Chapitre III
philofophie dans l'explication delatrinité, dans la confubftantiabilité du verbe, dans l'union des deux natures & des deux volontés , enfin dans l'abyme de la prédeflination. La queftion, fi du pain & du vin font changés en la féconde perfonne de la trinité , & par conféquent en Dieu ? fi on mange & on boit cette féconde perfonne réellement ou feulement par la foi ? cette queftion , dis-je, était d'un autre genre , qui ne paraifiait pas fournis à la philofophie de ces tems. Auffi on fe contenta de faire la cène le foir dans les premiers âges du chriftianifme , & de communier à la méfie fous les deux efpèces au tems dent je parle, fans que les peuples eufTent une idée fixe & déterminée fur ce myilère.
Il parait que dans beaucoup d'églifes , & fur-tout en Angleterre , on croyait qu'on ne mangeait & qu'on ne buvait Jésus -Christ que fpirituellement. On ç trouve dans la bibliothèque Bodléienne une homélie du dixième fiècle , dans laquelle font ces propres mots : \ « C'eft véritablement par la confécration le corps & „ le fang de Jesus-Christ, non corporellement , „ mais fpirituellement. Le corps dans lequel Jesus- „ Christ fouiFrit& le corps eucharifïique font entiére- „ ment difFérens. Le premier était compofé de chair „ & d'os animés par une ame raifonnable; mais ce que „ nous nommons euchariftie , n'a ni fang, ni os-, ni „ ame. Nous devons donc l'entendre dans un fens fpi- „ rituel. „
Jean Scot , furnommé Erigène, parce qu'il était d'Irlande , avait long-tems auparavant , fous le règne de Charles le Chauve , & même , à ce qu'il dit , par ordre de cet empereur, foutenu à-peu-près la même opinion. Du tems de Jean Scot , Ratram moine de Corbie & d'autres avaient écrit fur ce myftère d'une manière à faire penfer qu'ils ne croyaient pas ce qu'on appella depuis la préfence -réelle. Car Ratram dans fon écrit adreiïe à l'empereur Charles le Chauve , dit en termes exprès :
LÔ ESSAISURLESMCEURS. Vj
« Ce il le corps de Jesus-Christ qui eft vu, reçu, „ & mangé , non p;<r les fens corporels , mais par les „ yeux de Tefprit ndèie. „ II eft évident, ajoute-t-il, qu'il n'y a aucun changement dans le pain & dans le vin ; ils ne font donc que ce qu'ils étaient auparavant. Iî finit par dire , après avoir cité St. Auguflin , que le pain appelle corps, & le vin appelle fa ng , font une figure , parce que c-efl un myfière.
De quelque manière que Ratram s'entendît & qu'on l'entendît , on écrivit contre lui : & à-peu-près dans le même tems un autre moine bénédiélin nommé Fafcafe Katbert parla pour être le premier qui développa le fentiment commun en termes exprès , en difant, que le pain était le véritable corps qui était forti de la Vierge, & le vin avec Veau , le véritable fang coulé du côté, réellement , & non pas en figure. Cette difpute pro- ^l duifit celle des ftercoriftes ou flercoraniftes , qui ofant $± examiner phyfiquement un objet de la foi , prétendirent i| qu'on digérait le pain & le vin facrés , & qu'ils fuivaient le fort ordinaire des alimens.
Comme ces queitions fe traitaient en latin , & que les laïques alors uniquement occupés de la guerre , prenaient peu de part aux difputes de l'école , elle ne produisirent heureufement aucun trouble. Les peuples n'avaient qu'une idée vague & obfcure de la plupart des myftères : ils ont toujours reçu leurs dogmes comme la monnoie, fans examiner ie poids & le titre.
Enfin Bérenger, archidiacre d'Angers , enfeigna vers 1050 par écrit & dans la chaire , que le corps véritable de Jesus-Christ n'efl point & ne peut-être feus les apparences du pain & du vin.
Il affirmât que ce qui aurait donné une indigeftion , s'il avait été mangé en trop grande quantité , ne pouvait être qu'un aliment ; que ce qui aurait enivré, fi on en avait trop bu , était une liqueur réelle , qu'il n'y avait point de blancheur fans un objet blanc , point de |3 rondeur ÇJj
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rondeur fans un objet rond ; qu'il eit phyfiquement imputable que le même corps puiffe être en mille lieux à la fois. Ses proportions révoltèrent d'autant plus, que Bérenger , ayant une très-grande réputation , avait d'autant plus d'ennemis. Celui qui fe diftingua le plus contre lui , fut Lanfranc , de race Lombarde , né à Pavie , qui était venu chercher une fortune en France. Il balançait la réputation de Bérenger. Voici comme il s'y prenait pour le confondre dans fon traité de. corpore Domini. « On peut dire avec vérité que le corps de notre „ Seigneur dans PeUchàfifrié eflle même quieilforri de „ la Vierge, & que cen'elt pas le même. C'eft le même „ quant à l'efTence & aux propriétés de la véritable na- „ ture, & ce n'eft pas le même quant aux eipècesdu pain „ & du vin ; de forte qu'il eft le même quant à la fubf- „ tance , & qu'il n'eft pas le même quant à la forme. „
Ce fentiment de Lanfranc parut être en général celui de l'églife. Bérenger n'avait raifonné qu'en philofophe. Il s'aguTait d'un objet de la foi , d'un myitère que l'églife reconnailfait comme incompréhenfible. Il était du corps de l'églife; il était payé par elle; il devait donc avoir la même foi qu'elle , & foumettre fa raifon comme elle. Il fut condamné au concile de Paris en 1050, condamné encor à Rome en 1079, & obligé de prononcer fa rétractation forcée ; mais cette rétractation forcée ne fit que graver plus avant ces fentimens dans fon cœur. Il mourut dans fon opinion , qui ne fit alors ni fchifme ni guerre civile. Le temporel feul était le grand objet qui occupait l'ambition des hommes. L'autre feurce qui devait faire verfer tant de fang , n'était pas encor ouverte.
C'eû après la difpuce & la condamnation de Bérenger que Téglife" infhtua l'ufage de l'élévation de l'hoirie, afin que le peuple en l'adorant ne doutât pas de la réalité qu'on avait combattue ; mais le terme de tranflubfrantiation ne fut pas encor attaché à ce myfïère ; il ne
sfL fut adopté qu'en 1115 dans un concile de Latran.
|3 EJfaijur Ies mœurs- Tom. II. B
^ 18 Essai sur les mœurs.
L'opinion de Scot , de Ratram , de Bérenger ne fut pas enievelie ; elle fe perpécua chez quelques eccléfiàfliques ; elle paifa aux Vaudois , aux Albigeois, aux huffîtes , aux proteftans ; comme nous le verrons.
Vous avez dû cbferver que dans toutes les difputes qui ont animé les chrétiens les uns contre les autres depuis la naiflance de l'églife , Rome s'eft toujours décidée pour l'opinion qui foumettait le plus Pefprit humain , & qui anéantirait: le plus le raifonnement : je ne parle ici que de l'hiftorique; je mets à part l'infpiration de l'églife & fon infaillibilité , qui ne font pas du reiTort de l'hiiïoire. Il e(t certain qu'en faifant du mariage un facrement , on faifait de la fidélité des époux un devoir plus faint , & de l'adultère une faute plus odieufe : que la croyance d'un Dieu réellement préfent dans l'euchariftie, paffant dans la bouche & dans l'eftomac d'un communiant , le rempliifait d'une terreur religieufe. Quel ref- £? pecl: ne devait-on pas avoir pour ceux qui changeaient d'un mot le pain en Dieu , & fur-tout pour le cbef d'une religion qui opérait un tel prodige ? Quand la fimple raifon humaine combattit ces myflères, elle affaiblit l'objet de fa vénération , & la multiplicité des prêtres en rendant le prodige trop commun , le rendit moins refpectabîe aux peuples.
Il ne faut pas omettre l'ufage qui commença à s'introduire dans l'onzième fiècle , de racheter par les aumônes & par les prières des vivans les peines des morts , de délivrer leurs âmes du purgatoire , & l'étabiiffement d'une fête folemnelle confacrée à cette piété.
L'opinion d'un purgatoire , ainfi que d'un enfer , efî de la plus haute antiquité , mais elle n'eft nulle part 11 clairement exprimée que dans le fixième livre-de l'Enéide de Virgile , dans lequel on retrouve la plupart" des myfttres de la religion des gentils.
Ergo exercentur partis , veterumque malorum Supplicia expendunt , &c.