Chapitre III
Cette idée fut peu - à -peu fanclifiée dans le chriftianifme , & on la porta jufqu'à croire que l'on pouvait par des prières modérer les arrêts de la providence , & obtenir de Dieu la grâce d'un mort condamné dans l'autre vie à des peines pEfTagèreSé-
Le cardinal Pierre Damien celui-là même qui conte que la femme du roi Ro bert accoucha d'un oie , rapporte qu'un péierin revenant de Jérufaîem , fut jeté par la tempête dans une ifle, où il trouva un bon hermite , lequel lui apprit que cette ifîe était habitée par les diables ; que fon vûiiînage était tout couvert de flammes , dans lesquelles les diables plongeaient les âmes des trépaffés ; que ces mêmes diables ne ceffaient de crier & de heurler contre St. Odilon , abbé de Cluni, leur ennemi mortel. Les prières de cet Odilon , difaient-ils ; & celles de fes moines , nous , enlèvent toujours quelque ame.
$f Ce rapport ayant été fait à Odilon , il infîitua dans y| fon couvent de Cluni , la fête des morts. Il n'y avait dans cette fête qu'un grand fonds d'humanité, & de piété ; & ces fentimens pouvaient fervir d'excufe à la fable du pèlerin. L'égiife adopta bientôt cette folemnité , & en fit une fête d'obligation. On attacha de grandes indulgences aux prières pour les morts ; fi on s'en était tenu là, ce n'eut été qu'une dévotion ; mais bientôt elle dégénéra en abus : on vendit cher les indulgences ; les moines mandians, fur- tout , fe firent payer pour tirer les âmes du purgatoire ; ils ne parlèrent que d'apparitions de trépaffés, d'ames plaintives qui venaient demander du fecours , de morts fubites & de châtimens éternels de ceux qui en avaient refufé; le brigandage fuccéda à la piété crédule , & ce fut une des raifons qui dans la fuite des tems fit perdre à l'égiife romaine la moitié de l'Europe.
On croit bien que Fignorance de ces fiècles afïèrmiffait les fuperiikions populaires. J'en rapporterai quel- &
^ ao Essai sur ies mœurs, ^
ques exemples qui ont long - tems exercé la crédulité humaine. On prétend que l'empereur Othon III. fit périr fa femme Marie d'Arragon , pour caufe d'adultère. Il efl très-pcrfible qu'un prince cruel & dévot, tel qu'on peint Othon III. envoie au fupplice fa femme moins débauchée que lui. Mais vingt auteurs ont écrit , ck Maimbourg a repéré après eux , & d'autres ont répété après Maimbourg , que l'impératrice ayant fait des avances à un jeune comte Italien, qui les refufa par vertu, elie accufa ce comte auprès de l'empereur de l'avoir voulu féduire, & que le comte fut puni de mort. La veuve du comte , dit-on , vint , la tête de fon mari à la main , demander juftice & prouver fon innocence. Cette veuve demande d'être admife à l'épreuve du fer ardent. Elle tint , tant qu'on voulut , une barre de fer toute rouge dans fes mains fans fe brûler; & ce prodige 2i fervant de preuve juridique , l'impératrice fut condam- ££ née à être brûlée vive. ;s|
Maimbourg aurait dû faire réflexion que cette fable efl rapportée par des auteurs qui ont écrit très-longtems après le règne d1 Othon III. qu'on ne dit pas feulement les noms de ce comte Italien & de cette veuve qui maniait fi impunément des barres de fer rouge : il efl même très-douteux qu'il y ait jamais eu une Marie d'Arragon , femme d' Othon III. Enfin , quand même des auteurs contemporains auraient authentiquement rendu compte d'un tel événement , ils ne mériteraient pas plus de croyance que les forciers qui dépofent en juftice qu'ils ont afiiflé au fabbat.
L'aventure de la barre de fer doit faire révoquer en dou~e le fupp'ice de la prétendue impératrice Marie d'Arragon rapporté dans tant de dictionnaires & d'hiftcires , où dans chaque page le menfonge efl joint à la vérité.
Le fécond événement efl du même genre. On pré-
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Cha pitre III. ai
tend que Henri IL fuccefleur âtOthon III. éprouva la fidélité de fa femme Cunegunda , en la faifant "marcher pieds nuds fur neuf focs de charrue rougis au feu. Cette hiftoire rapportée dans tant de martyrologes , mérite la même réponfe que celle de la femme à'Oîhon.
Didier abbé du mont Cafïïn , & plufieurs autres écrivains , rapportent un fait à-peu-près femblable. En 1063 des moines de Florence , mécontens de leur éveque , allèrent crier à la ville & à la campagne : « Notre évê- » que eiî un fimoniaque & un fcélérat : » & ils eurent , dit-on , la hardiefîe de promettre qu'ils prouveraient cette accufation par l'épreuve du feu. On prit donc jour pour cette cérémonie , & ce fut le mercredi de la première femaine du carême. Deux bûchers furent dreifés , chacun de dix pieds de long fur cinq de large, féparés par un fentier d'un pied & demi de largeur , rempli de ^ bois fec. Les deux bûchers ayant été allumés, & cet .& efpace réduit en charbons, le moine, Pierre Aidobran- ±S din, pajïe à travers fur ce fentier à pas graves & mefurés, fie revient même prendre au milieu des flammes fon manipule qu'il avait laide tomber. Voilà ce que plufieurs hiftoriens difent , qu'on ne peut nier qu'en renverfant tous les fondemens de î'hifïoire ; mais il eft sûr qu'on ne peut le croire fans renverfer tous les fondemens de la raifon.
Il fe peut faire fans doute qu'un homme paiTe trèsrapidement entre deux bûchers , & même fur des charbons , fans être tout-à-fait brûlé ; mais y palier & y fepafier d'un pas grave pour reprendre fcn manipule , c'eft une de ces aventures de la Légende dorée , dont il n'efl plus permis de parier à des hommes raifonnabîes.
La dernière épreuve que je rapporterai , efr celle dont on fe fervit pour décider en Efpagne, après la prife de Tolède , fi en devait réciter l'office romain , ou celui qu'on appellait mofàrabique ? On convint d'abord unanimement de terminer la querelle par le duel. Deux
O aa Essai sur les meurs.
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champions armés de toutes pièces , combattirent dans toutes les règles de la chevalerie. Don Ruis de Martan^a , chevalier du miffel mofarabique , fit perdre les arçons à fon adverfaire , & le renverfa mourant. Mais la reine qui avait beaucoup d'inclination pour le miffel romain , voulut qu'on tentât l'épreuve du feu. Toutes les loix de la chevalerie s'y oppofaient. Cependant on jeta aux feux les deux miffels , qui probablement furent brûlés ; & le roi , pour ne mécontenter perfonne , convint que quelques églifes prieraient Dieu félon le rifcuel romain , & que d'autres garderaient le mofarabique.
Tout ce que la religion a de plus auguïle , était défiguré dans prefque tout l'Occident par les coutumes les plus ridicules. La fête des fous , celle des ânes étaient établies dans la plupart des églifes. On créait aux jours folemnels un évêque des fous ; on faifait entrer dans la nef un âne en chappe & en bonnet qu?rré. L'âne érait révéré en mémoire de celui qui porta JESUS- Christ.
Les danfes dans l'églife, les feftins fur l'autel, les diffolutions , les farces obfcènes étaient les cérémonies de ces fêtes , dont l'ufage extravagant dura environ fept fiècles dans plufieurs diocèfes. A n'envifager que les coutumes que je viens de rapporter, on croirait voir le portrait des Nègres , & des Hottentots ; & il faut avouer qu'en plus d'une chofe nous n'avons pas été fupérieurs à eux.
Rome a fouvent condamné ces coutumes barbares , aufîi-bien que le duel & les épreuves. Il y eut toujours dans les rites de l'églife romaine , malgré tous les troubles & tous les fcandales, plus de décence , plus de gravité qu'ailleurs, & on fentait qu'en tout cette églife, quand elle était libre & bien gouvernée , était faite pour donner des leçons aux autres.