SON BUT
Dans sa pensée, Vauvenargues est toujours occupé à de grandes choses, désireux de siélever et de s'imposer à l'admiration par le mérite. Il est à l'extrême de la vertu, du courage, de l'humanité, recherchant les rares avantages, naturellement tourné vers des horizons où ses espoirs ne devaient jamais se réaliser.
II nous a dit que « le succès n'avait jamais été que le second objet « de ses efforts ' ». Il est permis d'en douter. Il est même certain, qu'ici comme ailleurs, Vauvenargues ne voulant pas avouer sa défaite et nous faire confidence de ses mécomptes, se forge une nouvelle raison de vivre, en faisant un pas de plus dans le désintéressement, par un effort de sa volonté et de son cœur, effort courageux et méritoire, idéal nouveau qu'il conçoit pour se tromper lui-même et ne pas s'abandonner à l'amertume que lui dicte la triste expérience qu'il fait des choses.
Vauvenargues ne veut pas se tracer de ligne de conduite vis-à-vis des autres, parce ([ue sa liberté en est amoindrie, parce qu'il craint d'avoir à se dédire, parce (ju'il ne veut pas avouer à quelles fins il travaille.
Mais il sait admirablement se soumettre aux exigences (ju'il reconnaît (juand il lui faut prendre parti - et n'étant pas « un de ces esprits « légers qui prétendent qu'il faut se gouverner selon les occurrences ^ », il suit tout un plan de conduite tracé à mesure qu'il s'étudie et qu'il apprend à découvrir le secret d'aller à ses fins.
Et s'il a dit à iMirabeau : « Je ne forme point de plan pour ma con- « duite à venir '• », il lui dira plus tard, pour échapper à ses questions si
' I. 'Xi. - II. 272. ■■ Max. 'lOT. '• II. 112.
K s s A I SU» V A U V 1-: X A R G U E s 23
pressantes: « Je ne niancjue pas, cependant, de principes de conduite et « je les suis exactement ' ».
C/est par ses aveux et j)ar la confession contenue dans les Caractères que nous pouvons voir qu'il cache son plan ; il sait troj) mal s'il pourra le suivre et il ne veut s'engager à rien. Se connaissant toujours mieux, il mesure avec lucidité le mouvement de ses passions et l'insufTisance de ses moyens. Hésitant et inquiet, il s'etlorce de créer à sa nature le droit de marcher à ce qu'elle conçoit. En dehors de tout système philosophique, il s'est fait un système de conduite dont il consent à s'écarter dans les cas particuliers -. En secret, il s'est tracé un plan et il poursuit un but.
Ce but, c'est la gloire.
Toute l'œuvre de Vauvenargues trahit cette arrière-pensée qui trouve son couronnement dans une vision grandiose : « Emporter au « tombeau l'estime des peuples ' ».
Au début, cette gloire apparaît comme une espérance joyeuse, sereine, entraînante ; plus tard, comme un rêve lointain auquel on n'échappe pas.
Il en est de la gloire comme de tout ce que Vauvenargues a connu. 11 l'a sentie profondément, avant d'en comprendre toutes les exigences ; il l'a désirée ardemment sans se demander s'il était fait pour elle, sans s'arrêter à savoir s'il était possible qu'elle fût pour lui. Dès l'abord, elle l'a charmé. Elle s'est imposée à son admiration et, dans son jeune enthousiasme, il s'est incliné devant elle, prêt à lui sacrifier sa vie.
C'est elle qu'il a respirée dans les lectures de son âge le plus tendre, quand il pleurait, comme J.-.T. Rousseau, en lisant Plutarque. Elle a circulé dans son jeune sang ; elle a fait battre son cœur. 11 s'est livré sans retour à sa beauté, parce qu'elle répondait à ses besoins intimes de grandeur, d'action et d'indépendance. Il en a eu une première vision, une première commotion aussi, lors de la campagne d'Italie. Alors, il a conçu que « la gloire embellit les héros '* », qu' « il n'y a pas de gloire achevée sans celle des armes '■ » et il s'est vu glorieux, s'imposant à l'admiration de son siècle et « forçant l'hommage du monde '' ».
Cette gloire est une vision lyrique. Elle est l'expression personnelle des besoins d'un individu. Dans cette expression, Vauvenargues trouve une occupation à sa pensée toujours active, en réalisant ses conceptions par l'espérance et un affranchissement à cette même pensée, en assujétissant à sa vision ce qui la limite ou l'obscurcit. La gloire, telle qu'elle
1 II. 165. -• Max. 407. '■ II. hl . Dialoguo 17. ' Max. WfJ. • Max. 497.
Max. 7.58. ' I. .370.
24 E s s A r s L' R V A Ll V H N A K G V E S
apparaît à Vauvenargiies, débonie ainsi de partout le cadre de la réalité brutale qi\\ la maintient captive.
Amoureux de cette gloire, Vauvenargues s'ellorce toujours de la justifier, de lui donner des assises, d'écarter ce (pii ])eut la combattre. Accumulant les raisons qui l'autorisent, la délivrant laborieusement de tout ce (jui pourrait la réduire ou l'avilir, il travaille à la rendre à son jugement possible et même nécessaire.
Ainsi, réj)ondant aux besoins de son cœur qui l'a conçue, aux besoins de son esprit qui la rend légitime, Vauvenargues résume en elle, par l'espérance et l'imagination, ses rêves les plus chimériques, ses désirs les plus im|)éricux,son idéal le plus haut, ses aspirations les plus profondes: (( J'aimais ardemment la gloire ; cette passion étoutla en mon « cœur toutes les autres ' ».
Dans son Premier discours sur la gloire -, ayant établi par une intuition fondée sur des raisons personnelles, une idée hardiment conçue, Vauvenargues se hâte de courir à la vision qui le reiuplit et, bien moins occuj)é à nous expliquer l'origine et la nature de cette « passion noble et forte », il la justifie et l'exalte. Il passionne des opinions qu'il tire de son propre fonds, (fu'il crée à mesure cpril s'échauffe, juscpi'au moment « où son àme pouvant se suflire à elle-même et dédaigner tout « secours, ivre de sa propre grandeur •' », il s'écrie : « Je veux que la « gloire nous trompe... ^ ».
Mais, son bel emportement est plus encore dans les mots que dans les pensées. Son argumentation exaltée trahit son incertitude ; il ne parvient pas à inqjoser le silence au doute et déjà il se réserve une porte de sortie, un moyen éventuel de se ])asser de la gloire :
« La gloire, loin de vous nuire, élèvera si haut vos sentiments ({ue « vous apj)rendrez d'elle-même à vous en passer, si les hommes vous la <( refusent ■■ ».
Si nous reprenons l'idée de Vauvenargues, dans le i)aragraphe 27»; de son //j//o(/»c//o/j, nous verrons combien sa vision s'est modifiée! A l'enthousiasme du l^reinier discours succède l'indifférence apparente d'un exposé. Le ton était chaud et entraînant ; il est devenu didactique. Et pourtant, on y sent la tristesse profonde d'une déception : « Tout est très abject dans les hommes, la vertu, la gloire, la vie... "» et une espérance courageuse : « Quelles sont les vertus et les inclinations de ceux (jui « méprisent la gloire ? L'ont-ils méritée " ? » paroles qui découvrent, derrière l'écrivain, un homme qui ne parvient pas à maîtriser son effort et son émotion.
1 H. .'{2. -^ I. 12S. ■• II. 2-2V '• I. l.{-.>-I:W. •"• I. 1:«. ' 1. :i;{.
Cette page de Vlnlroduction, bien caractéristique de révolution de la pensée de Vauvenargues, si elle est significative par ce {ju'elle dit. Test peut être encore davantage par ce qu'elle ne dit plus.
C/est que la vie a passé et Vauvenargues n'a connu que le mécompte. Après avoir cru que cette gloire viendrait à lui, « qu'elle suivrait sa vie '», il doit reconnaître que les chemins ouverts généralement aux contempteurs de la gloire sont fermés pour lui. Se rendant compte qu'il doit marcher à son but par d'autres voies, il fonde son droit à la gloire sur le mérite, et ce mérite sur le travail, la vertu, la constance et le courage -.
11 écarte toutes les diflicultés que sa raison clairvoyante oppose à son désir ; il légitime ses passions '', vante rimagination *, essaye de se convaincre que les hommes suivent leur cœur et leur instinct, non leur esprit ■', qu'il ne faut point craindre de faire des fautes " et que tous, tant que nous sommes, nous tendons à la fortune ou à la gloire que nous attachons à divers objets •.
Il se roidit dans son impuissance, en appelant à l'exemple des grands hommes, attendant toujours que, « sa fortune suive l'occasion qu'il aura « d'employer ses talents ** » travaillant à être patient, sûr que « les hom- « mes ne se rendent, d'ordinaire, sur le mérite d'autrui, qu'à la dernière « extrémité ■' ».
Il avait tout prévu. Il le croyait. 11 croyait même qu' « il est entre « les objets et notre cœur, de certaines convenances que la nature a for- « niées et que l'on ne saurait rompre » et que « si nous ne sommes guère « maîtres de nos passions, nous sommes en général, maîtres de nos « actions '" », c'est-à-dire que déterminés dans nos passions, nous sommes libres dans nos actions : il faut donc diriger notre activité indépendante vers l'objet de nos passions qui est aussi l'objet de notre nature. Vauvenargues, malgré son doute et pour y échapper, poussé par son besoin de liberté, inconsciemment d'abord, volontairement ensuite, met sa raison au service de son cœur et lui fait échafauder un système qui consiste à arranger l'univers suivant un principe raisonnable, mais pour la satisfaction d'un individu.
La gloire ne vint pas.
Et maintenant il suffit de lire tout ce que Vauvenargues cherche d'explications quand il veut s'afTranchir de la révolte et de l'amerlume qui résultent de son mécompte, pour mesurer la grandeur extrême de sa passion de la gloire. On y peut voir à quel point elle a été le centre
1 I. 120. Conseil 6. ^ Max. 29.>. l.}2. 498. 7«0. - I. 122. Conseil 9. * I. 70.
Réfl. (i. •' ]. 74. Réfl. l:{. ' I. 78. Rétl. 18. I. 123. Conseil 10. II. 171. ' I. 95.
Réfl. .ifi. I. llfi. Conseil •'{. I. 130. M:ix. 713. 494. II. Ifi8. ' I. 72. Réfl. K». ' 1. 114. " II 129
(le sa vie et de quelle manière, jointe à son besoin d'activité et à sa soit d'indépendance, elle a conditionné sa pensée.
Car pour lui, cette gloire était réelle :
« Voulez-vous démentir le chagrin naturel de ceux dont la gloire « s'éloigne, qui témoigne si bien pour sa réalité ' ? »
Elle existait en dehors de lui ; il la voyait, il en vivait. Elle était devenue une de ces idées tellement formées avec lui qu'il la prenait pour une passion -.
Elle demeura pour lui un rêve qu'il n'abandonna jamais tout à fait et auquel il fut soumis jusqu'à la tin.
Il est intéressant, à ce point de vue — et nous y reviendrons — de voir que Vauvenargues, sentant la gloire s'éloigner de lui est impuissant à s'éloigner d'elle, à échapper à la vision (pii s'impose à lui.
Incapable de renoncer à cette occasion d'employer ses talents que la fortune lui réserve peut-être encore, il cultive malgré tout et malgré lui, ce (jui peut le conduire à la gloire.
Recherchant ce que les choses peuvent avoir d'avantageux, il s'essaye à l'élocjuence, « ce talent utile à tous les états ' ».
Bien avant le mécompte qu'est pour lui la campagne de Prague, il mesure avec clairvoyance l'abîme (pii se creuse entre ses moyens et la gloire militaire, se demandant s'il a fait fausse route et hésitant à l'avouer, occupé à rechercher s'il est bien à sa place. P'atigué de sa vie de soldat, il va trouver des arguments pour s'autoriser à changer d'occupation :
« Je m'ennuie de traîner mon esponton dans la boue, à la tète de « vingt hommes, et de faire ainsi amende honorable dans les rues avec « ma redingote et la pluie sur le corps » * et cela jusqu'au moment où il « reconnaîtra qu'il « n'a pas même l'instinct (jue demande son emploi"' ».
L'occasion que lui préparait sa fortune, ce pouvait être la campagne de Prague. Mais elle n'avait apporté que des maux. Alors, à quatre jours d'intervalle, Vauvenargues lance ses deux lettres à Voltaire et au roi, double coup de sonde, décision hardie et téméraire (}ui peut encore lui rouvrir une porte sur la gloire 1 Et peu à peu, nous le voyons se mettre aux lettres, après être arrivé à la conviction qu'il est profitable et permis d'écrire *' et après s'être laborieusement livré à des études de diplomatie qui ne peuvent le satisfaire '.
C'est pour forcer l'attention qu'il écrit son Discours sur l'inéyalité des richesses et son Eloge de Louis XV; et, malgré cet aveu mélancolique :
I II. 1(57. - II. l'«V ;• II. lr,9. i II. 180. ■■ II. 21'.». ' I. 108. Réfl. .52
' Max. 89».
« Il a toujours tendu trop haut ; les grands avantages qu'il a recherchés « lui ont fait mépriser les petits (jui étaient à sa portée ' » et malgré le dégoût que lui inspire son ouvrage -, parce qu'il ne trouve pas dans l'accueil qu'on lui fait ce que son esprit ardent en avait attendu, nous voyons Vauvenargues poursuivre son idéal et aspirer à la « vraie gloire ' » jusqu'au jour où il s'éteindra sans avoir pu abandonner sa vision : « Je « voudrais bien être à portée de vous demander du secours contre la « tristesse de mes rêveries *».
I I. -im - II. 292. - ]. 370. 4 11. 303.