‹ Essai sur VauvenarguesChapitre 8 sur 28 · DÉVELOPPEMENT MORAL ET CHRONOLOGIE DES PRODUCTIONS LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT MORAL ET CHRONOLOGIE DES PRODUCTIONS LITTÉRAIRES

Si Ton compare l'homme et tout ce qu'il porte en lui sans parvenir à s'en afTranchir avec ce qu'il a réalisé, si l'on rapproche ce qu'il a été de ce qu'il aurait voulu être, ce qu'il a eu de ce qu'il désirait avoir, sa destinée des fins pour lesquelles il se croyait né, on verra aisément quel abîme profond et jamais comblé partagea cette individualité complexe, et par quel courage malheureux et altier elle retrouva toujours un équilibre suffisant pour ne jamais maudire un destin devant lequel elle s'inclina douloureusement.

Dans sa nature, comme dans les rapports de cette nature avec le monde extérieur, Vauvenargues est fait de contrastes. Il y a en lui incompatibilités entre son intuition et sa raison, son caractère et ses aspirations, ses vues et sa condition, ses prétentions et ses moyens de les faire réussir. Et ces défauts sont aggravés par l'attitude qu'il s'impose et l'illusion qu'il crée sans cesse : Vauvenargues est l'homme 1^ moins fait et le plus mal placé pour réaliser ce qu'il porte en lui. Toujours en butte aux choses et à lui-même, chaque pensée, chaque sensation, chaque expérience forme la matière d'un conflit ; la conciliation même des contradictions porte en elle le germe d'un conflit nouveau, suivant que la raison l'emporte sur le cœur, la passion sur la volonté, le désir sur le moyen.

Il y a conflits entre la réflexion et l'intuition chac[uc fois que la volonté doit s'affirmer; de nouveaux conflits surgissent, chaque fois (jue la volonté doit se manifester par des actes auxquels le monde extérieur fait obstacle.

ESSAI SUR VAUVENABGUES 29

Les premiers ])oiirraient être nommés : Conflits internes et servir à élucider la (juestion :

Quel parti faut-il prendre ?

Les seconds, Conflits externes et répondre à la question : Comment faut-il agir ?

Entre ces deux groupes de conflits, on peut constater des affinités profondes qui varient en intensité suivant que la ligne qui va des conceptions à l'action, par la volonté qu'elles déterminent, est plus ou moins continue ou plus ou moins droite.

Il y a en Vauvenargues, une opposition constante et manifeste entre sa faculté de connaître par réflexion et sa faculté de connaître par sentiment. Ce conflit tient à une disposition naturelle de son organisation et c'est dans une trop juste proportion entre la raison et l'intuition, qu'il faut en chercher le principe. Si l'on songe que l'idée essentielle de celui que Mirabeau appelait « le premier raisonneur de France ' » est peutêtre : « Les grandes pensées viennent du cœur - » on se rendra aisément compte de l'importance de ce conflit dans la formation de sa pensée.

Chaque fois que Vauvenargues croit tenir une vérité à laquelle il est arrivé par intuition, la raison s'avance et demande son compte. C'est elle qui bride son imagination et qui coupe l'élan de ses espérances, en le ramenant à une réalité à laquelle il s'efforce en vain d'échapper.

La raison exerça chez lui une véritable tyrannie et fut sans doute sa plus grande source de souffrance morale parce qu'elle l'éclairait et il ne pouvait la suivre, « elle lui montrait ses faiblesses mais ne les corri- « geait point ^ ».

Vauvenargues s'est rendu compte, avec beaucoup de pénétration, du duel qui se jouait en lui : « .Je ne forme point de plan pour ma con- « duite à venir ; il y a trop peu d'harmonie entre mon cœur et ma raison; « je suis beaucouj) mon humeur qui est un peu timbrée et chagrine ; je « n'aime pas la contrainte et je cherche à m'en affranchir ' ».

« Ce sont mes inclinations qui m'ont rendu philosophe; ...si ce titre « les gênait, il leur deviendrait odieux... Toute ma philosophie a sa source « dans mon cœur ; croyez-vous qu'il soit possible qu'elle recule vers « sa source et qu'elle s'arme contre elle ? Une philosophie naturelle qui « ne doit rien à la raison n'en saurait recevoir les lois ; la philosophie « que je suis ne souffre rien que d'elle-même; elle consiste propre- « ment dans l'amour de l'indépendance et le joug de la raison lui serait « plus insupportable que celui des préjugés ^ ».

1 II. 1»U. •-• M;ix. 1-27. ' II. 122. ' II. 112. ■ I. 115.

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Faisant un pas de plus, Vauvenargues dira : « Il n'y a ni propor- « tion, ni convenance entre mes forces et mes désirs, entre ma raison et « mon cœur, entre mon cœur et mon état ' ».

Et, en effet, il n'est pas placé dans la situation qui forcerait la réussite de ses prétentions : santé, fortune, condition sociale, tout s'oppose à l'épanouissement de sa nature et limite une carrière qu'il voudrait sans bornes.

Quand Vauvenargues, après un effort longtemps soutenu, est enfin parvenu à déterminer sa volonté, à prendre un parti, il se trouve fatalement arrêté par les événements ! Quand il a réussi à satisfaire sa raison en la mettant au service de son cœur, en lui faisant trouver des arguments pour s'autoriser à suivre son instinct, il se heurte à la réalité. Vauvenargues aimerait exercer une influence, dominer les autres, s'imposer à leur admiration -, vivre à Paris ', vivre à la cour... *, il est obligé de voir ses jours couler platement dans une retraite forcée % officier subalterne réduit à endoctriner ceux qu'il voudrait conduire •*. II se croit né pour exécuter de grandes choses; il est incapable d'accomplir, sans munnurer, les petits devoirs quotidiens que la vie lui impose. Il recherche la conversation et ne peut aller dans le monde. Il est avide d'indépendance ; sa vie est faite de sujétions et d'amertumes et sa situation financière le place dans une véritable et constante servitude.

Par son caractère, dans ses idées, dans ses besoins, Vauvenargues est toujours en opposition avec ses forces, avec les moyens que sa condition met à sa portée, avec les événements auxquels il se trouve mêlé.

Hésitant entre sa raison et son cœur, impuissant à se ranger à un parti raisonnable qui limite ses aspirations et ne comble aucun de ses vœux, il est complètement dérouté quand il y va de sa liberté d'action. Toutefois, nous avons vu qu'il finit par échapper à ces conflits. Nous allons essayer de le suivre dans ce travail et de voir où il aboutit.

Vauvenargues a toujours été obsédé de ses pensées et de ses passions ' parce que, n'ayant pu manifester son activité au dehors, il l'a exercée au dedans ".

1 II. Mi'. -^ I. .{71). :' II. l(i'. i II. Kii. "' II. l.')7. • II. ISf;. ' II. I.r,).

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