l'affranchissement du dogme religieux et un idéal franchement révolutionnaire. Kt puis, sa propre expérience le rend circonspect. N'obtenant rien de ce qu'il s'était apjjroprié par l'espérance -, il croit reconnaître que nos passions nous trompent, (prelles se soumettent même la vérité. Il laisse parler la raison ([ui est chez lui une faculté maîtresse et (pii est en même temps la raison de son siècle. Hn concevant la nécessité, il se trouve accomplir un travail cpii, ])ar le procédé, est absolument conforme à l'esprit de son temps. Ht c'est pour cela (|ue les préoccupations et les directions du moment apparaissent si souvent dans sa |)ensée.

A cette épocjue, la réaction contre la sécheresse de resi)rit ]diilo- .sophique commence à se faire sentir. La vie tout entière tend à se fonder sur les passions et sur le sentiment et à rejeter ce (jui n'est cpie raisonnable.

Avec l'abus des passions, il y a l'heureux usage des passions. La sensibilité devient le principe le plus fécond en vertus. ('/e.st le tenips des âmes sensibles et des âmes vagabondes. On se met à écrire i)our nourrir .sa tristesse et pour toucher les c(turs ouverts à l'émotion. Les âmes sont sous le poids de l'inquiétude et de la solitude. Les délassements de l'homme sensible devaient être nécessairement ses (Confidences et ses Confessions. « 11 est des âmes, écrit Diderot, au fond destjuelles il reste « je ne sais ([uoi de sauvage, un goût pour l'oisiveté, la franchise et « l'indépendance de la vie |)rimitive. Ils .se sentent toujours étrangers « dans les villes ; ils y promènent un secret dégoût ».

Les besoins nouveaux sont le rêve des citadins fatigués des salons et des conventions du monde ; le rêve aussi de ceux (jui veulent des \ies moins frivoles et plus moi-ales.

Tous ces traits caractéristi(pies apparaissent chez Vauvenargues ! Lui au.ssi est un esprit infpuet et solitaire (|ui sera victime de sa sensibilité ! Lui aussi exalte le sentiment et les passions! 11 écrit pour les c(eurs sensibles et, sans s'en rendre compte, il fait des ("onlldences et des Confessions. Lui aussi est fatigué de la vie frivole et cherche ailleui's ((ue dans le spectacle qu'il a sous les yeux, une vérité ])ouvant renq)lir son cd'ur !

Par ses idées, Vauvenargues est encore de son temps:

l-ji morale, il fait une part énorme à la |)hysiologie de l'individu

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et à l'éducation. Sa haine du préjugé et de la superstition semble annoncer l'ouvrage d'Helvétius : (/e /"/isp/'/Ml/ôS). Voltaire admirait son chapitre Du bien et du mal moral ' et enfin, la fameuse statue du Traité des sensations de Condillac (1754) pourrait servir d'image à la conception que Vauvenargues se fait des passions.

En métaphysique, Vauvenargues est fortement attiré par les idées anglaises; il témoigne d'un goût très vif pour les conceptions positives et partage, avec tout son siècle, un déisme auquel il arrive par le dogme de la nécessité. Mais ce sont des raisons personnelles qui le font condamner, avec son époque, l'austérité et l'ascétisme au nom des droits naturels.

Pour Vauvenargues, comme pour Rousseau, il y a, en chaque

homme, un noyau qui est sain. Il faut le dégager des éléments qui l'altèrent et revenir à ce qu'il y a en nous de primitif. Cette conception qui est contraire à celle des docteurs de l'Église est opposée, chez Rousseau, à la tendance de Diderot aux yeux duquel vivre selon la nature consiste à suivre ingénument ses instincts. Chez Vauvenargues, elle s'en rapproche jusqu'à l'aflirmer quelquefois.

En politique, il accuse la société de notre dépendance, conçoit ensuite la loi d'une manière qui rappelle le XVII'i'« siècle : — reconnaissance des pouvoirs qui règlent, en dominant, la subordination de l'individu à la société — mais qui prépare la définition qu'en donne Montesquieu. U aboutit, comme Voltaire, à l'humanité et à la tolérance.

En critique littéraire, il eiïleure la question des races et des climats. Il est un des premiers à faire prévaloir le goût sur les règles.

Il veut aux productions littéraires un côté pratique et utile.

La tendance de l'époque va résolument à faire de la littérature une arme de combat. Pour Vauvenargues, elle n'est encore qu'un moyen de perfectionnement et de culture, propre à créer, sur les autres, un ascendant puissant.

Pour le XVIIIi'ie siècle, la littérature défend des thèses morales, politiques, philosophiques. Vauvenargues considère, en moraliste, cette défense de la vérité; la littérature doit préparer des individus pour cette défense : elle se ferjt par l'action qui force le respect et l'hommage, et non par des livres dont quelques écus suffisent à payer le droit d'en rire ou d'en pleurer !

Si Vauvenargues est encore de son temps par le rôle que joue l'expérience - dans sa vie et dans sa pensée, c'est par ce principe qu'il s'en sépare.

' I. .50. - cf. G. Liinson : Le rôle de l'expérience dans la for/nation de la p/iiloso-

p/iic du XVIII"" siècle en France. Revue du mois 10 I et 10 lY 1!)10.

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Vauvcnargucs applique sa raison à pénétrer ses sensations et tous les mouvements de son cœur, pour s'en rendre compte et se les ex|)li- ((uer : par ce procédé, il est de son époque. Ce qui est nouveau, c'est l'objet qui fait naître la sensation ou qui remue le cœur, c'est-à-dire l'expérience qui est un élément individuel. C'est par l'expérience à laquelle il applique la raison de son siècle que se révèle peu à peu sa personnalité. L'individualité de Vauvenargues est déjà dans son caractère, dans son génie, dans son destin aussi.

Une seule constatation suflit : Vauvenargues ressemble étrangement à ces soldats du XVI""c siècle, qui deviennent écrivains une fois blessés ou emprisonnés et qui, dans leurs mémoires, se i)renant eux-mêmes pour objet et fin de leur activité, poursuivent, par delà la durée de leur être terrestre, l'immortalité de la gloire, pour se consoler dans leur inaction.

Les deux grandes passions de Vauvenargues, la gloire et l'indépendance montrent assez la puissance de son individualité.

L'idée de la gloire raffine l'égoïsme instinctif et poursuit un principe d'action suffisamment revêtu de beauté ; par elle, l'individu emploie sa vie à se créer une vie idéale après la mort, plus prochaine et plus humaine en quel([ue sorte que l'éternité promise au juste chrétien. La recherche de la gloire est un des symptômes caractéristiques de l'individualisme.

Or, cette individualité fut entravée dans ses manifestations par l'esprit qui dominait la société, le système politique, la religion même, le temps et les hommes.

Vauvenargues ne put rien accomplir de tout ce que son imagination réalisa presque quotidiennement et ne réussit à échapper à l'esclavage de sa condition (|u'en se forgeant, par un efTort douloureux et épuisant, un idéal toujours jjrovisoire. Il s'était voué à la gloire; il n'en eut que le rêve, comme aussi bien il ne connut jamais que le rêve et les chimères de l'amour. Les visions de son cœur apparaissent dans ces confidences doucement mélancoliques : « Alceste idolâtre une femme dont il « se croit aimé ; il la voit en dormant, lui parle, l'écoute et se croit « écouté. Il rêve (ju'il voyage, seul avec elle, dans un bois, à travers des « rochers et des sables bridants... Une autre fois, il songe qu'il se trouve « à une bataille, et (juc, couvert de blessures et de gloire, il vient ex|)irer (( dans les bras de sa maîtresse ' ».

Vauvenargues (|ui voulait dominer les hommes, se les asservir et les commander, ne paivint (|u'au grade de capitaine et, en cette cjualité

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