Chapitre IV
Mathilde , Rome , <k la moitié de l'Allemagne ; qu'à l'égard des Normans , ils étaient dans ce tems-là fes ennemis déclarés : alors Grégoire Vil. paraîtra plus violent & plus audacieux qu'infenfé. Il fentait qu'en élevant fa dignité au deifus de l'empereur & de tous les rois , il ferait fécondé des autres églifes , flattées d'être les membres d'un chef qui humiliait la puiîTance féculière. Son deiïein-étak formé non- feulement de fecouer le joug des empereurs , mais de mettre Rome , empereurs & rois fous le joug de la papauté. Il pouvait lui en coûter la vie; il devait même s'y attendre, & le péril donne de la gloire.
Henri IV. trop occupé en Allemagne , ne pouvait paffer en Italie. Il parut fe venger d'abord moins comme un empereur Allemand que comme un feigneur Italien. Au lieu d'employer un général & une armée , il fe fervit , dit-on , d'un bandit nommé Cencius , très-confidéré par fes brigandages ,qui faifit le pape dans Sainte-Marie-îvïajeure dans le tercs qu'il officiait ; des fatelîkes déterminés ftappèrent le por.tife & i'enfanglantèrent. On le mena prifonnier dans une tour dont Cencius s'était rendu miître.
Henri IV. agit un peu plus en prince , en convoquant à Vorms un concile d'évêques , d'abbés & de docleurs , dans lequel il fit dspofer le pape. Toutes les voix , à deux près, concoururent à û dépofition. Mais il manquait à ce concile , des troupes pour l'aller faire refpe&er à Rome. Henri ne fit que commettre fon autorité , en écrivant au pape qu'il le dépofait , & au peuple Romain qu'il lui défendait de reconnaître Grégoire.
Dès que le pape eut reçu ces lettres inutiles, il parla ainfi dans un concile a Rome : « De la parc de Dieu » tout-puifTant , & par notre autorité , je défens à ■o Henri, fils de notre empereur Henri , de gouverner » le royaume Teutcnique & l'Italie : j'abfous tous les » chrétiens du ferment qu'ils lui ont fait eu feront : &
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y* a8 [Essai sur ies mœurs. Kj
» je défens que qui que ce foit le ferve jamais comme » roi. » On fait que c'efl-Ià le premier exemple d'un pape qui prétend ôrer la couronne à unfouvérâin. Nous avons vu auparavant des évêques dépofer Louis le Débonnaire \ mais il y avait au moins un voile à cet attentat. Ils condamnaient Louis , en apparence feulement, à la pénitence publique ; & perlbnne n'avait jamais ofé parler depuis la fondation de l'égiife comme Grégoire VIL Les lettres circulaires du pape refpirèrent le même effrit que fa fentence. Il y redit plufieurs fois que les évêques font au deiîus des rois & faits peur les juger : expreffions non moins adroites que hardies, qui devaient ranger fous fon étendard tous les prélats du monde.
Il y a grande apparence que quand Grégoire VIL dépofa ainli fon fouverain par de fimples paroles , il favait bien qu'il ferait fécondé par les guerres civiles d'Allema- 3 gne , qui recommencèrent avec plus de fureur. Un K CE évêqued'Utrecht avait fervi à faire condamner Grégoire. Qn prétendit que cet évêque mourant d'une mort foudaine & douloureufe, s'était repenti de la dépofition du pape comme d'un facrilége. Les remords vrais ou faux del'évêque en donnèrent au peuple. .Ce n'était plus le tems où l'Allemagne était unie fous les O thons. Henri IV. fe vit entouré près de Spire par l'armée des confédérés , qui fe prévalaient de la bulie du pape. Le gouvernement féodal devait alors amener de pareilles révolutions. Chaque prince Allemand était jaloux de la puiffance impériale , comme le haut baronage en France était jaloux de celle de fon roi. Le feu des guerres civiles couvait toujours , & une bulle lancée à propos pouvait l'allumer. Les princes confédérés ne donnèrent la liberté à Henri IV. qu'à condition qu'il vivrait en particulier & en excommunié dans Spire , fans faire aucune fonction ni de chrétien , ni de roi , en attendant que le pape vînt préfider dans Ausbourg à une aifemblée de princes J! &c d'évêques , qui devait le juger.
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Il paraît que des princes qui avaient le droit d'élire l'empereur , avaient aufîî celui de le dépofer ; mais vouloir faire préfider le pape à ce jugement , c'e'tait le reconnaître pour juge naturel de l'empereur & de l'empire. Ce fut le triomphe de Grégoire VIL & de la papauté. Henri IF. réduit à ces extrémités , augmenta encor beaucoup le triomphe.
Il voulut prévenir ce jugement fatal d'Augsbourg : & par une réfolution inouie, paffant les Alpes du Tyrol avec peu de domeïliques , il alla demander au pape fon abfolution. Grégoire VII. était alors avec la comtefTe Mathilde dans la ville de Canoffe , l'ancien Canufmm , fur l'Apennin près de Reggio , fortcreffe qui paffait alors pour imprenable. Cet empereur , déjà célèbre par des batailles gagnées , fe préfente à la porte de la fortereiTe, fans gardes, fans fuite. On l'arrête dans la féconde enceinte. On le dépouille de fes habits. On le revêt d'un cili.e. Il refle pieds nuds dans la. cour : c'était au mjis de Janvier 1077. On le fit jeûner trois jours, fans l'admettre à baifer les pieds du pape , qui pendant ce tems était enfermé avec la comteffe Mathilde , dont il était depuis long-tems le directeur. Il n'eft pas furprenant que les ennemis de ce pape lui aient reproché fa conduite avec Mathilde. Il eft vrai qu'il avait foixantedeux ans ; mais il était directeur , Mathilde était femme, jeune & faible. Le langage de la dévotion qu'on trouve dans les lettres du pape à ia princeiTe , comparé avec les emportemens de fon ambition , pouvait faire foupçonner que la religion (ervait de mifque à toutes fes pafiions. Mais aucun fait , aucun indice n'a jamais fait tourner ces foupçons en vraifemblance. Les hypocrites voluptueux n'ont ni un enthoufiafme fi permanent , ni un zèle fi intrépide. Grégoire était auftère , & c'était p-V-là qu'il était dangereux.
Enfin l'empereur eut la permifîîon de fe profterner aux pieds du Pontife, qui voulut bien l'abfoudre, en le Jfc
Essai s ur les mœurs.
faifant jurer qu il attendrait le jugement juridique du pape a Augsbourg , & qu'il lui ferait en tout parfaitetement fournis. Quelques évêques & quelques feigneurs Âllemans du parti de Henri , firent la même fourmilion. Grégoire VIL fe croyant alors, non fans vraifemblance , le maître des couronnes de la terre écrivit dans plufieurs lettres que fon devoir était d'abaiffer les rois.
La Lombardie , qui tenait encor pour l'empereur , fut fi indignée de l'aviîiiTement où il s'-était réduit , qu'elle fut prête de l'abandonner. On y laiffa Grégoire VII. beaucoup plus qu'en Allemagne. Heureufement pour l'empereur , cette haine des violences du pape l'emporta fur l'indignation qu'infpirait la bafîeiïe du prince. Il en profita :"& par un changement de fortune nouveau pour des empereurs Teutoniques , il fe' trouva enfin très-fort en Italie, quand l'Allemagne l'abandonnait. Toute la Lombardie fut en armes contre le pape , tandis que Grimât goire VIL foulevait l'Allemagne contre l'empereur.
D'un côté , ce pape agiffait fous main pour faire élire un autre Ce far en Allemagne, & Henri n'omettait rien pour faire élire un autre pape par les Italiens. Les Allemans élurent donc pour empereur Rodolphe , duc de Souabe : & d'abord Grégoire VIL écrivit qu'il jugerait entre Henri &c Rodolphe, & qu'il donnerait la couronne à celui qui lui ferait le plus fournis. Henri s'étant plus fié à fes troupes qu'au St. Père, mais ayant eu quelques mauvais fuccès , le pape plus fier , excommunia encor Henri en 1080. « Je lui ôte la couronne, dit-il, & je » donne le royaume Teutonique à Rodolphe : » & pour faire croire qu'il donnait en effet les empires , il fit préfcnt à ce Rodolphe d'une couronne d'or , où ce vers était gravé.
Petra dédit Petro , Petrùs diadema Rodolpko.
La pierre a donné à Pierre la couronne , Se Pierre la donne à Rodolphe.
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