CHAPITRE VINGT-NEUVIEME
Grand fchifme d'Occident.
iE St. Siège ne pofledaît alors que le patrimoine de St. Pierre en Tofcane, la campagne de Rome, le pays de Viterbe & d'Qrviette, la Sabine, le duché de Spolette, Bénevent , une petite partie de la marche d'Ancone. Toutes les contrées réunies depuis à fon domaine, étaient à des feigneurs vicaires de l'empire ou du fiége papal. Les cardinaux s'étaient mis depuis 1 1 38 , en poffeffion d'exclure le peuple & le clergé de l'élection des pontifes , & depuis iaiô il fallait avoir les deux tiers des voix pour être canoniquement élu. Il n'y avait à Rome , au tems dont je parle , que feize cardinaux , onze Français , un Efpagnol & quatre Italiens. Le peuple Romain , malgré fon goût pour la liberté , malgré fon averfion pour fes maires , voulait un pape qui réndât à Rome, parce qu'il hanTait beaucoup plus les ultramontains que les papes , & fur-tout parce que la préfence d'un pontife attirait à Rome des richeffes. Les Romains menacèrent les cardinaux de les exterminer , s'ils leur donnaient un pontife étranger. Les électeurs épouvantés , nommèrent pour pape Brigano , évêque de Barri, Napolitain, qui prit le nom d' Urbain. C'était un homme impétueux & farouche , par cela même peu propre à une telle place. A peine fut-il intronifé , qu'il déclara dans un confiftoire qu'il ferait jufîice des rois de France & d'Angleterre, qui troublaient , difait-il , la chrétienté par leurs querelles. Ces rois étaient Charles le Sage & Edouard III. Le cardinal de la Grange , non moins impétueux que le pape , le menaçant de la nnin , lui dit , qu'il avait menti;
a\ & ces trois paroles plongèrent l'Europe dans une difcordé
31 de quarante années.
iao Essai sur les Mœuns, £]
L3 plupart des cardinaux, les Italiens même , choqués de l'humeur féroce d'un homme fi peu fait pour gouverner , fe retirèrent dans le royaume de Napîes. Là, ils déclarent que l'éleclicn du pape , faite avec violence , eft nulle de plein droit. Ils procèdent unanimement à l'élection d'un nouveau ponrife. Les cardinaux Français eurent alors la fatisfaclion afïez rare de tromper les cardinaux Italiens. On promit la tiare à chaque Italien en particulier, & enfuite on élut Robert fils iïAmédée, comte de Genève, qui prit le nom de Clément VIL Alors l'Europe fe partagea. L'empereur Charles IV. l'Angleterre, la Flandre, la Hongrie reconnurent Urbain , à qui Rome & l'Italie obéiifaient. La France, lEcoffe, la Savoie , la Lorraine furent pour clément. Tous les ordres religieux fe divisèrent , tous les docteurs écrivirent, toutes les univerfités donnèrent des décrets. Les deux papes fe trai- ^ taient mutuellement d'ufurpateurs & <S Ante-Chrijls ; ils ££ s'excommuniaient réciproquement. Mais ce qui devint réellement funefte , on fe battit avec la double fureur d une guerre civile ce d'une guerre de religion. Des troupes Gafconnes & Bretonnes , levées par le neveu de Clément y marchent en Italie, . furprennent Rome; ils y tuent , dans leur première furie , tout ce qu'ils rencontrent ; mais bientôt le peuple Romain , fe ralliant contre eux , les extermine dans fes murs , & on y égorge tout ce qu'on trouve de prêtres Français. Bientôt après , une armée du p:pe Clément , levée dans le royaume de Napîes , fe prélenre à quelques lieues de Rome , devant les troupes d' 'Urbain.
Chacune des armées portait les clefs de St. Pierre fur fes drapeaux. Les Clémentins furent vaincus. Il ne s'agiffait pas feulement de l'intérêt de ces deux pontifes. Urbain , vainqueur , qui deflinait une partie du royaume de Napîes à fon neveu , en dépofféda la reine Jeanne , protectrice de Clément , laquelle régnait depuis long-tems dans Napîes , avec des fuccès divers & une gloire fouillée, h
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3 C h a p i t R e XXIX. aai S .
Nous avons vu cette reine aflaffinée par fon coufin Charles de Dura~<p , avec qui Urbain voulait partager le royaume de Naples. Cette ufurpateur devenu poflefleur tranquille, n'eut garde de tenir ce qu'il avait promis à un pape qui n'était pas a fiez puiflant pour l'y contraindre.
Urbain plus ardent que politique , eut l'imprudence d'aller trouver fon variai, fans être le plus fort & mal accompagné. L'ancien cérémonial obligeait le roidebaifer les pieds du pape & de tenir la bride de fon cheval. Duras ne fit qu'une de ces deux fondions ; il prit la bride , mais ce fut pour conduire lui-même le pape en prifon. Urbain fut gardé quelque tems prifonnier à Naples , négociant continuellement avec fon vaflal, & traité tantôt avec refpecl, & tantôt avec mépris. Le pape s'enfuit de fa prifon, & fe retira dans la petite ville de Nccéra. Là, il afiembla bientôt les débris de fa cour. Ses cardinaux & quelques evêques , lafTés de fon humeur farouche , & plus encor <le fes infortunes , prirent dans Nocéra desmefures pour le quitter & pour élire à Rome un pape plus digne de l'être. Urbain , informé de leur deifein , les fit tous appliquer en fa préfence à la torture. Bientôt obligé de s'enfuir de Naples & de fe retirer dans la ville de Gènes , qui lui envoya quelques galères , il traîna à fa fuite ces cardinaux & ces évêques eftropiés & enchaînés. Un des évêques , demi-mort de la queilion qu'il avait foufFerte , ne pouvant gagner le rivage aflez tôt au gré du pape , il le fit égorger fur le chemin. Arrivé à Gènes , il fe délivra par divers fupplicesde cinq de ces cardinaux prifonniers. Les C'aligula & les Néron avaient f lit des acîions à- peu-près femblables, mais ils furent punis, & Urbain mourut paisiblement à Rome. Sa créature & fon perfécuteur , Charles de Durai{o , fut plus malheureux; car étant allé en Hongrie pour envahir la couronne qui ne lui appartenait point , il y fut aîTaîIibé.
Après la mort d' Urbain , cette guerre civile parai/Tait devoir s'éteindre ; mais les Romains étaient bien loin de jj*
— (frisas,
aaa Essai sur les mœurs.
reconnaître Clément. Le fchifme fe perpétua des deux côtés. Les cardinaux Urbanises élurent Perin Tomafel ; & ce Vérin Tomafel étant mort , ils prirent le cardinal Méliorati. Les Clémentins firent fuccéder à Clément , mort en 1394, Pierre Lima, Arragonois. Jamais pape n'eut moins de pouvoir à Rome que Méliorati : & Pierre Lunane fut bientôt dans Avignon qu'un fantôme. Les Romains, qui voulurent encor rétablir leur gouvernement municipal , chafsèrent Méliorati , après bien du fang répandu , quoiqu'ils îe reconnuiTent pour pape ; & les Français, qui avaient reconnu Pierre Lima , l'affiégèrent dans Avignon même , & l'y tinrent prifonnier.
Les états-généraux de France avaient pris dans ces tems funelies une réfolution fi fenfée , qu'il eft furprenant que toutes les autres nations ne l'imita-ffent pas. Ils ne reconnurent aucun pape. Chaque diocèfe fe gouverna par fon évêque : on ne paya point d'annates , on ne reconnut ni réierves ni exemptions ; & Rome alors dut craindre que cette administration, qui dura quelques années , ne fubfiitât toujours.
Lima , avant ion élection , avait promis de fe démettre pour le bien de la paix , & n'en voulait rien faire. Un noble Vénitien , nommé Corario , qu'on élut à Rome , fit le même ferment , qu'il ne garda pas mieux. Les cardinaux de l'un & de l'autre parti , fatigués des querelles générales & particulières que la difpute de la tiare traînait après elle, convinrent enfin d'aiTembler a Pife un concile général. Vingt-quatre cardinaux , vingt-fix archevêques, cent quatre-vingt-douze évêques , deux cent quatrevingt-neuf abbés , les députés de toutes les univerfités , ceux des chapitres de cent deux métropoles, trois cents docteurs de théologie , le grand-maître de Malthe , & les ambaffadeurs de tous les rois , affilièrent à cette affemblée. On y créa un nouveau pjpe , nommé Pierre Philargi , Alexandre V. Le fruit de ce grand concile fut d'avoir trois papes ou antipapes , au lieu de deux. L'em-
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3 Chapitre XXIX. 22,3
pereur Robert ne voulut point reconnaître ce concile , & tout fut plus brouillé qu'auparavant.
On ne peut s'empêcher de plaindre le fort de Rome. On lui donnait unévêque & un prince malgré elle : des troupes Françaifes, fous le commandement de Tannegui du Châtel , vinrent encor la ravager pour lui faire accepter fon troifième pape. Le Vénitien Corario porta fa tiare à Gayette , ious la prote&ion du fi's de Charles de Dura^o que nous nommons Lancelot, qui régnait alors à Naples; & Fierre Lima transféra fon fiége à Perpignan. Rome fut faccagée , mais fans fruit, pour le troisième pape- il mourut en chemin ; & la politique qui régnait alors, fut caufe qu'on le crut empoifonné.
Les cardinaux du concile de Pife , qui Pavaient élu, s' étant rendus maîtres de Rome, mirent à fa place Baltha^ar Co\{a , Napolitain. C'était un homme de guerre ; il avait été corfaire , & s'était fignalé dans les troubles que la querelle de Charles de- Dura^o & de la rnaifon à'Aa- . jou excitait encor ; depuis légat en Allemagne , il s'y était enrichi en vendant des indulgences. Il avait enfuite acheté aflez cher le chapeau de cardinal , & n'avait point acheté moins chèrement fa concubine Catherine, qu'il avait enlevée à fon mari. Dans les conjonctures où était Rome , il lui fallait peut-être un tel pape. Elle avait plus befcin d'un foldat que d'un théologien.
Depuis Urbain VI. les papes rivaux négociaient , excommuniaient & bornaient leur politique à tirer quelque argent. Celui-ci fit la guerre. Il était reconnu de la France & de la plus grande partie de l'Europe fous le le nom de Jean XXIII. Le pape de Perpignan n'était pas à craindre, c?lui de Gayette 1 était, parce que le roi de Naples le protégeait. Jean XXIII. affemble des troupes , publie une croifade contre Lancelot, roi de Naples, arme le prince Louis d'Anjou, auquel il donne l'inveihture de Naples. On fe bat auprès de Garillan. Le parti du pape eft victorieux ; mais la reconnaiilance n'étant pas
IZd. ESSAT SUR iTîrS M (EUR S. £j
une vertu de fouverain , & la raifon d'érat étant plus forte que tout le refte , le pape ôte l'inveftiture à fon bienfaiteur & a fon vengeur , Louis d'Anjou*, il reconnaît Lancelot fon ennemi pour roi , à condition qu'on lui livrera le Vénitien Corario.
Lancelot, qui ne voulait pas que Jean XXIÎÎ. fût trop puilfant, biffa échapper le pape Corario. Ce pontife errant fe retira dans le château de Rimini chez Malatefta, l'un des petits tyrans d'Italie. C'elî-làque , ne fubfiftant que des aumônes de ce feigneur, & n'étant reconnu que du duc de Bavière, il excommuniait tous les rois, & parlait en maître de la terre.
Jean XXIII. feul pape de droit , puifqu'il avait. été créé, reconnu à Rome par les cardinaux du concile de Pife , & qu'il avait fuccédé au ponrife élu par le même J concile , était encor le feul pape en effet. Mais comme 2 il avait trahi fon bienfaiteur Louis d'Anjou , le roi de S"; Napîes Lancelot , dont il était le bienfaiteur, le trahit de même.
Lancelot victorieux , voulut régnera Rome. Il furprit cette malheureufe ville. Jean tXXIIL eut à peine le tcms de fe fauver. Il fut heureux qu'il y eût alors en Italie des villes libres. Se mettre, comme Corario, entre les mains d'un des tyrans , c'était fe rendre efclave. Il fe jeta entre les bras des Florentins, qui combattirent à la fois contre Lancelot, pour leur liberté & pour le pape. Lancelot allait prévaloir. Le pape fe voyait affiégé dans Bologne. Il eut recours alors à l'empereur Sigîfmond , qui était defcendu en Italie pour conclure un trâuéavec les Vénitiens. Sipjfmond , comme empereur , devait s'agrandir fur l'abaifîement des papes , & était l'ennemi naturel de Lancelot, tyran de l'italie. Jean XXIII. propofe à l'empereur une ligue & un concile ; la ligue , pour chafîér l'ennemi commun ; le cpïjcilej pour affermir fon droit au pontificat. Ce concile ^i était même devenu nécefiaire. Celui de Pife l'avait indi-
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O CHAPITRE XXX. Iù.% \(
que au bout de trois ans. Sigifmond & Joz/z XXïIL le convoquent dans la petite ville de Confiance , mais Ztf/zce/or oppofait fes armes viclorieufes à toutes ces négociations. Il n'y avait qu'un coup extraordinaire qui en pût délivrer le pape & l'empereur. Lancelot mourut à l'âge de trente ans , dans des douleurs aiguës &. fubites , & les poifons parlaient alors pour fréquent.
Jean XXIII. défait de fon ennemi , n'avait plus que l'empereur & le concile à craindre. Il eût voulu éloigner ce fénat de l'Europe, qui peut juger les pontifes. La convocation était annoncée, l'empereur la prefîaiî , &: tous ceux qui avaient droit d'y afîifler , fe hâtaient d'y venir jouir du titre d'arbitres de la chrétienté.