‹ EssaiChapitre 132 sur 200 · Chapitre XXXVI IL a8j · texte numérisé non relu

Chapitre XXXVI IL a8j

qu'elle avait alors vingt-fept années. Elle eut afTez de courage & afTez d'efprit pour fe charger de cette entreprife , qui devint héroïque. On la mena devant le roi à Bourges : elle fut examinée par des femmes , qui ne manquèrent pas de la trouver vierge , & par une partie des docleurs de l'univerfité & quelques confeilîers du parlement , qui ne balancèrent pas à la déclarer infpirée ; foit qu'elle les trompât , foit qu'ils fuffent euxmêmes afTez habiles pour entrer dans cet artifice ; le vulgaire le crut , & ce fut allez.

Les Anglais allégeaient alors la ville d'Orléans , la feule refïburce de Charles , & étaient prêts de s'en rendre maîtres. Cette fille guerrière , vêtue en homme , conduite par d'habiles capitaines , entreprend de jeter du fecours dans la place. Elle parle aux foïdats de la part de Dieu , &leur infpire ce courage d'enthoufiafme qu'ont tous les hommes qui croient voir la divinité

|* combattre pour eux. Elle marche à leur tête & délivre Orléans , bat les Anglais , prédit à Charles qu'elle le fera facrer dans Reims , & accomplit fa promefie l'épée à la main. Elle afïïfta au facre , tenant l'étendard avec lequel elle avait combattu.

Ces victoires rapides d'une fille, les apparences d'un miracle , le facre du roi qui rendait fa perfonne plus vénérable , allaient bientôt rétablir le roi légitime & chaffer l'étranger : mais i'inîîrument de ces merveilles , Jeanne d'yirc, fut blefTée & prife en défendant Compiégne. Un homme , tel que le prince noir , eût honoré & refpecté fon courage. Le 'régent Betford crut néceiTaire de la flétrir pour ranimer fes Anglais. Elle avait feint un miracle, Betford feignit de la croire foncière. Mon but efl toujours d'obferver l'efprit du tems • c'efl lui qui dirige les grands événemens du monde. L'univerlité de Paris préfenta requête centre Jeanne d' 'Arc , l'accufant d'héréiie & de magie. Ou Funiverfité penfait ce que le

sj^ régent voulait qu'on crût ; ou n elle ne le penfait pas 5

3 ga

elle commettait une lâcheté déteftable. Cette héroïne digne du miracle qu'elle avait feint , fut jugée à Rouen par Cauchon évêque de Eeauvais , cinq autres évêques Français , un feul évêque d'Angleterre , ailiftés d'un moine dominicain vicaire de l'Inquinnon , & par des docteurs de l'univerfité. Elle fut qualifiée « de fuperfiiy> rieufe devinerefTe du diable, blafphémereiïe en Dieu » & en fes faims & faintes, errant par moult de fors » en la foi de Christ. » Comme telle elle fut condamnée à jeûner au pain à l'eau dans une prifon perpétuelle. Elle fit , me femble , à fes juges une réponfe digne d'une mémoire éternelle. Interrogée pourquoi elle avait ofé affifler au facre de Charles avec fon étendard ? elle répondit : II tjl jujle que qui a eu part au travail , en ait a l'honneur.

Enfin, accufée d'avoir repris une fois l'habit d'homme, | qu'on lui avait laifTé exprès pour la tenter , fes juges , qui *Jc n'étaient pas alTurément en droit de la juger, puisqu'elle était prifonnière de guerre, la déclarèrent hérétique relapfe , & firent mourir par le feu celle qui ayant fauve fon roi , aurait eu des autels dans les tems héroïques , où les hommes en élevaient à leurs libérateurs. Charles VII. rétablit depuis fa mémoire, alTez honorée par fon fupplice même.

Ce n'efl: pas alTez de la cruauté pour porter les hommes à de telles exécutions : il faut encor ce fanatifme compofé de fuperflition & d'ignorance , qui a été la maladie de prefque tous les fiècles. Quelques tems auparavant les Anglais condamnèrent la princeiTe de Glocejier à faire amende honorable dans l'églife de St. Faul , & une de fes amies à être brûlée vive, fous prétexte de je ne fais quel fortiiége employé contre la vie du roi. On avait brûlé le baron de Cobham, en qualité d'hérétique : & en Bretagne on fit mourir par lemêmefuppiice, le maréchal de Retç, accufé de magie, ck d'avoir égorgé des enfans pour faire avec leur fang de prétendus enchantemens.

^'"kJ^wv---" — - — — — yypSg^sr^s. ,— ,.,■.,■ ,. —■ , —. rrrfi&ei

P Chapitre XXXVIIL 187 O

Que les citoyens d'une ville immenfe, où les arts, les plailirs & la paix régnent aujourd'hui , où la raifon même commence à s'introduire, comparent les tems, & qu'ils fe plaignent , s'ils l'ofeht. C'eft une réflexion qu'il faut faire prefqu'à chaque page de cette hifloire.

Dans ces triftes tems la communication des provinces était fi interrompue , les peuples limitrophes étaient fi étrangsrs les uns aux autres, qu'une aventurière ofa ,.. quelques années après la mort delà pucelîe , prendre fon nom en Lorraine, & foutenir hardiment qu'elle avait échappé au fupplice , & qu'on avait brûlé un fantôme à fa place. Ce qui efr plus étrange , c'eft qu'on la crut. On la combla d'honneurs & de biens , & un hommede la maifon des Arrrioifes , i'époufa en 1436 , penfant en effet époufer la véritable héroïne , qui, quoique née dans l'obfcurité, eût été pour le moins égale à lui par fes grandes actions.

Pendant cette guerre, plus longue que décifive, qui caufait tant de malheurs , un autre événement fut le falut de la France. Le duc de Bourgogne , Philippe le Bon , mérita ce nom , en pardonnant enfin au roi la mort de Ion père, & en s'uniffant avec le chef de fa maifon contre l'étranger. Il fit à la vérité payer cher au roi cet ancien afTailinat, en fe donnant, par le traité, toutes les villes fur la rivière de Somme, avec Roie, Montdidier& le comté de Boulogne. Il fe libéra de tout hommage pendant fa vie , & devint un très-grand fouverain; mais il eut la générofité de délivrer de fa longue prifon de Londres le duc d'Orléans , le fils de celui qui avait été afTaifiné dans Paris. Il paya fa rançon. On la fait monter à trois cent mille écus d'or ; exagération ordinaire aux écrivains de ces rems. Mais cette conduite montre une grande vertu. Il y a toujours eu de belles âmes dans les tems les plus corrompus. La vertu de ce prince n'excluait pas en lui la volupté & l'amour des femmes,, qui ne peut jamais être un vice, que quand il conduit aux méchantes actions, C'eil ce même Philippe qui avait en 1330, inftitué la

—rmP^-,.

ntftrïwïï-SS

®sE»

toifon d'or à l'honneur d'une de les maîtrefTes. Il eut quinze bâtards qui eurent tous du mérite. Sa cour était ia plus brillante de l'Europe. Anvers , Bruges faifaient un grand commerce , àc répandaient l'abondance dans les états. La France lui dut enfin fa paix & fa grandeur , qui augmentèrent toujours depuis , malgré les adverfités & malgré les guerres civiles & étrangères.

Charles VIL regagna fon royaume à-peu-près comme Henri IV. le conquit , cent cinquante ansaprès. Charles n'avait pas , à la vérité , ce courage brillant , cet efprit prompt & actif , & ce caractère héroïque de Henri 1 V. m<ùs obligé comme lui de ménager fouvent fes amis & fes ennemi^, de donner de petits combats, de furprendre des villes & d'en acheter , il entra dans Paris comme y entra depuis Henri IV. par intrigue & par force. Tous deux ont été déclarés incapables de pofféder la couronne , & tous deux ont pardonné. Ils avaient encor une faibleffe commune , celle de fe livrer trop à l'amour ; car l'amour influe prefque toujours fur les affaires d'état , chez les princes chrétiens , ce qui n'arrive point dans le refle du monde.

Charles ne fît fon entrée dans Paris qu'en 1437. Ces bourgeois qui s'étaient fignalés par tant de mafîacres , allèrent au devant de lui avec toutes les démonftrations d'affecTion & de joie, qui étaient en ufage chez ce peuple groffier. Sept filles repréfentant les fept péchés qu'on nomme mortels ,. & fept autres figurant les vertus théologales & cardinales avec des écriteaux , le reçurent vers la porte St. Denis. Il s'arrêtait quelques minutes dans les carrefours à voir les myfrères de la religion que des bateleurs jouaient fur des tréteaux. Les habirans de cette capitale étaient alors auiîi pauvres que rufriques ; les provinces l'étaient davantage. Il fallut plus de vingt ans pour réformer l'état ; ce ne fut que vers l'an 1450 que les Anglais furent entièrement chafiés de la France. Ils ne gardèrent que Calais & Guines , & perdirent pour jamais

tous

Page 1