LV. Ecclesia a statu, statusque ab Ecclesia sejungendus est
LVI. Morum leges divina haud egent sanctione, minimeque opus est ut hnmanae leges ad naturae jus conformentur aut obligandi vim a Deo accipiant.
LVII. La science des choses philosophiques et morales, aussi bien que les lois civiles, peuvent et doivent s'aiTranchir de l'autorité divine et ecclésiastique.
LXXVII. A notre époque, il n'est plus utile que la religion catholique soit tenue pour l'unique religion de l'État, à l'exclusion de tous autres cultes.
LXXIX. Il est faux que la liberté civile de chaque culte, et le plein pouvoir attribué à tous de manifester ouvertement et publiquement des pensées et opinions quelconques conduisent plus facilement les peuples à la corruption des mœurs et de l'esprit, et propagent la peste de l'indifférentisme.
LXXX. Le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne.
Cette dernière proposition est à sa place, car les diverses erreurs, dont rénumération a précédé, constituent bien, aux yeux d'un homme attentif, les idées décorées des noms de progrès, de libéralisme et de civilisation moderne. Aussi, pour couper court aux équivoques que présente la définition de M. Littré, et caractériser mieux que lui le libéralisme, nous disons que c'est un système politique, en vertu duquel l'action sociale des doctrines catholiques est empêchée ou tout au moins entravée. Si cette définition est juste, comme nous le croyons, il faudra reconnaître que celle de M. Littré est fausse, attendu que les intérêts généraux de la société exigent que l'action des doctrines catholiques ne soit nullement gênée.
Nous disons empêchée ou tout au moins entravée, pour atteindre le libéralisme dans toutes ses nuances^ le radicalisme aussi bien que le catholicisme libéral. Nous disons action sociale, parce que le but principal des libéraux est d'empêcher ou de restreindre l'influence des doctrines catholiques sur le corps social ; il existe toutefois un but secondaire qui, chez les radicaux, est inséparable de l'objet principal, savoir contrarier l'action catholique même sur la famille et sur l'individu. En fait, rien ne saurait être plus fécond en suites désastreuses, au point de vue de la famille et de l'individu, qu'un divorce déclaré entre l'État et l'Eglise, que l'erreur et le mauvais exemple tombant ainsi de haut sur les populations : ce que chacun, du reste, est à même de vérifier eo France. Nous aurons, dans le
LVII. Philosophicarum rerum morumque scientia, itemque civiles leges possunt et debent a divina et ecclesiastica auctoritate declioare.
LXXVII. ^(.ate nostra non amplius espedit religionem catholicam haberi tanquam unicam status religionem, cœteris quibuscumque cultibus exclusis.
LXXIX. Enimvero faisum est civilem cujusque cultus libertatem, itemque plenam potestatem omnibus attributam quaslibet opiniones cogitationesque palam publiceque manifestandi, conducere ad populorum mores animosque facilius corrumpendos ac indifferentij^mi pestem propagandam.
LXXX. Romanus Pontifex potest ac débet cum progressu, cum liberaliemo et cum recenti civiUtate sese reconciliare et componere.
cours de notre travail, plus d'une fois l'occasion de reproduire et de justifier cette remarque.
Un penseur profond et un écrivain distingué, le R. P. At, au talent duquel on doit un des meilleurs ouvrages contre le libéralisme, semble avoir reculé devant la difficulté de définir le libéralisme, et spécialement le catholicisme libéral, il a préféré en donner en quelque sorte la description. Écoutons-le :
En déterminant la position du catholicisme libéral, nous voulons préciser de plus en plus son caractère et nous rapprocher autant que possible d'une définition. Or cette théorie nous paraît être un moyen terme entre le catholicisme pur et son contraire...
L'histoire nous- enseigne que, autour de la plupart des erreurs qui se sont produites dans le monde, on trouve ordinairement deux partis, le grand et le petit; le second est la moitié du premier. Ainsi l'on distingue les ariens et les semi-ariens, les pélagiens et les semi-pélagiens ; les protestants et les semi-protestants ou les jansénistes. En politique, il y a les révolutionnaires radicaux et les semi-révolutionnaires ou les girondins. En philosophie, les éclectiques, qui prennent un peu à droite et un peu à gauche, correspondent assez à la nuance que nous indiquons. Le libéralisme est l'hérésie de notre temps. Il se décompose en libéralisme rationaliste, souvent athée, et en libéralisme catholique qu'on pourrait nommer le semi-libéralisme, parce qu'il ne prend du libéralisme que le côté extérieur, par lequel il touche à l'ordre social, en lui laissant le reste, comme si, par ce partage, il échappait à l'erreur et à la responsabilité qui en découle. Maintenant le libéralisme catholique doit nous apparaître entre le catholicisme pur et le libéralisme pur, tenant de l'un et de l'autre, et n'étant ni l'un ni l'autre...
Ceux qui ne seraient pas assez convaincus de la position qu'occupe le catholicisme libéral entre deux thèses contraires peuvent appeler les mots à leur secours. On dit : le catholicisme libéral. A cette formule nous en opposons une autre : la quadrature du cercle. En bonne logique, pour qu'une proposition soit vraie, il faut que l'attribut convienne au sujet, quand le verbe exprime cette convenance ; dans le cas contraire la proposition est fausse. Or l'attribut libéral ne convient pas au substantif caf/iolicisme, ces deux expressions jurent l'une à côté de l'autre. Le catholicisme repose sur le principe d'autorité ; chez lui, tout découle de Dieu, dont l'intervention est directe et personnelle. C'est Dieu qui révèle les dogmes, qui dicte les lois morales, qui institue l'Église mère et maîtresse des âmes ; qui lui donne sa forme, et qui lui communique ses prérogatives...
Le libéralisme procède autrement ; il est la négation plus ou moins radicale, selon la nuance, du principe d'autorité. Gomme le catholicisme a son point de départ en Dieu, le libéralisme a le sien dans la personne humaine qui s'affirme, qui jure par les lumières de son intelligence et la souveraineté de sa volonté. Le libéralisme est impatient de tout joug qu'il secoue comme une tyrannie ; il ne hait pas toujours la vérité, mais il veut la découvrir ; il n'est pas brouillé entièrement avec la vertu, mais il se réserve d'en donner la mesure. Pour lui, rien de défini, tout est à faire ; c'est l'analyse qui est l'instrument de ses conquêtes, comme le progrès est le terme inévitable où va aboutir l'eflbrt social. En religion, en morale, en politique, dans tout ordre d'idées, dans toute sphère d'action, le libéralisme apporte le même procédé. On dira peut-être que cette description
doit s'entendre du libéralisme athée et anarchique, et qu'une trop grande généralisation peut devenir une calomnie. Nous ne confondons pas toutes les écoles dans la même critique ; mais il y a des traits de famille qui sont communs à toutes, et nous ne croyons pas nous tromper en disant qu'un de ces traits, c'est la défiance de l'autorité (1).
Nous croyons être pleinement d'accord avec le R. P. At; la définition par nous donnée résume sa pensée. « Le libéralisme, dit le P. At, est la négation plus ou moins radicale du principe d'autorité. » Nous disons : c'est un système politique en vertu duquel l'action des doctrines catholiques est empêchée ou entravée. Or, les doctrines catholiques tirant toute leur valeur du principe d'autorité, il est évident que les pages que nous venons de transcrire ne sont que le développement de notre définition même.
Un journal soi-disant conservateur a donné du libéralisme la définition suivante. « Le libéralisme, dit-il, est le respect de la personnalité humaine dans la manifestation de ses activités morales ou matérielles. » Cette définition ne nous déplaît pas ; car rien n'est plus large que le mot activités; il comprend les activités licites et les activités illicites; tout produit, quel qu'il soit, de la personnalité humaine est désormais sacré, ce qui est en opposition flagrante avec le principe d'autorité, avec la doctrine catholique. Un libéral modéré nous objectera peut-être que les activités humaines doivent toujours subir le contrôle de la raison, et que, par suite, les activités raisonnables seules peuvent être admises au bénéfice du respect. Les radicaux répondent que leurs activités, qui ont pour objet la démolition des croyances, de 'la famille, de la propriété^ sont guidées par la raison pure et qu'on n'a pas le droit de les écarter. Répliquer n'est pas possible, à moins d'invoquer la vérité absolue, la vérité révélée, enseignée et maintenue par l'autorité de l'Église ; ce qui fait voir que le libéralisme et l'Église ne sauraient tomber d'accord, et que le libéralisme est bien, comme nous le définissons, un système en vertu duquel l'action de l'Église est perfidement contrecarrée.
A propos des ariens et des semi-ariens, des libéraux et semilibéraux, le P. At nous donne une page aussi bien pensée que bien écrite. Nous l'insérons d'autant plus volontiers que nous croyons y discerner certaines allusions, et comme un dessein de rapprocher les choses et les hommes du iv*^ siècle des hommes et des choses du xix", et de signaler entre les deux époques et les personnages correspondants quelques points de ressemblance. Le lecteur en jugera.
(1) Le Vrai et lé Faux en malière cVaulcrrité et de liberté; Tours, Cattier, 1874 ; nie part., chap. II.
On voit paraître à cette époque [iv^ siècle) la diplomatie théologiqne qui, sans doute, est la sœur de la modération, tant la modération est souple, tant sont divers les noms qu'elle peut porter. Les semi-ariens semblent s'être chargés de ce rôle. Leur erreur sur la divinité de Jésus- Christ, pour être un diminutif de l'erreur fondamentale, était cependant positive. Un iota les distinguait des radicaux, comme il les séparait des orthodoxes. Quand nn iota ou une virgule nous jettent en dehors de la vérité, il faut savoir les sacrifier. Nous réveillons ce souvenir dans notre discussion avec les catholiques libéraux, dont nous combattons les tendances, et dont nous respectons les intentions. Ce serait donc une inconvenance d'étudier ici Eusèbe de Nicomédie, personnage odieux, qui était un fauteur de l'arianisme, un adversaire déclaré du grand Athanase, un ambitieux sans pudeur, qui changea trois fois de siège ; qui surprit la confiance de Constantin, dont il était indigne, qui fit plus de mal à l'Église que ses plus violents ennemis, et qui est demeuré sous Tanathème de l'histoire, classé parmi les hérétiques hypocrites, que le bon goût repousse autant que la foi.
Eusèbe de Césarée n'est pas aussi suspect ; il réalise mieux la figure du modéré qui se jette entre deux camps pour les réconcilier. Malgré les reproches sérieux que la postérité lui adresse, il n'eut peut-être jamais que de regreitables hésitations. Son hétérodoxie n'est pas prouvée (1). Il avait mis sa main dans la main des saints : Pamphile lui légua son nom, ses parchemins et son cœur. Chéri de Constantin, il refusa le siège d'Antioche. Homme de prière, il visita les solitaires et respira avec joie le parfum des Thébaïdes. Les siècles ne lui ont pas marchandé la reconnaissance due à ses glorieux travaux. Il est le père de l'histoire ecclésiastique. S'il n'a pas créé l'apologétique chrétienne, il développa l'art de l'attaque et de la défense. Sa Préparation et sa Démonstration Évangéliques sont des œuvres monumentales qui honorent sa piété autant que son génie. Sa Collection des écrivains grecs a sauvé de l'oubli des fragments précieux que nous possédons. Sa Chronique est une chaîne jetée à travers le dédale des âges qui, maintenant encore, guide nos pas dans les ténèbres dupasse.
Or, cet homme, qui avait tant fait pour la vérité, gâta ses services et compromit sa renommée par un modérantisme qu'il put prendre pour de la sagesse, et qui n'était qu'un manque de courage à une époque où il en fallait beaucoup. On pensait mal de lui des deux côtés ; à droite, on l'accusait d'infidélité; à gauche, d'inconséquence; partout, d'indécision. Sa science lui assurait des influences, son attitude les rendait nuisibles. Beaucoup le suivirent qui l'auraient abandonné, s'il avait arboré franchement le drapeau de l'arianisme. Il devint le centre des esprits indéterminés ; il présida à la masse flottante qui décide de tout en penchant vers l'erreur ou vers la vérité ; qui ne pouvait pas tuer l'Église, parce que l'Église a les promesses de Dieu ; mais qui était bien capable de lui faire perdre du terrain, et de décider de sa destinée dans le monde oriental. Eusèbe de Césarée est demeuré un problème ; il est surtout un type. Sa vie prouve que les bonnes intentions ne suffisent pas, et que la modération, quand elle n'est pas pour la vérité, est contrôla vérité. Il n'y a pas de milieu (2). »
Dans le présent Essai, nous ne venons pas engager avec le libé-
(1) Eusèbe de Césarée était semi-arien. Sa doctrine était fausse, mais l'obstination seule fait l'hérétique. Dans la confusion des partis, il n'est pas aisé de déterminer les dispositions intérieures d'Eusèbe. — Note du P. At.
(2) Le Vrai et le Faux en matière d'autorité et de liberté ; III' partie, chap. viir.
ralisme une controverse sur toute la ligne ; ce n'est pas nécessaire. Il faudrait commencer par exposer les saines notions philosophiques, puis établir la divinité de la religion chrétienne, etc. Tout cela a été fait par des écrivains très-compétents; leurs ouvrages sont à la disposition de tout le monde.
Nous nous occupons ici seulement des libéraux qui admettent au moins l'ordre spiritualiste^ l'existence de Dieu et de Dieu personnel, l'existence et l'immortalité de l'âme, la loi naturelle ; mais nos arguments seront de préférence dirigés contre les libéraux qui admettent l'ordre surnaturel et la révélation.
L'homme a été créé pour connaître, nimer et servir Dieu; telle est ici-bas sa fin prochaine, immédiate, obligatoire : obtenir plus tard, par voie de mérite, la vie éternelle, sa fin éloignée et non moins nécessaire. Pour répondre aux intentions du Créateur, toute la nature vient en aide à l'homme, et si, parmi les êtres créés, il s'en trouve qui semblent lui faire obstacle, l'obstacle ne réside pas précisément dans l'objet, mais essentiellement dans le sujet qui, au lieu d'user légitime-ment, veut abuser.
Saint Augustin expose admirablement dans les lignes suivantes la condition de l'homme voyageur :
Il y a des choses dont il faut jouir et d'autres dont il faut user. Celles dont il faut jouir nous apportent la béatitude. De celles dont il faut user, nous tirons aide et appui, dans nos aspirations vers la béatitude, afin que nous puissions arriver jusqu'aux choses qui nous rendent heureux et nous y attacher. Et nous, qui jouissons et qui usons, nous sommes placés entre les unes et les autres. Si nous voulons jouir des choses dont il faut seulement user, notre essor est entravé, et quelquefois arrêté, parce que, retenus par l'amour des choses inférieures, nous sommes retardés dans la poursuite et l'obtention des choses dont il faut jouir, et même nous en sommes tout à fait détournés. Jouir, c'est s'attacher d'amour à un objet pour lui-même. User, c'est appliquer une chose à l'obtention de l'objet qu'on aime, si cependantl'objet doit être aimé; car un usage illicite doit être qualifié d'abus.
Supposons nous étrangers, ne pouvant vivre heureux que dans notre patrie, sentant le malheur de l'éloignement et désirant le voir finir, nous voudrions alors revenir chez nous; à cet effet nous aurions besoin de véhicules soit sur terre, soit sur mer, véhicules dont nous userions pour rentrer dans cette patrie où nous devons jouir. Or. si nous venions
à nous délecter des agréments du voyage et même du transport par véhicules, au point de jouir des choses dont nous avons dû user, nous ne voudrions pas alors que le chemin fût promptement parcouru, et impliqués dans des douceurs perverses, nous nous éloignerions d'une patrie dont la suavité cependant nous rendrait heureux. De même, dans cette vie mortelle, nous vivons éloignés du Seigneur, et si nous voulons revenir à la patrie où nous pouvons être lieureux, il faut user de ce monde et n'en pas jouir, de telle sorte que nous sachions discerner et contempler les perfections invisibles de Dieu, rendues perceptibles par les choses qui ont été faites, c'est-à-dire qu'au moyen des choses corporelles ou temporelles, nous arrivions à la jouissance des choses spirituelles et éternelles (1). »
Cette page du saint docteur est le commentaire saisissant des. paroles de l'Évangile :
Ne prenez point d'inquiétude au sujet de ce qu'il vous faut pour manger, boire et vous vêtir... Cherchez avant tout le règne de Dieu et sa justice.
Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements.
Tous ceux qui disent : Seigneur, Seigneur ! n'entreront pas pour cela dans le royaume des cieux, mais celui-là seul, qui fait la volonté de mon Père, entrera.
Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme?
Une seule chose est nécessaire.
D'où il suit que connaître, aimer et servir Dieu, c'est tout l'homme ; que celui qui ne connaît pas Dieu, qui ne l'aime et ne le sert pas est un homme incomplet, inutile, dégradé, coupable et enfin malheureux. Toutes les affaires que nous avons à traiter, les intérêts à débattre, les peines à supporter, les avantages à recueillir, font partie de notre tâche ici-bas, doivent s'adapter au service et à l'obéissance que Dieu réclame. En toute circonstance, hommes
(1) Res aliœ sunt quibus fruendum est, alite quibus utendum... illae quibus fruendum beatos nos faciunt. Istis quibus uteudum est tendantes ad beatitudinem adjuvamur, et quasi adminiculamur, ut ad illas quœ nos beatos faciunt pervenire atque his inhîerere possimus. Nos vero qui fruimur et utimur, inter utrasque constituti, si eis quibus utendum est frui voluerimus, impeditur cursus noster, et aliquando deflectitur, ut ab his rébus quibus fruendum est obtinendis vel retardemur vel etiam revocemur, inferiorum amore prsepediti. Frui enim est amore alicui rei inheerere propter seipsam. Uti autem quod in usum venerit ad id quod amas obtinendum referre, si tamen amandum est. Nam usus illicitus abusus potius vel abusio nominandus est.
Quomodo ergo, si essemus peregrini, qui béate vivere nisi in patria non possemus, eaque peregrinaiione utique miser! et miseriam finire cupientes, in patriam redire vellemus, opus esset vel terrestribus vel marinis vehiculis, quibus utendum esset ut ad patriam, qua fruendum erat, pervenire valeremus ; quod si amîenitates itineris et ipsa gestatio vehiculorum nos delectaret, et, conversi ad fruendum his quibus uti debuimus, nollemus cito viam finire, et perversa suavitate implicati alienaremur a patria, cujus suavitas faceret beatos : sic, in hujus mortalitatis vita peregrinantes a Domino, si redire in patriam volumus, ubi beati esse possimus, utendum est hoc mundo non fruendum; ut invisibilia Dei, per ea quse facta sunt intellecta, conspiciantur, hoc est, ut de corporalibus temporalibusque rébus ceterna et spiritualia capia mus. (Aug. De doctr. christ, lib. I.)
privés ou hommes publics, nous sommes tenus de prendre pour règle la loi divine, sans nous laisser détourner par aucune considération ni puissance humaine.
Point capital qu'il importe de ne pas oublier : l'homme est obligé de servir Dieu, mais il est incapable de le faire par les forces seules de la nature, de l'intelligence et de la volonté. Cela résulte non-seulement de la faute d'origine qui a eu pour effet d'affaiblir les lumières de l'esprit et l'énergie de la volonté, mais encore de l'impuissance native de l'être humain à s'élever par ses propres forces à l'ordre surnaturel.
Le concile de Trente enseigne que notre premier père, par le fait de sa prévarication, a été changé tout entier, et que de l'état de sainteté et de justice il est tombé dans une véritable dégradation, quant au corps et quant à l'âme (1). Cette dégradation a suivi dans les enfants d'Adam la transmission du péché (2) ; ceux-ci n'ont pu se relever ni être délivrés, soit par les forces de la nature, soit même par la loi mosaïque, et en eux le libre arbitre est affaibli et incliné au mal, quoiqu'il ne soit nullement éteint (3). L'Église enseigne en outre que la sainteté et la justice, dont le premier homme fut revêtu, correspondent à un ordre surnaturel dans lequel Adam et sa postérité ont été constitués (4). D'où il suit qu'en tout homme il faut considérer le devoir à un double point de vue, le devoir strictement naturel, à ce titre, l'homme est tenu de connaître, aimer et servir Dieu comme auteur de la nature ; le devoir surnaturel qui rattache l'homme à Dieu comme auteur de la grâce et de la gloire. Le devoir naturel est compris dans le devoir surnaturel, comme la partie dans le tout, comme le bon dans le meilleur ; l'homme ne doit pas être scindé, il ne cesse pas d'être un.
(1) Totumque Adam, per illam pPÊevaricationis offensam, secundum corpus et animam in deterius commutatum fuisse. Sess. V, Decr. de pecc. oriffinali.
(2) Ibid.
(3) Non modo gentes per viam naturœ, sed ne judcei quidem per ipsam etiam litteram legis Moysi, inde liberari aut surgere possent; tametsi in eis liberum arbitrium minime extinctum esset, viribus licet attenuatum et inclinatum. Sess. VI. Décret, de justif.
(4) Conc. de Trente, sess. V. — Cf. XXIII' proposition de Baïus, condamnée par le Saint-Siège. Enchiridion Symbol, et definitionum, Wursbourg.
Tel est le plan divin auquel nul ne saurait rien changer. Or le péché d'origine a non-seulement enlevé à l'âme humaine la beauté propre à la justice originelle, mais encore il a blessé profondément la nature, et altéré ses facultés propres. Le devoir surnaturel n'en subsiste pas moins ; de là double nécessité pour l'homme de recevoir le secours à l'aide duquel il lui devient possible de réparer ses pertes et de demeurer fidèle à sa destination, nous voulons dire la grâce, qui est un don spécial de Dieu. L'homme a besoin delà grâce même pour connaître et accomplir toute la loi naturelle (1); à plus forte raison en a-t-il besoin pour mener une vie surnaturelle par son principe et par son motif. Le principe, c'est la grâce même, qui, combinée avec notre volonté, détermine nos actes ; quant au motif, il est suggéré par la révélation, c'est-à-dire par l'ensemble des vérités que Dieu a daigné communiquer à la terre.
Nous aimons à insérer ici une page de Mgr Darboy, archevêque de Paris, écrite au sujet de l'Encyclique et du SyUabus du 8 décembre 1864 :
La présente lettre pastorale a pour but de dégager et de vous expliquer la pensée générale qui anime toute l'Encyclique et qui en fait comprendre le caractè\'e et la portée.
Cette pensée générale la voici : Dieu, par sa grâce, a placé Thumanité dans un ordre de choses surnaturel. C'est la religion chrétienne qui nous fait connaître cet ordre de choses et qui tout à la fois nous l'explique et nous donne les moyens d'y vivre avec mérite et pour notre bonheur. Il dépend de nous d'en profiter, mais non pas d'en sortir : le Christianisme est obligatoire, et non facultatif. Nous devons admettre des vérités et pratiquer des vertus dont la nature n'a elle-même ni le secret ni la force, et où l'on ne peut s'élever et se maintenir que par le secours de la grâce. En un mot, il ne suffit pas d'être raisonnable, il faut encore, être
chrétien.
Puis, comme notre destinée est une, et qu'il ne peut y avoir plusieurs morales ni plusieurs religions véritables, il s'en suit que notre vie indivi-
(1] Quod si quidam sic affecti assequimur, levia illa sunt. et quœ ad cousequendum cîelestem beatitudinem parum vel niliil momenti habent. At Deum, ut par est, amare et colère, quod majus quiddam et altius est quam ut nos humi strati id humanis viribus assequamur, numquam poterimus, nisi adminiculo divinœ gratise sublevemur. Catecb. Conc. Trid. de orat. dom. ad 3 petit.
Necessaria est Dei gratia bomini lapso, tum ad omnes ventates ordinis naturahs coenoscendas, tum ad universam legem adimplendam, tum denique ad graves tentationes super.ndas. Ad fidem catbolicam spectat quoad omnes suas partes hœc propositio In deterius totius Adam commutatio potissimum complectitur ignorantiam ex parte intellectus, in malum pronitatem ex parte voluntaUs et conçu piscentiam ex anim» et corporis conjunctione. Nisi igitur hœc vulnera homini inflicta per peccatum medicinalis Cbristi gratia curet, ineptus homo est ad tria lUa prsestaQda, quœ enumeravimus. Animadvertendum autem... impotentiam in qua nunc bomo lapsus versatur respectu horum omnium quse recensuimus moralem esse non physicam... Moralls autem hœc impotentia plures gradus admittit, tum m se, tuna respectu particularis cujusquam individui, spectatis prœsertim temporis, locL, ahisque individui ipsius adjunctis. Perroûe, Tract, de gratia; part. I, c»p. ii.
4ueUe, domestique et sociale, est gouvernée par un seul et même code divin, et que les peuples aussi bien que les individus et les familles doivent être et paraître fidèles à leur vocation chrétienne. Par conséquent il faut que l'Evangile les inspire, les domine et les dirige, que son souffle vivant et généreux pénètre leurs lois, anime et règle leurs mœui'S, ennoblisse et vivifie leur activité.
Mais les peuples, comme les individus, ont leurs illusions, leurs entraînements et leurs défaillances. Quand donc ils se méprennent sur les vrais caractères et les éléments essentiels de la liberté, du progrès et de la civilisation, et que, fascinés et séduits par le charme et l'éclat tout extérieur de leur existence, ils perdent de vue les conditions de lemgrandeur morale, n'est-il pas juste et nécessaire qu'une voix autorisée se fasse entendre, qui leur rappelle le droit oublié, la loi méconnue, le devoir trahi"? Quand l'humanité, en marche vers le ciel qui est sa patrie, semble vouloir s'attacher à la terre qui n'est qu'un exil ; quand, découragée par les fatigues, ou retenue par les agréments de la route, et préférant le plaisir au mérite et les joies d'un jour à toute une éternité de bonheur, elle s'enferme dans l'étroit horizon du présent, comme si tout y finissait, au lieu de porter vers son grand avenir sa pensée et ses vœux, n'est-il pas beau qu'un pouvoir paternel, une douce magistrature, dans l'indépendance d'un ministère respecté, crie à l'auguste vo.yageuse, en lui montrant le but à poursuivre : « Une seule chose est nécessaire ? Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme"? Sans la foi il est impossible de plaire à Dieu. Qui n'est pas avec lui est contre lui; qui namasse pas avec lui disperse. Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. La religion porte avec elle sa propre récompense, ayant tout à la fois les promesses de la vie présente et de la vie future. Plus loin donc et plus haut, sursum corda!,..
Prêtez donc l'oreille à ces accents, Nos très-chers Frères, vous qui avez la foi, et plus encore que les autres, vous qui avez besoin de la retrouver. Rendez-vous compte de vous-mêmes et reconnaissez qu'il y a deux impulsions sous lesquelles se meut votre activité et s'écoule votre vie : on les nomme la nature et la grâce. La nature a été blessée et affaiblie par une chute faite dès l'origine; de là vient que ses tendances ne sont pas saines, ni ses forces complètes même dans leur ordre propre. La grâce, lumière et énergie surnaturelle, est donnée gratuitement aux hommes pour les élever au-dessus d'eux-mêmes, pour les guider et les soutenir dans le chemin de leurs éternelles destinées. Entre la nature et la grâce, n'y a-t-il pas une différence infinie ? Oui, puisque l'une ne peut'nous faire entrer au ciel, et que l'autre nous y conduit. Mais cette différence est-elle aussi remarquée qu'elle devrait l'être? Non... C'est cette distinction et cette différence qui sont le point de départ doctrinal et le fond même de l'Encyclique (1).
Ainsi, il demeure entendu que, outre le premier et indispensable appui que Dieu nous prête, dans l'ordre naturel, pour exister, vivre, exercer nos facultés, pourvoir à nos besoins, un autre secours est nécessaire, soit à cause du dommage causé à la nature par le péché d'origine, soit à cause de notre vocation à un état surnaturel, c'est-à-
(1) Mandement pour le Carême 1865. — VEncyclique et l'Episcopat ; Paris, Pougeois, 1865.
dire à un ordre plus relevé de connaissances, de devoirs et de récompenses (1). Ce secours, par les mérites du Rédempteur, est mis à notre disposition. Or ce secours, qui est la grâce, s'obtient par la prière et par les sacrements. Par conséquent personne n'est dispensé de recourir à la prière et aux sacrements ; par conséquent aucune puissance humaine n'a le droit d'interdire ni d'entraver la prière, soit privée, soit publique, non plus que la réception et l'administration des sacrements, la prédication de l'Évangile, le soin que l'Église prend des âmes, en particulier de la jeunesse et des pauvres ; enfin les efforts qu'elle fait pour convertir les infidèles et ramener les dissidents à l'unité.
La société est d'institution divine. L'état de société procure et assure aux individus comme aux familles des avantages précieux. Ces avantages consistent en ce que tous les membres du corps social peuvent et doivent s'entr'aider pour réaliser ici-bas les intentions du Créateur, et observer fidèlement sa loi. Borner les biens sociaux à des profits purement temporels, ce n'est pas seconder, c'est contrarier la Providence dans ses desseins de miséricorde sur l'humanité. Ce ne sont pas seulement les hommes considérés comme individus qui sont appelés au service de Dieu, mais encore et surtout les hommes constitués en société, formant des nations et des peuples. La raison seule le dit; la sainte Écriture ne cesse de le répéter.
Le Christ est constitué la tête, le chef, le maître et la lumière des nations (2). En lui toutes les nations seront bénies (3); elles lui ont été données en héritage, ses possessions atteignent les limites de la terre (4) ; les nations viendront à lui, l'adoreront, le prieront, espéreront en lui (5); elles seront rassemblées devant lui pour être
(1) Cf. les propositions condamnées III, IX, XIV, XV et XVI, citées plus haut, § 1•^ (2] Constitues me in caput gentium. Ps. 17, 44. — Dedi eum ducem ac preeceptorem gentibus. Is. 55-4. — Lumen ad revelationem gentium. Luc. 2, 32.
(3) Benedicentur in semine tuo omnes gentes. Gen. "2^, 18.
(4) Dabo tibi gentes hsereditatem tuam, et possessionem tuam termines terrâe. Ps. 2, 8.
(5) Fluent ad eum omnes gentes. Is. 2, 2. — Adorabunt eum omnes reges terrae, omnes gentes servient ei. Ps. 71, 11. — Ipsum gentes deprecabuntur. Is. 11, 10. — Et qui exurget regere gentes, in eum gentes sperabunt. Rom. 15, 12.
jugées (1) ; toutes les patries, toutes les familles de peuples sont appelées à lui rendre gloire et honneur (2). Los peuples qui oublient Dieu doivent se convertir (3). La justice les élève, le péché les rend misérables (4). Heureuse la nation dont Dieu est le Seigneur (5) ! Malheur à la nation pécheresse (6) !
Aucun catholique ne peut décliner la valeur de cet enseignement. Par conséquent ceux qui sont investis des pouvoirs publics, et chargés de veiller aux intérêts des peuples, ne doivent point oublier qu'il n'y en a pas de plus grands que ceux qui se rattachent au service de Dieu et au salut des âmes. Sacrifier ou même simplement négliger de tels intérêts, n'en tenir aucun compte dans le gouvernement, dans la législation, dans l'administration de la justice, dans la distribution des charges et des honneurs, c'est causer aux individus et aux peuples un dommage certain, considérable, puisque le bon ordre social exige l'accomplissement du devpir par chacun et par tous, que le devoir ne peut être accompli sans la connaissance et la pratique de l'Évangile, ni sans la grâce qui en est la compagne.
Donc si les pouvoirs publics ne s'associent pas à l'action salutaire de l'Évangile, les erreurs et les vices, libres de toute répression, au moins de répression suffisante, exerceront d'immenses ravages, corrompront les esprits et les cœurs, affaibliront du même coup les individus, les familles et tout le corps social, dans le sein duquel un germe de décomposition s'implantera pour produire, à l'heure des justices de Dieu, la barbarie et la mort. Cet effondrement est inévitable ; car il est écrit que ceux qui prétendent bâtir une cité, gouverner une nation sans le secours de Dieu, travaillent pour le néant.
Quoique chacun des termes ordre naturel,, ordre surnaturel^ homme, citoyen, chrétien:, catholique, dissident, offre à l'esprit un sens distinct, il n'en faut pas conclure qu'il soit loisible de traiter l'homme comme appartenant à l'ordre naturel, abstraction faite de Tordre surnaturel, et de ne voir en lui qu'un citoyen, abstraction faite du catholique ou du dissident.
Premièrement, l'ordre purement naturel n'a jamais existé. Adam, au moment de sa création, a reçu simultanément la nature et la
(1) Congregabuntur ante eum omnes gentes. Matt. 25, 32. — Jiidicentur gentes in conspectu tuo, Ps. 9-20.
(2) Afferte Domino, patrise gentium, afferte Domino gloriam et honorera. Ps. 95, 7. — Adorabunt in conspectu ejus univers» familite gentium. Ps. 21, 28,
(3) Convertantur gentes quœ obliviscuntur Deum. Ps. 9, 18.
(4) Justitia élevât gentes, miseros autem facit populos peccatum, ProT. 14, 34.
(5) Beata gens cujus est Dominus Deus ejus. Ps. 32-12.
(6) Vœ genti peccatrici. Is. I, 4.
grâce, c'est-à-dire qu'il a été élevé à un ordre surnaturel. Si l'on veut, avec quelques théologiens, que l'ordre naturel ait existé pour Adam durant une certaine période, il est de foi que le premier homme a été constitué, ainsi que sa descendance, dans un ordre surnaturel, d'où il suit que la vocation surnaturelle est indélébile dans tout homme venant au monde.
Secondement, du moment qu'on est homme, on contracte l'obligation d'être catholique, puisque, comme nous l'avons dit ci-dessus, la destination principale de l'homme est de connaître, aimer et servir Dieu, et qu'on ne peut connaître, aimer et servir Dieu que par les doctrines catholiques acceptées et pratiquées. Ainsi dans tout individu, le citoyen, le catholique ouïe dissident se confondent; affecter de ne voir que l'homme naturel, le citoyen légalement reconnu, c'est s'égarer volontairement.
Le pouvoir public n'a donc pas le droit d'ignorer et de méconnaître la qualité et la dignité du catholique, il a charge de maintenir celui qui en est investi dans la jouissance des biens surnaturels qui lui sont attribués, et de songer aussi à l'infériorité du dissident, pour en faciliter la réhabilitation : le bien social l'exige. Autant de bons et fervents catholiques, autant de forces acquises à l'Etat; autant de mauvais catholiques et de dissidents, autant de forces perdues. Cette observation devient plus saisissante encore, quand on songe que les idées modernes exigent que tous les citoyens soient admis aux fonctions publiques, sans distinction de culte.
La société se meurt, s'écriait Fillustre Donoso Certes ; elle se meurt parce que, de même que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de la parole divine, de même, les sociétés ne périssent pas seulement par le fer, mais par toute parole anti-catholique sortie d'une bouche impie.
D'après la doctrine ci-dessus exposée, ce n'est pas seulement l'homme individu, qui est appelé à une fin surnaturelle, mais c'est encore le corps social lui-même.
L'Eglise, écrivait le cardinal Antonelli au nom de Pie IX, a reçu de Dieu ia sublime mission de conduire les hommes soit individuellement, soit réunis en société, à une fin surnaturelle. Elle a donc, par là-même, le pouvoir et le devoir de juger de la moralité et de la justice de tous les
actes, soit intérieurs, soit extérieurs, dans leur rapport avec les lois naturelles et divines (1).
Mgr Berteaud, évêquc de Tulle, a magnifiquement développé la même pensée; le lecteur nous saura gré de lui mettre sous les yeux une page véritablement étincelante.
Les nations ont une grande personnalité; comme telles, elles doivent vivre de la vie divine aussi bien que les individus. La France a eu cette vie dès ses premiers jours; tels ou tels accidents n'y font pas obstacle absolu à rheure présente. Dieu entend employer les nations, il les a façonnées et dotées en conséquence. Héritage du Christ, elles ont des devoirs envers lui. Pour remplir ces devoirs, des grâces leur sont assurées; leur liberté associée à l'action divine produit des fruits très-beaux. Elles se construisent deux gloires, celle du temps et celle de l'éternité. Les nations chrétiennes l'emportentsur toutes les autres ici-bas; la législation, la science, l'art, la paix, la guerre, tous ces modes, par lesquels se déploie leur vie, sont décorés d'empreintes divines; nous aimons à espérer qu'elles seront rémunérées là-haut, nous voulons notre France couronnée au ciel dans sa forme de nation.
L'élément surnaturel est un très-grand et très-brillant principe de vie, l'âme d'un peuple peut le recevoir; tout comme l'individu, animé par lui, monte et se déploie dans une forme supérieure, ainsi le peuple. Après tout, l'élément surnaturel est le seul principe inépuisable de l'exaltation humaine. Les éléments de la simple nature ont des énergies limitées, un élément fini est fini dans ses éclosions; les prédicateurs du progrès sans terme jouent avec les mots. Et cela est si vrai que les entendus de la secte prophétisent des transformations vitales ici ou ailleurs. Ils sentent le besoin de principes plus hauts, d'éléments neufs, ou ajoutés ou substitués aux anciens : de telle sorte que, pour avancer, l'homme serait facilement destiné à cesser d'être lui-même, à prendre un nouvel être quelque part. Ainsi, la doctrine si douce et si glorieuse de l'avènement du principe surnaturel dans rhumanité est parodiée forcément. Eh bien ! donc, dès cette terre, un élément vital de la plus haute portée nous estoctroyé. Quoique cet élément, donation de la miséricorde, soit distribué dans des mesures que détermine la libre et divine sagesse, il n'en contient pas moins des énergies fécondes que jamais ni individus, ni peuples n'épuiseront. Avec cette adjonction brillante et forte, qu'ils aillent les individus! qu'ils aillent les peuples! les voilà munis d'un principe nouveau qui exalte leur nature. Qu'ils aillent! ils ont devant eux le plus noble des buts, la face même de Dieu; leur traversée est glorieuse, leurs actes brillent d'un grand éclat. Ils ne seront jamais condamnés à écrire l'inventaire d'une gloire finie; leur passé illustre est suivi d'un avenir plus illustre encore, la vie chez eux est inépuisable, parce que les principes ne s'épuisent pas (2).
Ici réminent écrivain fait remarquer que les partisans du naturalisme sont nécessairement sous l'influence du surnaturel, et qu'ils se méprennent sur le principe de certains avantages dont ils jouissent, grâce au christianisme. Écoutons le :
(1) Dépêche du 19 mars 1870, en réponse au Mémorandum de M. Daru. (9.) Lettre pastorale à l'occasion de l'Encyclique du 8 décembre 1864. — UEnc'jclique et l'Episcopat ; Fsltïs, Pougeois, 1865.
Nous savons bien qu'on espère trouver une compensation à la perte de si grandes choses dans les emprunts que fera la raison humaine. L'élément surnaturel étant lumière, on lui prendra des rayons pour en décorer l'humanité séparée ; il suffira de nier le plagiat et d'attribuer cela à la nature. On peut commettre de pareils larcins, et une nation parée de couleurs et de formes dérobées en haut lieu conservera une espèce de décoration. Mais vous avez mis à l'état froid ces emprunts et ces vols ; puis l'élément surnaturel n'est pas lumière seulement, il est vie et vie très-agissante. Prendre quelques données doctrinales du principe divin, c'est s'aider un peu : vous n'aurez jamais qu'une vie inférieure. Or, Dieu entend insérer dans les grands réceptacles de l'âme des nations une vie très-réelle et très-haute. On était appelé à produire des actes divins et humains tout à la fois, c'était pour notre race une fortune incomparable, on décrète que de telles grandeurs sont inacceptables désormais. Aux individus, liberté de faire les divins, tant qu'il leur plaira; les sociétés n'ont pas de prétention si haute. Lanation, cette grande personnalité, sera désormais dépassée par ses propres fils. Ceux-ci pourront déployer une vie magnifique, elle n'en aura ni le soupçon, ni le regret. L'individu meilleur et plus grand que la patrie fera des actes dont elle sera incapable, patricien céleste condamné à demeurer dans une association plébéienne, glorieux vivant enchaîné à un demi-mort. En vérité, ces théories sont peu d'accord avec tant d'espérances et de présages sur l'avenir de l'humanité; après tout, on méconnaît le plan de Dieu (1).
Sous ce style inimitable quel est l'enseignement que Mgr révêque de Tulle veut faire pénétrer dans le cœur de tous? Le voici dépouillé de sa riche parure, réduit à l'expression simple: la société, instituée par Dieu, a été faite pour devenir, être et rester chrétienne, c'est-à-dire catholique. Le baptême, que chacun de ses membres a reçu, profite à la nation. Il n'est plus permis à la nation, aux sujets comme aux chefs, de vivre et d'agir autrement qu'en chrétiens, c'est d'ailleurs pour la nation comme pour l'individu, une question de vie ou de mort.
Repousser le christianisme, ou, ce qui revient au même, vivre en dehors de lui, c'est accepter, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, qu'on le sache ou qu'on l'ignore, l'infériorité résultant de la faute originelle ; c'est vouloir, avec une intelligence obscurcie, un libre arbitre diminué, une volonté impuissante, accomplir l'ensemble des devoirs, même naturels, imposés à l'homme, c'est fouler aux pieds le Fils de Dieu, traiter d'impur le sang de l'alliance et outrager l'esprit de grâce (2) : en deux mots, c'est commettre le plus grand des crimes et tenter l'impossible.
Ce qui est possible, et ce qui est prescrit, le voici : c'est que le corps social, tête et membres, accepte les lumières et les forces qui sont la propriété exclusive du christianisme. Quand le Christ
(1) Ihid.
(2) Héb. X, 29.
disait au paralytique : Lève-toi et marche, il ne faisait point appel à des forces naturelles absentes; il communiquait aux membres inertes un secours venant du ciel, à l'aide duquel le paralytique put marcher et marcha d'un pied ferme. Sil'homme, si la société, paralysés par le péché, refusent le secours divin, ils se condamnent non pas seulement à l'immobilité et à l'impuissance, mais à la consomption, à la dissolution sur place. Entendons encore Mgr Berteaud :
Mais enfin, disent-ils, le siècle n'a-t-il pas ses droits? Il faut répondre. Le siècle ? Il a été fait pour nous, les fils de l'intellect divin, propter nos iitique feo'sti saeculum {l) ; c'est à nous aussi que la terre a été donnée, terram dédit filiis hominum{2). La troupe des révoltés est une espèce de néant ; de leurs prétentions, Dieu ne fait pas plus de compte que des crachats jetés hors de la bouche (3). Ces foules de riens n'ont aucun droit sur le temps et sur l'espace; elles sont plaisantes de se targuer de leurs agitations, d'alléguer les siècles, comme si Dieu avait creusé la durée pour y faire passer un flot roulant de non-sens et d'absurdités. Dieu garde le siècle et la terre à l'usage des siens. Pendant que les temps s'écoulent, le plan de Dieu se développe, l'action divine et la liberté humaine composent des faits ilUustres, la terre est fière de porter ces labeurs. Les aliénés, les hostiles ont beau s'agiter; ils humilient la terre de leur poids et les siècles gémissent de servir de mesure à ces folies... De petites inventions, des découvertes de peu ne sont i)as repoussées par la foi, mais ce n'est pas en ces médiocres choses que consiste la grandeur des siècles. Les siècles sont grands par le déploiement toujours plus large de la liberté humaine unie à Dieu. Les révoltés font petitement ou ne font rien qui vaille; le siècle ne leur appartient plus. S'ils y restent enclos, c'est que Dieu est patient, mais il n'entend pas sortir de la durée temporaire dans laquelle il entra par amour, et que les siens reçoivent un congé! On ne licencie ni Dieu, ni son Église (4).
De l'enseignement qui précède il suit que le refus d'adhérer à l'Eglise catholique est non-seulement un désordre, mais encore un crime. Le dissident est triplement coupable, envers Dieu, envers lui-même, envers la société. Toute révolte contre l'Église est un attentat contre l'ordre social, et l'autorité civile a le droit et le devoir de prévenir et de réprimer cet attentat. Si celle-ci n'use pas de ce droit et si elle néglige ce devoir, sauf les exceptions dont nous parlerons plus loin, elle devient elle-même coupable.
Il résulte du même enseignement qu'envisager la société spirituelle et la société temporelle comme deux sociétés « parallèles faites pour vivre ensemble sans se confondre (5), » c'est admettre un dua-
(1) Esdr. IV, 6, 33.
(2) Ps. 113, 16.
(3) Esdr. IV, 6, 56.
(4) Lettre pastorale à l'occasion de l'Encyclique du 8 décembre 1864. — L'Encyclique et CEpiscopat.
(5) Défense de Popuscule, etc., p. 76.
lisme qui n'existe pas, et appliquer aux peuples une distinction qui n'est vraie que lorsqu'il s'agit du pouvoir. Il existe en effet deux puissances : le sacerdoce et l'empire, l'Église et l'État; chaque puissance a ses attributions propres, mais l'une et l'autre agissent au profit d'un même corps social , appelé à la vie surnaturelle, c'est-à-dire catholique. Doue, imaginer deux sociétés en présence, une société laïque et une société chrétienne, mettre en quelque sorte les citoyens d'un côté, les catholiques de l'autre, c'est tenter une distinction que les faits ne supportent pas , c'est séparer ce que Dieu a indissolublement uni.
Les admirables conférences données à Notre-Dame de Paris, durant l'Avent 1876, devraient ici être reproduites tout entières, nous nous bornons au passage suivant :
A l'Église vous avez dit : Fille du Ciel, livrez-vous librement aux objets de votre céleste mission parmi nous. Du monde extérieur rien ne vous regarde ! C'est de nous seul qu"il relève ! Puissance spirituelle, votre royaume n'est pas de ce monde. Dans les murs de vos temples enfermezvous, et là, vous adressant au petit nombre de croyants, que le siècle voit passer avec indifférence et qu'il laisse librement suivre leur culte, parlez à leurs âmes. Que sur vos lèvres les fidèles trouvent des paroles d'espoir et d'immortalité, dont elles ont autant besoin qu'elles sont inutiles au reste du monde. Si vous sortez de vos temples, que ce soit, messieurs, poui^ répandre des consolations et semer des bienfaits : la vérité est là seulement où se trouve la charité.
En aucune façon, nous n'acceptons ces prescriptions et ces limitations, puisque les nations appartiennent à Dieu. Dieu les a données à son Fils incarné, celui-ci a prescrit à l'Eglise de les enseigner comme leur véritable maîtresse. Notre auditoire à nous, hommes de l'Église, c'est donc le monde tout entier! Il n'est pas sur la terre un seul être auquel nous ne voulions et nous ne devions faire du bien. Pas davantage, lorsque vous nous renfermez dans nos temples, que lorsque vous venez à vous troubler de ce qui s'enseigne dans l'assemblée des croyants et que vous traitez, on vous a dit récemment avec quelle vérité, d'immixtion sans excuse, d'empiétements sans but, nous ne nous arrêterons à vos paroles. Nous avons notre mandat de plus haut que votre poussière, et toujours, en tout, malgré tout, nous le suivrons.
Regardez : partout où habite l'Eglise, le vrai est connu, le bien pratiqué, le beau suivi ; partout où elle n'est pas venue encore, partout où elle a disparu un jour, c'est le mal, c'est le faux, c'est le hideux. Ce fait est plus évident dans l'histoire du monde que l'éclat du soleil en plein jour. Proclamons-le donc aujourd'hui : l'Eglise est la conscience du monde ! le monde ne pourra jamais se séparer de l'Église sans périr ! (1)
(1) Le R, p. Roux, de la compagnie de Jésus, Le xix« siècle en face de la conscience et de l'Eglise. — Univers, o décembre 1876.
L'Église a subsisté dans tous les temps, non pas sans doute dans la forme qu'elle a reçue de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; nous voulons dire que, dans tous les temps, le service de Dieu et l'affaire du salut ont été obligatoires pour tous les hommes, que ceux-ci, en leur qualité de serviteurs de Dieu, constituent une société spirituelle qui se confond avec la société civile, à tel point que leurs devoirs, comme serviteurs de Dieu, occupent la première place parmi les devoirs sociaux.
Le Christianisme est venu compléter et perfectionner les institutions précédentes ; il a doté le monde d'une autorité visible et infaillible chargée spécialement de diriger l'humanité dans le service de Dieu et les voies du salut. Par suite, le rôle des pouvoirs publics, en ce qui touche le même objet, a changé de caractère ; il se borne maintenant à suivre et à seconder l'action de l'Église. Avant Jésus- Christ et la constitution de l'Église, l'initiative et la responsabilité du culte public dû à Dieu par le corps social , le maintien do la loi divine, soit dogmatique soit morale, incombaient à l'État. Aujourd'hui, l'État n"a plus que le devoir de s'attacher aux prescriptions de l'Église et de les faire observer ; de là le titre à'évéqiie extérieur donné au prince par la tradition ecclésiastique.
L'union de l'Église et de l'État remonte, en droit et en fait, jusqu'à l'origine de l'humanité, et la rupture à laquelle on travaille est un démenti donné à la sagesse de tous les âges et de tous les peuples. Cette union, dans les monuments de la révélation, ainsi que nous l'avons vu plus haut, est déclarée, par Dieu même, nonseulement légitime mais nécessaire et obligatoire pour l'Etat. Ce n'est pas assez dire : il faut ajouter que l'action do l'Eglise sur les pouvoirs publics, sur tout le corps social et ses institutions, est également nécessaire, et que c'est une obligation pour l'Etat de l'accepter.
Dès l'apparition du Christianisme, les gouvernements refusèrent de se dessaisir du droit 'de statuer sur la religion des peuples, et au nom, disaient-ils, de la majesté des lois violées, ils opposèrent à l'Eglise une résistance obstinée ; c'est ainsi que les persécutions
commencèrent. Elles durèrent jusqu'à ce que les princes eussent reconnu la suprématie du Christ. Plus tard, et souvent, la puissance séculière a tenté de ressaisir ses droits passés ; aujourd'hui encore, et sans sortir de l'Europe, nous voyons des potentats prétendre concentrer dans leurs mains le pouvoir civil et le pouvoir spirituel. Ils adoptent la théorie publiquement étalée, en 1802, à la tribune française, par le célèbre Portails, à l'occasion du Concordat de 1801 et des articles dits organiques.
L'unité de la puissance publique et son universalité est une conséquence nécessaire de son indépendance. La puissance publique doit se suffire à elle-même : elle n'est rien si elle n'est tout. Les ministres de la religion ne doivent point avoir la prétention de la partager ni de la limiter (1),
La puissance publique n'est rien si elle n'est tout! Cet axiome fait frémir. Nous supposons que Portalis n'en a pas compris la portée. Le socialisme le plus radical ne tient pas un autre langage ; il n'est pas permis de broyer aussi lestement la liberté humaine, la liberté de l'individu, la liberté des familles, des communes, des peuples, sans en excepter la propriété ; surtout de nier les droits de Dieu sur la société, la puissance publique et ceux qui en sont les agents.
Expliquons-nous ; il ne s'agit point de partager ou de limiter la puissance civile au profit des ministres de la religion. Portalis et les libéraux ne manquent jamais d'évoquer aux yeux des ignorants le spectre de la théocratie. Qu'est-ce que la théocratie ? une forme de gouvernement immédiatement fixée par Dieu, maintenue par des hommes en communication directe et surnaturelle avec Dieu. L'histoire ne cite qu'un seul peuple qui ait possédé un gouvernement théocratique, celui qui a eu l'insigne honneur de s'appeler le peuple de Dieu! Le christianisme, qui lui a succédé, n'en a point conservé les institutions politiques. Le nouveau peuple de Dieu, le peuple chrétien, ne repousse sans doute aucune des formes légitimes de gouvernement, il n'en est pas moins certain que la doctrine catholique s'impose aux individus, aux familles, aux communes, aux sociétés et aux gouvernements, attendu que la doctrine catholique est la vérité et la vérité divine. Cette doctrine fournit des règles sûres pour discerner le vrai du faux, le juste de l'injuste, l'utile du dangereux, le nécessaire du facultatif; procure en même temps à tous, à ceux qui gouvernent comme à ceux qui sont gouvernés, la grâce, c'est-à-dire le moyen d'accomplir leur devoir, moyen providentiel et nécessaire,
(1) Discours, rapports, etc., sur le concordat. — Rapport sur les articles organiques; Paris, 1845, Joubert.
eu égard à. l'insuffisance native de l'homme. Il suit de là que l'État n'est nullement dispensé de l'obligation, qui pèse sur tout ce qui est humain, de se conformer aux prescriptions catholiques; le bonheur et la vie des sociétés y sont intéressés au plus haut degré. Portails a donc eu tort de dire ce qui suit :
Je ne dois pas omettre la disposition par laquelle on déclare que la religion catholique est celle des trois consuls et de la très-grande majorité de la nation. Mais je dirai en même temps qu'en cela on s'est réduit à énoncer deux faits qui sont incontestables, sans entendre par cette énonciation, attribuer au catholicisme aucun des caractères politiques qui seraient inconciliables avec notre nouveau système de législation. Le catholicisme est, en France, dans le moment actuel, la religion des membres du gouvernement, et non celle du gouvernement môme. Il est la religion de la majorité du peuple français, et non celle de l'État. Ce sont des choses qu'il n'est pas permis de confondre, et qui n'ont jamais été confondues (1).
Nous ne confondons pas les notions; nous saisissons parfaitement le sens de Portails. Nous entendons que les hommes investis des pouvoirs publics peuvent être catholiques, mais qu'il est défendu, de par les idées modernes, au gouvernement d'être catholique, c'est-àdire de se diriger d'après les principes catholiques. Autant valait dire qu'il est interdit au gouvernement de connaître la vérité et de s'y conformer ; interdit au malade , à l'infirme , de recevoir de la main de Dieu le remède et la santé ; au pilote d'accepter une boussole; au soldat, un casque, un bouclier et une épée. Ce remède, cette boussole, ce casque, ce bouclier, cette épée, c'est la foi catholique et sa compagne exclusive, la grâce, qui est lumière, appui et force. Tel est le délire des nouveaux sectaires ; telle est la monstruosité que le libéralisme ne craint pas de prêcher jusque sur les toits.
Reprenons la comparaison tirée de saint Augustin. Portails contraint tous les Français à s'embarquer sur le vaisseau de l'État, pour accomplir leur voyage en ce monde. Mais le pilote n'a point de but, si ce n'est celui de rendre le voyage agréable; déplus, le vaisseau n'abordera jamais aux rivages de la patrie. Tous les passagers, pilote compris, seront un jour ou l'autre jetés par-dessus bord dans l'éternité, pour devenir ce qu'il plaira à Dieu. Le navire ne manquera jamais de pilotes, et il continuera de tournoyer au milieu des tempêtes de ce monde jusqu'à ce qu'un dernier orage le fasse sombrer. Telle est l'étrange et douloureuse condition à laquelle la phi-
(i) Discours, rapports, etc.. — Discours sur Vorgemisation des cultes.
losophie, au dire de Portails, assujettit le vaisseau et les malheureux voyageurs. Admire qui pourra! C'est ici le lieu de rappeler que le Saint-Siège a condamné la proposition suivante ;
LXSYII. A notre époque, il n'est plus utile que la religion catholique soit tenue pour Tunique religion de l'État, à l'exclusion de tous autres cultes (1).
Portails dit ailleurs :
On ne doit jamais confondre la religion avec l'État : la religion est la société de Ihomme avec Dieu, l'Etat est la société des hommes entre eux (-2).
Il est beaucoup plus exact de dire que la religion a pour objet les rapports de Dieu avec l'homme et ceux de l'homme avec Dieu, et que l'État est le pouvoir chargé de maintenir le bon ordre dans la société. Or, le bon ordre exige que la religion et la vraie religion garde tous ses droits. Si l'on veut que l'Etat soit la société ellemême, on dira que les hommes sont unis entre eux précisément pour accomplir leur devoir, principalement celui qui regarde le service de Dieu, ainsi que nous l'avons enseigné.
Donc, lorsque l'Etat laisse à l'Eglise sa liberté^ il ne remplit qu'une partie de sa charge; il est obligé, en outre, par la nature même des choses, au nom des intérêts généraux, de seconder l'Eglise dans son œuvre, qui est une œuvre éminemment sociale, et d'aplanir, autant qu'il est en lui, les obstacles qu'elle peut rencontrer. L'Eglise ne demande rien de plus. Toutefois, elle ne demeure pas indifférente en face des révolutions, surtout lorsque ces révolutions touchent aux principes etles compromettent, et elle garde ses préférences pour les institutions le plus en harmonie avec ses doctrines^ c'est-à-dire les plus propres à donner aux nations l'ordre, la justice, la paix des consciences et le salut éternel. De plus, comme elle est juge souveraine de tout acte humain, comme il lui appartient de prononcer que tel ou tel acte est opposé ou conforme à la loi divine, elle peut flétrir les révolutions qui portent atteinte aux droits soit d'une dynastie, soit d'un peuple.
(1) Voir le texte latin plus haut § !«'.
(2) Discours, rapports, etc.. — Rapport sur les articles organiques.
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Les principes que nous venons d'énoncer ne sont point ceux de Portalis. Cet homme d'Etat ne cache pas son admiration pour la religion catholique, mais en même temps il met au-dessus d'elle une sorte de religion générale dont l'Église ne serait qu'une branche. Invention pure. Par suite, il revendique pour l'État le droit et même le devoir de protéger également tous les cultes; il érige ainsi l'indifférentisme en dogme gouvernemental. Il est manifeste que le libéralisme se fait gloire et honneur de s'attacher à ses pas. Ecoutons ce singulier docteur :
Je m'empresserai toujours de rendre hommage à nos découvertes, à notre instruction, à la philosophie de nos temps modernes. Mais, quels que soient nos avantages, quels que soit le perfectionnement de notre espèce, les bons esprits sont forcés de convenir qu'aucune société ne pourrait subsister sans morale... or Tutihté ou la nécessité de la religion ne dérivet-elle pas de la nécessité même d'avoir une morale ? L'idée d'un Dieu législateur n'est-elle pas aussi essentielle au monde intelligent que l'est au monde physique celle d'un Dieu créateur et premier moteur de toutes les causes secondes? (1).
Au lendemain des horreurs révolutionnaires, fléchir le genou devant la philosophie des temps modernes, et vanter le perfectionnement de l'espèce humaine, c'est trop fort.
Les lois et la morale ne sauraient suffire. Les lois ne règlent que certaines actions, la religion les embrasse toutes. Les lois n'arrêtent que le bras, la religion règle le cœur. Les lois ne sont relatives qu'au citoyen, la religion s'empare de l'homme...
Ces distinctions sont inacceptables. On ne peut pas logiquement mettre d'un côté les lois et la morale, de l'autre la religion; d'un côté l'homme, de l'autre le citoyen. Les lois humaines justes obligent en conscience, et non-seulement pour le bon ordre du dehors. La morale a nécessairement pour base le dogme. Enfin, l'homme et le citoyen, c'est tout un. Tels sont les procédés sophistiques à l'aide desquels le libéralisme a pénétré dans beaucoup d'esprits.
(1) Discours, rapports,,. Discours sur V organisation des cultes.
Les hommes en s'éclairant deviennent-ils des anges?... Les savants et les philosoplies de tous les siècles ont constamment manifesté le désir louable de n'enseigner que ce qui est bon, que ce qui est raisonnable ; mais se sont-ils accordés entre eux sur ce qu'ils réputaient raisonnable et bon ? Règne-t-il une grande harmonie entre ceux qui ont discuté et qui discutent encore les dogmes de la religion naturelle ? Chacun d'eux n'a-t-il pas son opinion particulière et n'est-il pas réduit à son propre suffrage ?... L'intérêt des gouvernements humains est donc de protéger les institutions religieuses, puisque c'est par elles que la conscience intervient dans toutes les affaires de la vie, puisque c'est par elles que la morale et les grandes vérités qui lui servent de sanction et d'appui sont arrachées à* l'esprit de système, puisque c'est par elles, enfin, que la société entière se trouve placée sous la puissante garantie de l'Auteur même de la nature (1).
Au lieu d'institutions religieuses, mettez institutions catholiques, le morceau sera parfait. Rendons encore justice à Portalis pour les lignes suivantes :
Pourrions-nous méconnaître l'heureuse influence du christianisme sans répudier tous nos chefs-d'œuvre en tout genre, sans les condamner à l'oubli, sans effacer les monuments de notre propre gloire? En morale, n'est-ce pas la religion chrétienne qui nous a transmis le corps entier de la loi naturelle ? Cette religion ne nous enseigne-t-elle pas tout ce qui est juste, tout ce qui est saint, tout ce qui est aimable ? En recommandant partout l'amour des hommes, et en nous élevant jusqu'au Créateur, n'at-elle pas posé le principe de tout ce qui est bien ? n'a-t-elle pas ouvert la véritable source des mœurs? Si les corps de nation, si les esprits les plus simples et les moins instruits sont aujourd'hui plus fermes que ne l'étaient autrefois les Socrate et les Platon sur les grandes vérités de l'unité de Dieu, de l'immortalité de l'âme humaine, de l'existence d'une vie avenir, n'en sommes-nous pas redevables au christianisme?... Lorsqu'on est témoin de certaines vertus, il semble que l'on voit luire un rayon céleste sur la terre. Eh quoi! nous aurions la prétention de conserver ces vertus en tarissant la source qui les produit toutes ! (2).
Très-bien ! la source de toutes les vertus, vraiment dignes de ce nom, c'est l'Evangile, c'est la grâce qui vient au secours de la nature et l'élève au-dessus d'elle-même. Or, l'Evangile, dans son intégrité, n'existe que dans l'Eglise, ainsi que les sacrements qui sont les canaux de la grâce. Il y a donc lieu de s'étonner de ce que Portalis propose de rabaisser l'Eglise catholique et de la mettre au rang des sectes dissidentes, comme on va le voir :
La liberté que nous avons conquise et la philosophie qui nous éclaire ne sauraient se concilier avec l'idée d'une religion dominante en France,
(1) Ibid.
(2) Ibid.
et moins encore avec l'idée d'une religion exclusive. J'appelle religion exclusive celle dont le culte public est autorisé privativemcnt à tout autre culte. J'appelle religion dominante celle qui est plus intimement liée avec l'Etat et qui jouit, dans l'ordre politique, de certains privilèges. On peut protéger une religion sans la rendre ni exclusive ni dominante. Protéger une religion, c'est la placer sous l'égide des lois, c'est empêcher qu'elle ne soit troublée, c'est garantir à ceux qui la professent la jouissance des biens spirituels qu'ils s'en promettent, comme on garantit la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés. Dans le simple système de protection, il n'y a rien d'exclusif ni de dominant ; car on peut protéger plusieurs religions, on peut les protéger toutes.
Je conviens que le système de protection diffère essentiellement du système d'indifl'érence et de mépris que l'on a si mal à propos décoré du nom de tolérance. Le mol tolérance, en fait de religion, ne saurait avoir l'acception injurieuse qu'on lui donne, quand il est employé relativement à des abus que l'on serait tenté de proscrire, et sur lesquels on consent à fermer les yeux. La tolérance religieuse est un devoir, une vertu d'homme à homme, et, en droit public, cette tolérance est le respect du gouvernement pour la conscience des citoyens, et pour les objets de leur vénération et de leur croyance.
Ce respect ne doit pas être illusoire ; il le serait pourtant, si, dans la pratique, il ne produisait aucun effet utile ou consolant (1).
Comme il n'y a qu'un seul Dieu, il n'y a aussi qu'une seule religion, c'est à cette religion uniquement vraie que l'homme doit s'attacher, et aussi la société. Celle-ci n'est pas plus dispensée que celui-là de robligation de discerner au milieu des erreurs humaines la vérité religieuse ; d'autant plus que la vraie religion a dû être et est effectivement munie de caractères tellement distinctifs qu'il est toujours possible de la reconnaître partout où elle se montre. L'égale protection, dont Portails fait tant de cas, n'est qu'un outrage sanglant à la vérité et à Dieu. La vérité ne saurait se rencontrer dans le oui et le non. Est-il juste d'accoler ensemble la vérité et l'imposture ? l'homme vraiment religieux et celui qui ne l'est qu'en apparence? Le fait de protéger toutes les religions est en opposition flagrante avec le droit, car le droit, le juste, l'équitable et l'honnête exigent que protection soit uniquement accordée à la vérité. Autrement, et quoi qu'en dise Portails, la tolérance implique indifférence et mépris. Et tel est l'infaillibie et désastreux résultat que produit dans les masses le système de l'égale protection. L'indifférentlsme pratique de l'État passe inévitablement dans les habitudes et les convictions des peuples. Le Saint-Siège a donc eu raison de condamner la proposition suivante :
LXXIX. Il est faux que la liberté civile de chaque culte et le plein pouvoir attribué k tous de manifester ouvertement et publiquement des
(1) Ibul.
pensées et opinions quelconques, conduisent plus facilement les peuples à la corruption des mœurs et de l'esprit, et propagent la peste de l'indifférentisme (l). »
Portails affirme que la tolérance religieuse est un devoir d'homme à homme, cette proposition est fausse s'il entend par là que le catholique doit trouver la condition du dissident aussi bonne que la sienne. Que le catholique, homme privé, doive tolérer le dissident, comme il est obligé de tolérer des désordres auxquels il ne peut remédier, cela est tellement évident que le dire est une naïveté. Portails ajoute que la tolérance, en droit public, est le respect du gouvernement pour la conscience des citoyens. Mais une maxime plus haute et plus sûre de droit public est celle-ci, que l'État doit sauvegarder les intérêts généraux de la société ; or, ces intérêts exigent que la vérité, et surtout la vérité religieuse, soit respectée, et non-seulement respectée mais encore protégée exclusivement, et que l'Église soit secondée dans les efforts qu'elle fait pour désabuser les errants et les convaincre delà nécessité de revenir à la vérité. Ce n'est pas du respect qu'il faut avoir pour la conscience de celui qui se trompe et surtout de celui qui est trompé^ c'est d'abord de la pitié, ensuite de la charité et enfin du zèle. Or, l'égale protection devient au reo-ard des errants une sorte de cruauté, attendu qu'une telle façon d'agir a pour effet d'entretenir leur illusion et de les empêcher d'aller à la vérité. L'absolue neutralité serait préférable. Au point de vue de l'État et encore de l'intérêt public, il est nécessaire que tous les membres de la famille sociale reçoivent de Dieu les secours dont ils ont besoin pour remplir leurs obligations soit envers Dieu, soit envers eux-mêmes, soit envers le prochain, soit envers la société; et ils ne peuvent recevoir ces secours, c'est-à-dire la grâce dans la mesure voulue, qu'à la condition d'appartenir à la véritable Église et d'en être les enfants soumis. Or, travailler à maintenir les dissidents dans leur état d'infériorité et d'impuissance à servir Dieu et la société, c'est vouloir enrôler sous les drapeaux des infirmes hors d'état de tenir leurs armes, et dont la présence, au jour du péril, ne peut qu'amener une défaite.
(1) Voir le texte latin plus haut, § 1".
Portalis ne s'en tient pas à l'égale protection, il va plus loin. Il constitue l'État juge des diverses religions, non pas, dit-il, au point de vue de la théologie, précaution de pure forme, comme on le verra tout à l'heure, mais au point de vue des rapports à établir entre l'Etat et les cultes, entre tel et tel culte, à l'effet d'assurer la tranquillité publique; de plus, il attribue à TÉtat le droit de juger les cultes au point de vue national et de déterminer les conditions auxquelles un culte doit se soumettre pour être autorisé, enfin, de veiller sur sa doctrine et sur sa discipline. Comment juger les cultes au point de vue national, veiller sur la doctrine et sur la discipline, et ne pas faire de la théologie! Il faut l'entendre lui-même :
Dans les temps les plus calmes, il est de l'intérêt des gouvernements de ne point renoncer à la conduite des afiaires religieuses. Ces affaires ont toujours été rangées par les différents codes des nations dans les matières qui appartiennent à la haute police de l'Etat.
L'Etat n'a qu'une autorité précaire, quand il a dans son territoire des hommes qui exercent une grande influence sur les esprits et sur les consciences, sans que ces hommes lui appartiennent au moins sous quelques rapports. L'autorisation d'un culte suppose nécessairement l'examen des conditions suivant lesquelles ceux qui le professent se lient à la société et suivant lesquelles la société promet de l'autoriser.... L'Etat est menacé, si des règlements peuvent être faits ou changés sans son concours, s'il demeure étranger ou indifférent à la forme et à la constitution du gouvernement qui se propose de régir les âmes.... On comprend donc que ce n'était qu'en suivant, par rapport aux différents cultes, le système d'une protection éclairée, qu'on pouvait arriver au système bien combiné d'une surveillance utile ; car, nous l'avons déjà dit, protéger un culte, ce n'est point chercher à le rendre dominant ni exclusif, c'est seulement veiller sur sa doctrine et sur sa police, pour que l'Etat puisse diriger des institutions si importantes vers la plus grande utilité publique, et pour que les ministres ne puissent corrompre la doctrine confiée à leur enseignement, ou secouer arbitrairement le joug de la discipline au grand préjudice des particuliers et de l'Etat (1).
Le système nous apparaît maintenant tout entier. Les cultes, et Portalis n'en reconnaît que quatre, savoir : le catholicisme, le luthéranisme, le calvinisme et le judaïsme, sont les formes variées d'un
(i) Ibid.
fonds commun; ils constituent une branche de l'administration publique. L'État les autorise, TÉtat les surveille, l'État en maintient la doctrine et la discipline. Tel est le commentaire de l'axiome cité plus haut, savoir que « la puissance publique n'est rien si elle n'est tout. » Reprenons tout cela.
Avant la constitution de l'Église, l'intérêt et le devoir des gouvernements étaient, non-seulement de ne point renoncer à la conduite des affaires religieuses, mais encore d'en prendre l'initiative et la responsabilité, ainsi que nous l'avons déjà dit, et de s'attacher et d'attacher les peuples à la vraie religion. II en est de même aujourd'hui dans les contrées où l'Évangile n'a pas encore pénétré. Au moment de la prédication de l'Évangile, individus et peuples ont eu à constater la divinité du christianisme; une fois cette divinité constatée et le baptême reçu, ils sont devenus enfants de Dieu et de l'Église, et ils ont transmis à leurs descendants ce double titre comme un héritage précieux. Ces descendants n'ont pas à revenir sur la décision de leurs ancêtres, d'autant moins que, élevés dans les principes de la religion chrétienne, munis de la divine grâce, ils reconnaissent, à mesure que leur intelligence se développe, que l'Église présente tous les caractères propres à la vraie religion.
Portalis suppose que les pouvoirs publics, chez un peuple catholique, ont le droit natif de traiter avec ce peuple et de débattre les conditions auxquelles on autorisera sa religion ; l'hypothèse est ridicule, surtout dans la bouche d'un homme qui ne voit dans le magistrat investi du pouvoir, que le mandataire du peuple. Comment un peuple catholique peut-il donner un mandat à l'effet de débattre avec lui-même, mandant, les conditions dont il s'agit? Ici le fait dicte le droit. Tout peuple catholique se donnant des magistrats n'a jamais entendu livrer son titre à la discussion, ni à la réglementation de ses délégués; et, s'il le fait, il met à l'instant César au-dessus de Dieu, c'est-à-dire qu'il renonce à son titre ; une telle apostasie ne se présume point.
De plus, quoique la distinction des deux puissances, le sacerdoce et l'empire, soit un principe, personne ne peut s'autoriser de cette distinction pour mettre ces deux puissances sur un pied d'égalité ; encore moins donner à l'empire la supériorité (1). Cependant Portalis part de là pour justifier l'usurpation des pouvoirs publics à l'endroit du culte divin. Ne cessons donc pas de répéter que tout corps social est tenu d'embrasser la vérité, de se soumettre à la loi de Dieu, et que,
(I) Syllabus, prop. XLII et LIV: voir plus haut, § 1*^.
par suite, les hommes investis du pouvoir n'ont pas de conditions à faire à l'Église. Si quelqu'un a la pensée de nous objecter les concordats, nous lui répondrons que les concordats n'ont nullement la signification et la portée que leur attribuent les juristes libéraux; il est aisé de s'en convaincre en étudiant, sur la matière, les ouvrages émanés de plumes catholiques (1).
Quant à la vigilance que pourrait et devrait montrer l'État au regard de la doctrine et de la discipline catholiques, son rôle est indiqué par le titre d'éœque extérieur, titre qui nécessairement implique la soumission à l'Église. Or, l'Église a condamné la proposition suivante :
XL^V^ L'autorité civile peut s'immiscer dans les choses qui regardent la religion, les mœui^s et le gouvernement spirituel... (2).
Vis-à-vis des cultes en opposition avec l'Église, les pouvoirs publics ont une autre attitude. Il y a des circonstances où la tolérance peut et doit être exercée. L'État alors stipule ses conditions; car cette tolérance, qui assure protection aux personnes, ne saurait emporter protection pour les doctrines, encore moins protection égale à celle dont jouit la vraie religion. Ceci est simplement du bon sens. Nous développons notre pensée dans le paragraphe suivant.
M. Charles Périn» professeur de droit public et d'économie politique à l'Université catholique de Louvain, dans son excellent ouvrage, s'exprime ainsi ;
La puissance civile aura toujours, en tout état de société, des devoirs à remplir envers la puissance spirituelle. Il faut, avant tout, qu'elle fasse respecter l'Église, en faisant respecter la vérité que l'Eglise a mission de garder et de définir. L'erreur ne peut avoir dans la société aucun droit, tandis que la vérité les a tous. C'est de la vérité que vivent les sociétés, c'est de l'erreur qu'elles meurent. La tolérance envers l'erreur peut être,
(1) Cf. l'opuscule intitulé: Deux questions sur le Concordat de 1801, par M. Maurice de Bonald ; et la controverse à ce sujet entre l'auteur et le P. Tarquini d'une part, et M. le chanoine de Angelis d'autre part.
(2) Syllnhus, voir plus haut, § 1".
en une certaine mesure, une nécessité de circonstance; elle ne peut jamais être une nécessité de droit. Suivant la pensée de saint Thomas d'Aquin, « les souverains tolèrent avec raison quelque mal, de crainte de « mettre obstacle à un bien ou de causer un plus grand mal (1). »
Reconnaître à l'erreur et à la vérité les mêmes droits, comme le voudrait le libéralisme, ne se peut faire sans violenter la nature même des choses. Si l'on croit, avec l'école de Hegel, que l'erreur a une fonction à remplir dans le monde, quelle est nécessaire à l'évolution de l'idée et au progrès qui en est la suite, alors il est nécessaire de la respecter à l'égal de la vérité et de lui attribuer les mêmes droits. Mais pour cela il faut avoir rompu avec le bon sens, en effaçant de la logique le principe de contradiction. Il est tout simple qu'alors on ne songe plus à faire respecter la vérité, vu qu'il n'y en a plus. Si, au contraire, on croit qu'il y a une vérité, qu'elle réside en Dieu, que l'erreur est directement ou indirectement la négation de Dieu, de l'ordre qu'il a établi dans sa création, de la loi qu'il lui a donnée, alors il n'y a, vis-à-vis de l'erreur, qu'un parti à prendre : il faut lui refuser le droit d'envahir les esprits ; il faut, par la répression, mettre obstacle à ce qu'elle corrompe la société ; empêcher qu'elle l'affaiblisse et la désorganise, en la détournant du bien qui est la pratique du vrai, et en la poussant à la transgression des lois sur lesquelles repose tout l'ordre de la vie.
Il y a en ceci, pour la société et pour le pouvoir, un double devoir, d'abord un devoir envers Dieu, qui veut que la fin qu'il a assignée aux sociétés soit réalisée, et que l'ordre qui conduit à cette fin soit respecté ; il y a ensuite un devoir de conservation de la société envers elle-même. Ces devoirs, toute société est tenue de les remplir, par le ministère de ceux qui la gouvernent, suivant la mesure de ce que permettent les défaillances de la nature humaine, les résistances des passions et l'imperfection des institutions. Des raisons d'impossibilité peuvent seules en dispenser les pouvoirs publics. L'Église en juge, avec cet esprit de conciliation et de condescendance que rencontrent en elle tous les pouvoirs sincèrement dévoués au bien des hommes (2).
Celui qui trace ces lignes a eu l'occasion d'exposer la doctrine d es canonistes, en ce qui touche les dissidents, dans un recueil périodique destiné au clergé. Voici ce qu'il écrivait (3) :
La tolérance selon le droit n'est pas la tolérance selon le naturalisme... La question des dissidents occupe dans le droit canonique une place assez étendue. Elle se trouve traitée au cinquième livre des Décré taies. Le titre VI parle des juifs, des sarrazins et de leurs serviteurs ; le titre VII des hérétiques, le titre VIII des schismatiques, enfin le titre IX des apostats. Passons rapidement en revue l'enseignement communément donné par les docteurs sous chacun de ces titres.
I. Les princes chrétiens peuvent tolérer sur leur territoire les juifs et leurs synagogues, par cette raison que le judaïsme, pris dans sa forme essentielle, était une préparation à l'Evangile, et que, depuis l'Evangile, il porte témoignage en faveur des livres prophétiques, du fait de la révélation et de l'existence de Dieu, contre les païens et les athées. Néanmoins, dans les lieux où ils n'ont pas pénétré, il est sage de ne pas les recevoir ;
(1) Summa, 2. 2, q. X, art. Jl.
(2) Les Lois de la société chrétie7ine; Paris, Lecoflre, 1875 ; liv. II, chap. iv,
(3) La Semaine du Clergé ; Paris, Vives ; tome III, p. 636 et 713.
mais une fois accueillis, ils ne doivent point être expulsés sans cause légitime. Il ne s'ensuit pas que les rapports entre chrétiens et juifs soient toujours licites; au contraire, le droit stipule certaines réserves, dont la principale concerne la cohabitation qui est défendue. Un chrétien ne peut pas non plus se mettre à prix d'argent au service d'un juif, ni l'inviter à sa table, et réciproquement. Les chrétiens ne peuvent conférer aux juifs les charges publiques, ni tester en leur- faveur. Nous n'examinons pas en ce moment les points sur lesquels il serait possible d'invoquer la désuétude.
Les mahométans et les autres infidèles peuvent demeurer sous la domination des princes chrétiens, mais ils n'ont pas le droit d'avoir des temples, à moins que, dans un traité ayant pour objet un but légitime, par exemple la paix à la suite d'une guerre, le droit d'avoir des temples n'ait été stipulé.
Quant aux moyens à employer pour travailler à la conversion soit des juifs, soit des infidèles, le droit canonique défend expressément de recourir à la contrainte, et notamment à la guerre. Rien n'empêche toutefois que des faveurs soient accordées à ceux qui témoignent le désir de correspondre à la grâce de Jésus-Christ.
En thèse générale, le droit canonique défend de baptiser, à l'insu de leurs parents et contre leur gré, les enfants de juifs ou d'infidèles n'ayant pas l'âge de raison. Les exceptions sont mentionnées dans une lettre adressée par Benoit XIV à l'archevêque de Tarse, vice-gérant de Rome, le 28 février 1748.
Plus on approfondit la tolérance, entendue dans le sens du naturalisme, plus on constate qu'elle n'est que fausseté et hypocrisie. Le système n'a été inventé que pour anéantir .le christianisme, s'il est possible. En fait, les sectaires se soucient très-peu des droits de l'homme, ils veulent uniquement eu imposer à ceux qui ont le tort de les prendre au sérieux. Pour le besoin de lemr cause, ils imaginent des situations qui n'ont rien de réel, mais qu'ils dépeignent sous des couleurs tellement trompeuses, et avec des mots tellement sonores, que les simples, et c'est le grand nombre, en restent ébahis. A les entendre, les dissidents seraient autant d'hommes com^aincus, tout disposés à résister jusqu'au martyre, ce qui est faux.
IL Les hérétiques, schismatiques et apostats sont, dans le droit, traités plus sévèrement que les juifs et autres infidèles. On peut dire que l'enseignement des Pères est unanime sur ce point, savoir que le crime d'hérésie est beaucoup plus grave que la faute commise par l'infidèle qui refuse la grâce du baptême.
Prétendre, dit saint Augustin, que la condition des hérétiques,' qui sortent de LEglise catholique dans laquelle ils sont entrés, au moins par le baptême, est meilleure que celle des païens, qui n'ont jamais été catholiques, c'est dévier de la vraie foi ; car celui qui abandonne la foi, et qui, de déserteur devient ennemi, est certainement pire que celui qui n'a pas abandonné ce qu'il n'a jamais embrassé (1). Personne ne doute, dit saint Chrysostome, que les hérétiques ne soient pires que les gentils, car les gentils blasphèment par ignorance, mais les hérétiques maltraitent sciemment la vérité (2), Les hérétiques sont plus détestables que les juifs, écrit saint Ambroise, que les juifs mêmes qui ont crucifié la chair du Christ 3).
(1) De civ. Dci, liv. XXI, chap.
■^-2) In Matt, chap. xli.
(3) De fide. liv, III.
Eu conséquence, les dispositions du droit canonique et du droit civil romain sont pleines de sévérité pour les hérétiques. Les Princes catholiques ne peuvent les recevoir ni les tolérer, encore moins permettre l'exercice de leur prétendu culte. Les saints canons, d'une part, portent formellement que les PrinCes doivent expulser les hérétiques, pro viribiis extenninare studehunt. Les ennemis de l'Eglise catholique aiment à traduire librement le mot exterminare, dont le similaire français exagère de beaucoup la signification. Le droit d'expulsion, au nom du salut public, a toujours été exercé par l'autorité civile ; il dégénère plus d'une fois en abus et en tyrannie, comme le prouvent des faits contemporains ; ce qui ne nous empêche pas de dire qu'en principe, la présence d'hérétiques au sein d'un peuple catholique est préjudiciable au bon ordre; que c'est un levain qiii, avec le temps, peut corrompre toute la masse, ainsi que le démontrent trop éloquemment les faits enregistrés par l'histoire. On lit d'autre part, dans le droit romain T. de Hœreticis, l. Omnes, ce qui suit : Omnes hœreses, vetitœ legibus divinis et imperialibus constitutionibus , pei'petiw qw'escant ; et /. Manivhseus, même titre : Nunquam in Romanum locum conveniendi morandique habeant facultatem... quoniam his nihil relinquendum loci est, in quo ipsi$ etiam elementis fit injuria.
Néanmoins, le droit canonique admet des exceptions. Ainsi, pour éviter un plus grand mal, les princes peuvent tolérer les hérétiques et leur concéder le libre exercice de leur culte. Les canonistes ont coutume de citer l'exemple suivant : si, à l'occasion d'une guerre, soit engagée, soit imminente avec des hérétiques, disposant de forces supérieures, et pouvant, à la suite d'une victoire, étendre leur domination siu' des contrées catholiques, un traité de paix intervient, et sïl y est stipulé que les hérétiques pourront résider dans telle et telle ville ou province et jouir de l'exercice de leur culte, on estime qu'il vaut mieux, pour l'Église catholique, subir les conséquences d'un pareil traité, que de l'exposer à des chances désastreuses provenant de faits de guerre...
Au point de vue qui nous occupe, on se demande si la paix dite religieuse, conclue à Passau, en 1552, entre l'empereur Charles-Quint et les princes luthériens, confirmée, en 1555, à Augsbourg, peut être justifiée. Aux termes de ce traité, liberté et pleine sécurité, au point de vue de l'exercice du culte, furent accordées aux luthériens, à l'exception des calvinistes et autres hérétiques. « Comme nous ne voyons pas, dit Reiffenstuel, que le Saint-Siège ait positivement réprouvé ce traité, nous non plus nous n'osons le condamner, par ce motif principal qu'cà l'époque précitée, la plus grande partie de l'Allemagne était exposée à tomber sous la domination de l'hérésie, qu'on devait craindre que la contagion ne gagnât des populations encore fidèles, et que la concession faite aux hérétiques apparaissait comme un moindre mal (1) »
Le principe demeure savoir que, du moment où un contrat ou traité public, ayant pour objet la paix publique ou toute autre cause juste et honnête, est intervenu entre catholiques et hérétiques, et même infidèles, ce pacte doit être respecté; le Pape même ne peut pas délier la partie catholique... Mais il est évident que de ce principe, consacrant la tolérance dans le sens qui a été dit, il ne suit nullement que les dissidents soient sur le même pied que les catholiques ; qu'on puisse leur accorder des subsides pour le maintien et la propagation de leurs erreurs, pour leur assurer, en certains cas et certains lieux, accès, action et influence. D'après le droit canonique, la tolérance n'est ni l'appui ni l'encourage-
(1) Jus canon, universum ; édit. Louis Vives, t. VI, p. 27:2.
ment, mais la simple liberté pour les dissidents de pourvoir, comme ils l'entendent, à leur prétendu culte, sans toutefois porter préjudice aux catholiques, ni chercher à faire de la propagande parmi eux....
Nous croyons que, selon la doctrine qui précède, il devient possible au lecteur attentif de discerner les solutions catholiques applicables à certains problèmes contemporains. Mais, quoi qu'il en soit des motifs plus ou moins solides sur lesquels repose la tolérance civile, il n'en demeure pas moins constant que nul catholique ne saurait considérer le régime de la tolérance, même canonique, à plus forte raison le régime de la tolérance civile, telle qu'elle est, chez nous, comprise et pratiquée, comme un état normal. Bien loin d'admirer une situation pareille, il faut au contraire hautement déplorer les circonstances qui contraignent l'édifice social àsubir l'incendie, et un incendie tel que non-seulement il n'est pas permis aux pouvoirs publics de faire la part du feu, mais qu'il leur est encore prescrit de l'attiser. En définitive, tout ce que l'on accorde de faveurs aux dissidents se solde par un déficit à la charge du corps social, dont la pénurie augmente en raison directe des maux qui pèsent sur l'Église catholique. Les effluves salutaires de la grâce arrêtées, le dommage est déjà considérable. Que peut-on attendre des individus et des sociétés qui ne tiennent aucun compte de ces paroles du Christ :
Je suis la vraie vigne, c'est mon Père qui la cultive. Toute branche en moi qui ne porte .point de fruit, mon Père l'enlèvera ; et toute branche portant du fruit, il la purifiera, afin qu'elle en porte davantage. Demeurez en moi, et moi je demeure en vous. Comme la branche par elle-même ne peut produire de fruit à moins qu'elle n'adhère à la vigne; et vous de même, à moins que vous ne demeuriez en moi. Je suis la vigne, vous les branches. Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, porte beaucoup de fruits; car sans moi vous ne pouvez rien faire (1).
Par conséquent , les pages dithyrambiques, que certains catholiques libéraux se permettent d'écrire en l'honneur de la société moderne, et des prétendus avantages dont elle est pourvue, sont d'odieuses peintures en opposition flagrante avec la réalité, et qui ne servent qu'à nourrir l'orgueil des contemporains, et à les enraciner de plus en plus dans l'erreur. Au lieu de parler progrès, c'est
(1) Ego sum vitis vera, et Pater meus agricola est. Omnem palmitem, ia me non ferentem fi-uctum, toUet eum ; et omnem qui fert fructum, purgabit eum ut fructum plus afferat... Maiiete in me et ego in vobis. Sicut palmes non potest ferre fructum a semetipso, nisi manserit in vite, sic nec vos, nisi in me manseritis. Ego sum vitis, vos palmites. Qui manet in me, et ego in eo, hic fert fructum multum, quia sine me nihil potestis facere, Joan. XV.
décadence qu'il faudrait crier, décadence qae les plus merveilleuses inventions et découvertes ne sauraient ni compenser ni atténuer, attendu qu'elle a pour cause un système qui affecte de placer le corps social en dehors de Dieu, de Jésus-Christ et de son Église, et qui a pour résultat fatal de faire mourir peu à peu toute nation catholique sur laquelle on expérimente. Plus répréhensibles encore sont ceux qui, à l'instar des radicaux, ne craignent pas de qualifier la société présente de sociélé laïque, et qui, avec une bonne foi nécessairement égale à leur ignorance, osent avancer que « l'Église forme les âmes pour la société laïque ! » Paroles qui, tout au moins, prêtent à des équivoques dangereuses.
Nous avons cité plus haut les autorités qui établissent que la société doit répondre à sa fin surnaturelle ; de cette proposition ressort celle-ci, savoir que les pouvoirs publics sont obligés de prendre pour règle, dans l'exercice de leur charge, la doctrine catholique. Il ne sera pas inutile toutefois de produire ici les enseignements qu'aucun catholique ne peut rejeter.
D'après la sainte Écriture, tous les rois de la terre doivent adorer le Christ (1), et redouter sa gloire (2). Peuples et rois ne doivent faire qu'un pour servir le Seigneur (3). Tous les rois sont appelés à lui rendre hommage (4). Le Christ sera exalté au milieu des peuples ; les hommes lui apporteront leurs enfants qui deviendront enfants de l'Église ; les rois seront les nourriciers et les reines les nourrices de l'Église, ils la vénéreront la tête baissée, et ils lécheront la poussière de ses pieds (5). Les rois de la terre et tous les peuples, les princes et les juges de la terre doivent louer le nom du Seigneur, parce que ce nom seul mérite d'être exalté (6). Le Christ, enfin,
(1) Adorabunt eum omnes reges terrœ. Ps. 71.
(2) Timebunt omnes reges terrse gloriam tuam. Ps. 101.
(3) In conveniendo populos in unum et reges ut serviant Domino. Ps. 101.
(4) Confiteantur tibi, Domine, omnes reges terrœ. Ps. 137.
(5) Ad populos exaltabo signum meum ; et afférent tilios tuos in ulnis, et filias tuas super humeros portabunt. Et erunt reges nutritii tui, et regiuse nutrices tuœ, vultu in terram demisso adorabunt te, et pulverem pedum tuorum lingent. Ps. 49.
(6) Reges terr£e et omues populi, principes et omnes judices terrée... laudent nomen Domini, quia exaltatum est nomen ejus solius. Ps. 148.
est le prince des rois de la terre, lui qui nous a aimés et lavés de nos péchés dans son sang, et qui a fait de nous un royaume et un sacerdoce pour Dieu son Père, à qui gloire et empire dans les siècles des siècles (1).
Par conséquent, tous ceux qui sont investis du pouvoir dans la société doivent avoir continuellement sous les yeux ces graves paroles, inscrites au livre de la Sagesse :
La sagesse est meilleure que la force, et l'homme prudent vaut mieux que l'homme rohuste. Écoutez-donc, rois, et comprenez ; juges de toutes les contrées de la terre, recevez une leçon, prêtez l'oreille, vous qui commandez aux multitudes, et qui prenez plaisir à être environné de groupes de nations; car c'est le Seigneur qui vous a donné le pouvoir et la force, le Très-Haut interrogera vos œuvres et il scrutera vos pensées, parce que, quoique vous fussiez les ministres de son royaume, vous n'avez pas jugé sainement, ni gardé la loi de la justice, vous n'avez pas marché conformément à la volonté de Dieu. Une horrible chose vous apparaîtra bientôt, c'est qu'un jugement très-dur sera le partage de ceux qui ont Tautorité. Au petit, on fait miséricorde, mais les puissants seront puissamment torturés. Point d'acception de personne en Dieu, aucune grandeur ne lui en imposera, car c'est lui qui a créé le petit et le grand, et il prend un soin égal de tous. Mais aux plus forts sont réservés les tourments les plus forts. Donc à vous, rois, mes paroles d'aujourd'hui, afin que vous appreniez la sagesse et que vous ne vous en écartiez point. Ceux qui auront fidèlement accompli des choses justes seront justifiés ; ceux qui auront appris ces choses trouveront aisément de quoi répondre (2).
Rien n'est plus clair et plus effrayant que cette page inspirée. Le lecteur constate que les princes sont appelés les ministres de Dieu, que leurs territoires constituent le royaume de Dieu. Saint Paul dit encore que le prince est pour chacun de ses inférieurs le ministre de Dieu dans l'intérêt du bien (3) ; ici ministre veut dire auxiliaire et instrument, bien a une signification illimitée. Aussi est-il encore écrit que le roi, assis sur son trône pour juger, dissipe tout mal de
(1) A JesTi Christo, ciui est princeps regum terr?e, qui dilexit nos et lavit nos a peccatis nostris in sanguine suo, et fecit nos regnum et sacerdotes Deo Patri suo : ipsi gloria et imperium in ssecula sœculorum. Apoc. 1.
(2) Melior est sapientia quam vires, et vir prudens quana foi'tis. Audile ergo, reges, et inteiligite ; discite, judices terrse. Prsebete aures vos qui continetis multitudines, et placetis vohis in turbis natipnum : quoniam data est a Domino potestas vobis et virtus ab Altissimo, qui interrogabit opéra vestra et cogitationes scrutabitur. Quoniam, cumessetis niinistri regni illius, non recte judicastis, neccustodistis legem justltise, neque secumlum voluutatem Dei ambulastis. Horrende et cito apparebit vobis quoniam judicium durissimum his qui prsesunt tiet. Esiguo enim conceditur raisericordia, potentes autem potenter tormenta patientur. Non enim subtrahet personam cujusquam Deus, nec verebitur magnitudinem cujusquam, quoniam pusillum et magnum ipse fecit, et sequaliter cura est illi de omnibus. Fortioribus autem fortior instat cruciatio. Ad vos ergo, reges, sunt hi sermones mei, ut discatis sapientiam, et non excidatis. Qui enim custodierint justa juste justificabuntur ; et qui didicerint ista, inveuient quid respondeant. Sap. 6.
(3) Dei enim minister est tibi in bonum. Rom., 13.
son seul regard (1) ; qu'un roi sage dissipe les impies et qu'il fait passer sur eux la roue des chars (2) .
Le langage des saints Pères n'est pas moins for mel. Écoutons saint Augustin; le Propre du diocèse d'Orléans, en la fête de saint Louis, roi de France, au 25 août, fournit des textes remarquables :
Nous qualifions d'heureux les empereurs chrétiens, s'ils exercent leur pouvoir d'une manière juste ; s'ils ne s'enflent pas d'orgueil, au milieu des compliments de ceux qui les honorent avec recherche, et des hommagc'ri de ceux qui les saluent trop humblement, mais s'ils se souviennent qu'ils sont hommes, si, pour dilater principalement le culte de Dieu, ils font de leur autorité la servante de la majesté divine (3).
Gomment les rois servent-ils le Seigneur dans la crainte, si ce n'est en prohibant et en punissant avec une religieuse sévérité ce qui se fait contre la loi du Seigneur? Un roi sert Dieu autrement comme homme et autrement comme roi. Gomme homme il sert Dieu en vivant selon la foi; de plus comme roi, il sert Dieu en sanctionnant avec la vigueur convenable les lois qui prescrivent des choses justes et celles qui prohibent ce qui est contraire. Ainsi servit Dieu Ezéchias, en détruisant les bois sacrés et les temples des idoles... Donc les rois servent Dieu, eu tant que rois, lorsqu'ils font pour le servir les choses que des rois seuls peuvent faire (4).
Il y a dans saint Augustin des passages plus significatifs encore, par exemple, celui-ci :
Nous voyons beaucoup de villes autrefois donatistes, maintenant catholiques, détester vivement leur malheureuse séparation, et aimer ardemment l'unité. Elles sont devenues catholiques, à l'occasion de cette crainte qui vous déplaît, fondée sur les lois des empereurs... A ces exemples, objectés par mes collègues, j'ai donc cédé ; car, dans le principe, je croyais que nul ne devait être contraint de venir à l'unité du Christ; qu'il fallait agir par la parole, combattre par la discussion, et vaincre par le raisonnement, de peur d'avoir pour catholiques fictifs ceux que nous avions connus hérétiques déclarés. Mais cette opinion mienne était écrasée, non par les discours de mes contradicteurs, mais par les faits qu'ils produisaient devant moi. Gar, d'abord, on m'opposait ma propre ville, qui, appartenant tout entière à Donat, est revenue à l'unité catholique par la crainte des lois impériales, et que nous voyons aujourd'hui
(t) Res, qui sedct in solio judicii, dissipât omne malum intuitu suo. Prov. 20.
(2) Dissipât impios rex sapiens, et incurvât super eo$ fornicem. Prov. 20.
(3) Christianos imperatores felices dicimus, si juste iinp«rant; si inter linguas sublimiter honorantium et obsequia nirais humiliter salutantium non extolluntur, sed se homines esse meminerint; si suam potestatem, ad Dei cultum maxime dilatandum, majestati ejus famuiam faciunt. De civit. Dei, lib. V.
(4) Quo modo reges Domino serviunt in timoré, nisi ea, qu£e contra jussa Domini fiunt, religiosa severitate prohibendo atque plectendo^ Aliter enim servit quia houio est, aliter quia etiam rex est. Quia homo est, ei servit vivendo fideliler; quia vero etiam rex est, servit, leges, justa praecipientes et contraria prohibentes, conveuienti vigore sanciendo : sicnt servivit Ezéchias, lucos et templa idoioruni destruendo, ... In hoc ergo serviunt Domino reges, in quantum sunt reges, quum ea faciunt ad serviendum illi, quce non possunt facere nisi reges. Ad Bojiif. epist. 185.
tellement détester revreiir qu'on dirait qu'elle n'en a jamais été la victime... Celui qui épargne le coupable n'agit pas toujours en ami, et celui qui frappe n'est i)'as toujours un ennemi. Les blessures faites par la main d'un ami sont préférables aux baisers affectés d'un ennemi (1).
Au livre de ses Rétractations, le même docteur désavoue de nouveau son premier sentiment, et il fait observer qu'il n'avait pas alors l'expérience des maux que l'impunité des dissidents devait engendrer, et des bons résultats que pouvait obtenir la sévérité de la discipline (2).
Ailleurs il écrit :
Où se trouve donc justifié ce que les sectaires ont coutume de proclamer, savoir que chacun est libre de croire ou ne pas croire? A qui, disent-ils, le Christ a-t-il fait violence? Quel est celui qu'il a contraint? Ils ont sous les yeux Paul l'apôtre, qu'ils reconnaissent que le Christ a d'abord contraint Paul, et qu'il l'a ensuite instruit; le Christ a frappé d'abord, et il a ensuite consolé. C'est une merveille de voir que celui, qui est venu à l'Evangile forcé par des peines corporelles, a plus travaillé au profit de rÉvangile que tous ceux qui ont été appelés seulement par la parole, etc.... (3).
Ces textes de saint Augustin, qui contiennent les objections les plus modernes, démontrent jusqu'à l'évidence que le langage de nos libéraux n'a pas même le mérite de ]a nouveauté.
Il nous serait facile de multiplier les citations tirées soit du grand docteur d'Hippone, soit des autres Pères; mais nous visons à la brièveté. Le lecteur qui voudra s'instruire à fond lira très-utilement l'excellent ouvrage de B. Canisius, Opus catechisticum, à l'endroit où il est traité : De peccalo alieno conniventiœ.
(1) Multas civitates videmus fuisse donatistas, nunc esse catholicas, detestari diabolicam separationem, diligere ardenter unitatem. Quœ lamen timoris hujus, qui tibi displicet, occasionibus catholicse factse suât per leges imperatorum... His ergo exemplis, a coUegis meis mihi propositis, cessi. Nam mea primitus sententia erat neminem ad unitatem Christi esse cogendum, verbo esse agendum, disputatione pugnandum, ratione vincendum, ne fictos catholicos haberemus quos apertos hœreticos noveramus. Sed hœc opinio mea, non contradicentium verbis, sed demonstrantium superabatur exemplis : nam primo mihi opponebatur civitas mea, quse cum tota esset in parte Donati, ad unititem catholicam timoré legum imperialium conversa est, quam nunc videmus ita hujus vestrœ animositatis perniciem detestari ut in ea nunquam fuisse credatur. Ad Vincent, epist. 48.
(2) Et vero tuno mihi non placebat, quia nondum expertus eram vel quantum mali eorum auderet impunitas, vel quantum eis in melius mutandis conferre posset diligentia disciplinœ. Retract, lib. II, cap. 5.
(3) Ubi est quod isti clamare consueverunt : liberum est credere vel non credere? cui vim Christus intulit? quem coegit? Ecce habent Paulum apostolum, agnoscant in eo prius cogentem Christura et postea docentem, prius ferientem et postea consolantem. Mirum est autem quomodo ille, qui pœna corporis ad Evsngelium coactus intra-
vit, plus illis omnibus, qui solo verbo vocati sunt, in Evangelio laboravit AdBonif.,
epist. 50.
Entendons maintenant le Siège apostolique. En 865, Nicolas I" écrit à l'empereur Michel ce qui suit :
Si vous ne nous écoutez pas, il advient nécessairement que vous êtes pour nous au rang de ceux dont parle Notre-Seigneur Jésus-Christ, lesquels refusent d'écouter l'Église de Dieu; puisque surtout les privilèges de TEglise romaine, constitués par la parole du Christ dans le B. Pierre, mis en vigueur dans l'Eglise même, observés par l'antiquité, proclamés par les Sciints synodes universels, et constamment vénérés par toute l'Eglise, ne peuvent d'aucune manière être diminués, d'aucune manière entamés, d'aucune manière changés; aucun effort humain ne pouvant écarter le fondement que Dieu a posé, car ce que Dieu a établi demeure ferme et solide...
Quant à vous, nous vous en prions, n'ayez pas la volonté de causer du préjudice à l'Église de Dieu ; car elle ne porte aucun préjudice à votre empire, lorsqu'au contraire, elle sollicite avec une dévotion constante, l'éternelle divinité pour la stabilité de cet empire, et pour la sûreté et le salut de votre personne. N'ayez pas la volonté d'usurper ce qui lui appartient.... Aux temps qui ont précédé l'avènement du Christ, il y a eu des hommes qui figurativement ont été rois et prêtres tout ensemble; ce que l'histoire sainte nous montre dans la personne de Melchisédech, ce que le démon a voulu imiter dans ses membres, attendu qu'il prétend toujours s'attribuer par esprit tyrannique les choses qui concernent le culte divin, à tel point que les empereurs païens se disaient simultanément souverains pontifes. Mais depuis qu'on est arrivé à Celui qui est tout à la fois vrai roi et vrai pontife, aucun empereur ne s'est arrogé les droits du pontificat, ni aucun pontife n'a usurpé le titre d'empereur. Car le médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, a déterminé, par leurs actes propres et dignités distinctes, les devoirs de l'une et l'autre puissance, voulant diriger en haut leurs aspirations propres au moyen d'une humilité médicinale, et ne pas les noyer de nouveau dans l'abîme sous la i3ression de l'orgueil humain ; de telle sorte que les empereurs chrétiens eussent besoin des pontifes pour la vie éternelle, et que les pontifes, dans le cours des choses temporelles seulement, se servissent des lois impériales, et que l'action spirituelle fût, néanmoins, à l'abri des incursions charnelles (1).
(1) Si nos non audieritis, restât ut sitis apud nos iiecessario quales Dominus noster Jésus Christus hos haberi prœcepit, qui Ecclesiam Dei audire contempserint, prresertim cum Ecclesiœ Romance privilégia, Christi ore in B. Petro firmata, in Ecclesise ipsa disposita, aatiquitus observata, et a sanctis universalibus synodis celebrata, atque a cuncta Ecclesia jugiter venerata, nuilatenus possiiit minui,nullatenus infringi, nullatenus commutari; quoniam fundamentum,quod Deus posuit, humanus non valet amovere conatus, et quod Deusstatuit, tirmuni validumque consistit...
Vos autem, quiesamus, nolite priejudicium Dei Ecclesise irrogare; illa quippe nullum imperio vestro prœjudicium inlert, cum magis nro stabilitate ipsius seternam divinitatem exoret^ et pro incolumitate vestra et perpétua salute jugi devotione precetur. Nolite qure sua sunt usurpare .... Fuerunt hœc ante adventum Christi, ut quidam typice reges simul et sacerdotes existèrent; quod sanctum Melchisédech fuisse sacra prodit historia, quodque in membris suis diabolus imitatus, ut pote qui semper quœ divino cultui conveniunt sibimet tyrannico spiritu vindicare contendit, ut pagani imperatores iidem et maximi pontifices dicerentur. Sed cum ad verum ventum est eumdem legem atque pontificem, ultra sibi nec imperator jura pontificatus arripuit, nec pontifex nomen imperatorium usurpavit. Quoniam idem mediator Dei et hominum bomo Christus Jésus sic, actibus propriis et dignitatibus distinctis, officia pi-otestatis utrius(jue discrevit, propria volens medicinali humilitate sursum efferri, non humana superbia rursus in inferna demergi, ut et chrisliani imperatores pro setema
C'est ici le lieu de répéter les paroles de Grégoire XVI :
Nous ne pouvons pas davantage augurer, pour la religion et le pouvoir du prince, des choses plus rassurantes, des vœux de ceux qui souhaitent que l'Église soit séparée de l'Etat, et que la mutuelle concorde du sacerdoce et de l'empire soit brisée. Il est, en eflet, constant que cette union, qui n'a cessé d'être heureuse et salutaire pour les intérêts sacrés et civils, est extrêmement redoutée des partisans d'une liberté effrénée (I).
Notons bien que cet accord du sacerdoce et de l'empire ne consiste pas, ainsi que plusieurs affectent de le croire, dans l'existence d'un budget au profit du clergé catholique, mais principalement dans l'acceptation par l'Etat de la doctrine catholique, comme règle de la croyance et des mœurs. Il suit de là que ce qu'on appelle l'État moderne, tout en acquittant jusqu'à ce jour et d'une manière trèsinsuffisante la dette contractée envers l'Église, est loin d'être avec elle dans toutes les conditions voulues, puisque la constitution et la législation sont, sur des points essentiels, en opposition avec la doctrine catholique. De telle sorte qu'il n'est que vrai de dire qu'en France même, la séparation, si elle n'est pas consommée, n'est malheureusement que trop avancée. L'union qui subsiste en certains points ne repose pas, du côté de l'État, sur les vrais principes, mais uniquement sur des considérations politiques et sur des principes faux^ ainsi que nous l'avons vu par les extraits des discours et rapports de Portails. Ne soyons donc pas étonnés d'entendre Pie VII exhaler sa douleur à l'occasion du projet de constitulion délibéré par le sénat en 1814, et dont presque toutes les dispositions ont passé dans la charte octroyée par Louis XVIII.
Un nouveau sujet de peine, dit Sa Sainteté, écrivant à l'évèque de Troyes, dont notre cœur est vivement affligé, ce qui, nous l'avouons, nous cause un tourment, un accablement et une angoisse extrêmes, c'est le 22e article de la constitution. Non-seulement, on y permet la liberté des cultes et de conscience, pour nous servir des termes mêmes de l'article, mais on promet appui et protection à cette liberté, et, en outre, aux ministres de ce qu'on appelle les cultes. Il n'est certes pas besoin de longs discours, nous adressant à un évêque tel que vous, pour vous faire connaître clairement de quelle mortelle blessure la religion catholique en France se trouve frappée par cet article. Par cela même qu'on établit la liberté de tous les cultes sans distinction, on confond la vérité avec Terreur, et l'on met au rang des sectes hérétiques et même de la perfidie
vita pontificibus indigerent, et pontifices, pro cursu temporalium tantummodo rerum, imperialibus legibus uterentur : quatenus spiritalis actio carnalibus distaret incursibus. Denziiiger, Enchiruf, si/mbol et definitionum, n. 267 et 269. (1) Encycl. Mirari vos.
judaïque, l'épouse sainte et immaculée du Christ, FÉglise hors de laquelle il ne peut y avoir de salut. En outre, en promettant faveur et appui aux sectes des hérétiques, on tolère et on favorise non-seulement leurs personnes, mais encore leurs erreurs...
Gomme nous ne saurions, sans trahir notre ministère, garder le silence dans un si grand péril de la foi et des âmes, nous avons voulu, vénérable frère, vous adresser cette lettre, à vous dont nous connaissons la foi et le courage sacerdotal, en ayant eu des preuves non équivoques, non-seulement afin qu'il soit bien constaté que nous réprouvons le plus énergiquement possible les articles ci-dessus exposés, et tout ce qu'on viendrait proposer de contraire à la religion catholique, mais encore afin que vous concertant avec les autres évèques de France que vous jugerez à propos de vous adjoindre, et vous aidant de leurs conseils et de leur coopération, vous vous eflorciez de conjurer le plus promptement possible les grands maux qui menacent l'Eglise en France, et de faire abolir ces lois, ces décrets et ces autres ordonnances du gouvernement qui subsistent encore, et dont nous n'avons cessé de nous plaindre, comme vous le savez, pendant les précédentes années.
Allez donc trouver le roi, faites-lui savoir la profonde affliction dont, après tant de calamités et de tribulations auxquelles nous avons échappé, et au milieu de la joie générale, notre âme se trouve assaillie et accablée à cause des faits mentionnés. Représentez-lui quel coup funeste pour la religion catholique, quel péril pour les âmes, quelle ruine pour la foi, seraient le résultat de son consentement aux articles de cette constitution. Dites-le lui de notre part : nous ne pouvons nous persuader qu'il veuille inaugurer son règne en faisant à la religion catholique une blessure si profonde et qui serait presque incurable. Dieu lui-même, aux mains de qui sont les droits de tous les royaumes, et qui vient de lui rendre le pouvoir, au grand contentement de tous les gens de bien, et surtout de notre cœur, exige certainement de lui qu'il fasse servir principalement cette puissance' au soutien et à la splendeur de l'Eglise de Dieu. Nous espérons, nous avons la confiance que. Dieu aidant, notre voix transmise par vous touchera son cœur, et que, marchant sur les traces de ses prédécesseurs, à qui leur dévouement pour la religion catholique et la défense qu'ils en prirent tant de fois ont valu de la part de ce Saint-Siège le titre de rois très-chrétiens, il prendra en main la cause de la foi catholique, comme c'est son devoir, comme tous les bons l'attendent de lui, comme nous le lui demandons nous-mème avec les plus vives ins-
t fîTlCPS
Déployez, vénérable frère, toutes vos forces, tout le zèle dont vous êtes animé pour la religion ; faites servir à cette grande et sainte cause l'ascendant que vos qualités vous ont acquis et l'éloquence qui vous distingue. Le Seigneur, nous n'en doutons pas, vous suggérera les paroles convenables, et, de notre côté, nous implorerons pour vous le secours d'en haut (1).
A l'instar de son illustre prédécesseur, N. S. -P. le Pape Pie IX écrivait, le 4 mars 1876, à l'archevêque de Tolède et à ses suffragants, ce qui suit :
Nous avons reçu votre lettre à laquelle était annexé un exemplaire
(1) Les Catholiques libéraux, par M. l'abbé Jules Morel. Pièce justificative.— Afo/2seJgneur Dupanloup, p. 13 et 14.
imprimé do l'exposition ou pétition que vous avez rédigée pour la défense de l'unité du culte en Espagne, et que vous avez envoyée aux conseils supérieurs de ce royaume. Nous avons lu avec une grande satisfaction et cette lettre et le remarquable document publié par vous, où l'on sent le zèle diuie âme vraiment sacerdotale et qu'animent des sentiments sages, sérieux et nobles, tels que doivent en avoir ceux qui défendent une causé juste et sainte, et c'est avec consolation que nous vous avons vu rendre courageusement à la vérité, k la religion et à la patrie un service digne de votre ministère pastoral... .
Votre admirable sollicitude répond très-exactement à nos désirs et à nos efforts. En effet, nous n'avons jamais rien désiré plus vivement que de vous voir préservés du mal funeste delà destruction de l'unité religieuse, et, dans ce but, nous n'avons négligé de faire aucun effort, ni de remplir aucun des devoirs qui incombaient plus particulièrement à notre charge...
A ces réclamations et à toutes celles des évoques et de la plus grande partie des fidèles d'Espagne, nous joignons de nouveau en cette occasion les aôtres, et nous déclarons que le susdit chapitre du projet do loi constitutionnelle, qui tend à attribuer la valeur, et la force d'un droit public à la tolérance de tout culte non catholique, sous quelque forme qu'il soit présenté, lèse absolument les dro;ts de la religion catholique, abro<'-e contre tout droit la convention conclue entre le Saint-Siège et le'gouvernement espagnol sur le point le plus important et le plus précieux, chan^-e l'Etat d'un grand forfait ; et, en ouvrant la porte à l'erreur, élargit la vole de la persécution de la religion catholique ; en outre, elle prépare une accumulation de maux pour la perte de cette illustre nation qui, en repoussant cette liberté ou tolérance en question, demmde par tous' ses moyens et de toutes ses forces que l'unité religieuse qu'elle a reçue de ses ancêtres, et qui est intimement liée aux monuments de son histoire à ses mœurs, à sa gloire nationale, soit maintenue saine et sauve. '
Cette déclaration de nous, nous vous demandons, cher fils et vénérables frères, de la faire connaître à tous, et nous désirons que tous les fidèles d'Espagne soient convaincus que nous sommes prêts à défendre auprès de vous et avec vous, par tous les moyens en notre pouvoir, la cause et les droits de la religion catholique. Nous prions de tout cœur le Dieu tout-puissant d'inspirer de salutaires conseils à ceux qui diri<^ent les destinées de cette nation... (1). d °
Enfin, écoutons le grand Pie IX, dans son immortelle encyclique du 8 décembre 1864, Quanta cura :
Ces opinions fausses et perverses (laïcisme do l'État, liberté des cultes, etc..) doivent être d'autant plus détestées qae leur but principal est d entraver et de détruire cette force salutaire que l'Église catholique en vertu de l'institution et du commandement de son divin Fondateur doit hbrement exercer jusqu'à la consommation des siècles, non moins à 1 égard des particuliers qu'àl'égard des nations, des peuples et de leurs souverains, et de faire cesser cette mutuelle alliance et concorde du sacerdoce et de l'empire, qui a toujours été salutaire à la religion et à la société. ^
En effet, vous no l'ignorez pas, vénérables frères, il ne manque pas aujourd hui d'hommes qui, appliquant à la société civile Timpie et absurde
(i) Défense de V opuscule, etc., p; 71.
principe du naturalisme, comme ils rappellent, osent enseigner que « la perfection des gouvernements et le progrès civil exigent que la société humaine soit constituée et gouvernée sans plus tenir compte de la relio-ion que si elle n'existait pas, ou du moins sans faire aucune différence entre la vraie religion et les fausses. » De plus, contrairement à la doctrine de l'Écriture, de FÉgliseetdes SS. Pères, ils ne craignent pas d'affirmer que « le meilleur gouvernement est celui où Ton ne reconnaît pas au pouvoir civil l'obligation de réprimer par des peines légales les violateurs de la religion catholique, si ce n'est lorsque la tranquillité publique le
demande. r- ^ * • i -i
Partant de cette idée absolument fausse du gouvernement social, ils n'hésitent pas à favoriser cette opinion erronée, extrêmement funeste à l'Église catholique et au salut des âmes, et que notre prédécesseur d'neureuse mémoire qualifiait de délire (Encycl. Mirari vos, 15 août 1832), savoir u que la liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme, qui doit être proclamé par la loi et assuré dans tout Etat bien constitué ; et que les citoj-ens ont droit cà la pleine liberté de manifester hautement et publiquement leurs opinions, quelles qu'elles so^nt, par la parole, par la presse ou autrement, sans que l'autorité ecclésiastique ou civile puisse la limiter. » Or, en soutenant ces affirmations téméraires, ils ne pensent ni ne considèrent qu'ils prêchent la liberté de la perditiùri (S. Aug. lettre lOS), et que « s'il est permis aux opinions humaines de tout contester, il ne manquera jamais d'hommes qui oseront résister à la vérité et mettre leur confiance dans le verbiage de la sagesse humaine ; vanité très-nuisible que la foi et la sagesse chrétiennes doivent soigneusement éviter, selon l'enseignement de N.-S. Jésus-Christ luimême. (S. Léon, lettre 16.) (1).»
(1) Ouœ falsœ et perversfe opiniones eo magis detestandae sunt, quod eo potissimum spectant'ut impediatur et amoveatur salutaris illa vis, quam catholica Ecclesia, ex divini sui auctoris institutione et mandate, libère exercere débet usque ad consummationem sœciiU, non minus erga singulos homines quam erga nationes, populos, summosque eorutn principes, utque de medio toUatur mutua lUa inter sacerdotmm et imperium consiliorum societas et concordia, quse rei cum sacrée tum civili fausta semperestitit ac salutaris.
Etenim probe noscitis, venerabiles fratres, hoc tempore non paucos reperiri, qui civili consortio impium absurdumque naturalismi, uti vocant, principium apphcântes audent docere « optimam societatis publie» rationem civilemque progressura omnino requirere ut liumana societas constituatur et gubernetur, nullo habito ad religionem res-.ectu ac si ea non esisteret, vel saltem nullo facto veram inter falsasque relio-iones discrimine. « Atque contra sacrarura litterarum, Ecclesiœ, sanctorumque Patrum doctrinam, asserere non dubitant « optimam esse conditionem societatis, in qua imperionon agnoscitur officium coercendi sancitis pœnis violatores catlioLcœ rehgionis, nisi quatenus pax publica postulet. » .,, ,.
Ex qua omnino falsa socialis regiminis idea haud liment erroneam illam lovere opinionem catliolicœ Ecclesiœ animarumque saluti maxime exitialem a rec. mem. Gre«-orio XVI, t rœdecessore nostro, defirar/ientum apnellatam (Encycl. Mtrari vos, 15 auo- 183^) nimirum « libertatem conscientite et cultuum esse proprium cujuscumnue hominis jus, quod leee proclamari et asseri débet in omni recte constituta societate, et jus civibus inesse ad omnimodam libertatem nuUa vel ecclesiastica, vel oivili auctoritate coarctandam. quo suos conceptus quoscumque sive voce, sive typis, sive alla ratione palam publiceque manifestare ac declarare valeant. » Dum vero id temere affirmant, haud cogitant et considérant quod liherfotem j)erditiûnis (S \uo- epist. 105) prsedicant et quod « si humanis persuasionibus semper disceptâre^sit liberum, nunquam déesse poterunt qui veritati audeant resistere, et de humanee sapientlœ loquacitate confidere, cum hanc nocentissimam vanitalem quantum debeat fides et saplentia christiana vitare, ex ipsa Domini nostri Jesu Christi institutione cognoscat (S. Léo. ep. 1(5). Encycl. Quanta cura.
Les tristes présages des Pontifes romains touchant les conséquences du système de l'égale protection ne se sont que trop réalisés ; l'incrédulité n'ignorait pas que, sous une impartialité apparente, affichée pour tromper les simples, et c'est le grand nombre, elle battrait en brèche la A^érité catholique, et qu'elle en obtiendrait la ruine légale, en attendant sa disparition entière et définitive, illusion dont se bercent les libres penseurs. En fait, le système, tel qu'il a été pratiqué en France, est un vrai privilège accordé à l'erreur.
D'abord, quel est le sens naturel de ces mots égale prolection? Littéralement ces mots signifient que l'Etat prend les divers cultes pour ce qu'ils sont en eux-mêmes, sans rien leur enlever ni sans rien leur ajouter; sans les afi"aiblir ni sans les fortifier; sans transporter à l'un les avantages ou les défauts qui peuvent exister chez l'autre, et réciproquement; en un mot, sans porter atteinte à la supériorité de l'un, ni suppléer à l'infériorité de l'autre; et que, gardant une neutralité entière, l'Etat fait aux cultes et à ceux qui les professent, une mesure égale de liberté et de sécurité. En fait, il n'en est pas ainsi ; l'égale protection est comprise et pratiquée en France de telle façon qu'on s'est étudié et qu'on s'applique chaque jour soit à faire profiter les dissidents des avantages qui n'appartiennent qu'aux catholiques, soit à rabaisser les catholiques au niveau des dissidents en refusant à ceux-là ce que ceux-ci ne réclament point. L'égale protection par elle-même n'emporte pas l'équivalence ou l'égalité intrinsèque des cultes; néanmoins, le système a eu immédiatement pour effet de créer la fiction de la stricte équivalence, et de produire des résultats iuouis. Nous prions le lecteur d'écouter nos preuves.
Voici notre thèse : Sous prétexte de protection égale^ l'Etat confère aux dissidents des avantages qui n'appartiennent qu'aux catholiques, et il tend à refuser aux catholiques les avantages que les dissidents ne réclament point, d'où il suit qu'il travaille lentement et sûrement à ruiner l'Eglise, en élevant et en fortifiant en face et auprès d'elle les sectes dissidentes.