‹ EssaiChapitre 138 sur 200 · Chapitre XL. 301 O · texte numérisé non relu

Chapitre XL. 301 O

duirs pour les oppofer aux ouvrages dramatiques des anciens Grecs & des anciens Romains ; & comme les chœurs des tragédies grecques étaient des hymnes religieufes , & leur théâtres une chofe facrée, Grégoire de 'Na^ian^e & fes fuccefleurs firent des tragédies faintes , mais malheureufement le nouveau théâtre ne l'emporta pas fur celui d'Athènes, comme la religion chrétienne l'emporta fur celle des Gentils. Il eftrefté de ces pieufes farces , des théâtres ambulans , que promènent encor les bergers de la Calabre. Dans les tems de folemnités , ils repréfentent la naiilance & la mort de Jefus-Chrift. La populace des nations feptentrionales , adopta auffi bientôt ces ufages. On a depuis traité ces fujets avec plus de dignité. Nous envoyons de nos jours des exemples dans ces petits opéras qu'on appelle oratorio \ & enfin , les Français ont mis fur la fcène des chefs-d'œuvres tirés de l'ancien tefhment.

Les confrères de la paffion en France , vers le feizième fiècle , firent paraître Jefus-Chrift. fur ia fcène. Si la langue françaife avait été alors auffi majeftueufe qu'elle était naïve & grofilère , fi , parmi tant d'hommes ignora ns & lourds il s'était trouvé un homme de génie , il eii à croire que la mort d'un juile perfécuté par des prêtres Juifs & condamné par un préteur Romain , eût pu fournir un ouvrage fublime ; mais il eût fallu un tems éclairé , & dans ce tems éclairé on n'eût pas permis ces repréfentations.

Les beaux-arts n'étaient pas tombés dans l'Orient. Et puifque les poéfies du Perfan Sady font encor aujourd'hui drms la bouche des Perfans , des Turcs & des Arabes, il f,;ut bien qu'e!!es aient du mérite. Il était contemporain de Pétrarque , & il a autant de réputation que lui. Il efî: vrai qu'en général le bon goût n'a guère été le partage des Orientaux. Leurs ouvrages reffembîent 2ux titres de leurs fouverains , dans lefquels il eu fouvent quefnon du foleil & de la lune. L'efprit de fervi- j&

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tude paraît naturellement empoulé, comme celui de la liberté eft nerveux, & celui de la vraie grandeur eft (impie. Les Orientaux n'ont point de délicateffe , parce que les femmes ne font point admifes dans la fociété. Ils n'ont ni ordre , ni méthode , parce que chacun s'abandonne à fon imagination dans la folitude où ils paffent une partie de leur vie , & que l'imagination par ellemême eil déréglée. Ils n'ont jamais connu la véritable éloquence , telle que celle de Démofîhene & de Ciceron. Qui aurait-on eu à perfuader en Orient ? des efclaves. Cependant ils ont de beaux éclats de lumière ; ils peignent avec la parole ; & quoique les figures foient fouvent gigantefques & incohérentes , on y trouve du fublime. Vous aimerez peut-être à revoir ici ce paffage de Sady que j'avais traduit en vers blancs , & qui reflemble à quelques paffages àes prophètes Hébreux. C'eft une çy, peinture de la grandeur de Dieu ; lieu commun à la véa^| rite , mais qui vous fera connaître le génie de la Perfe.

II fait diftin £lement ce qui ne fut jamais. De ce qu'on n'entend point fon oreil'e eft remplie. Prince , il n'a pas befoin qu'on qu'on le ferve à genoux. Juge ; il n'a pas befoin que fa loi foit écrite. De l'étemel burin de fa prévifion Il a tracé nos traits dans le fein de nos mères. De l'aurore au couchant il porte le foleil ; Il feme de rubis les maffes des montagnes. Il prend deux gouttes d'eau ; de l'une il fait un homme , De l'autre il arrondit la perle au fondldes mers, L'être au fon de fa voix fut tiré du néant. Qu'il parle , 8c dans l'inftant l'univers va rentrer Dans les imrnenfités de l'efpace & du vuide; (^u'il parle , & l'univers reparle en un clin d'oeil Des abymes du rien dans les plaines de l'être.

Si les belles -lettres étaient ainfi cultivées fur les bords

du Tigre & de l'Euphrate , c'eft une preuve que les

Jj autres arts qui contribuent aux agrémens de la vie,

-$i étaient très-connus. On n'a le fuperfiu cu'après le né-

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ceifaire. Mais ce nécefïaire manquait cncor dans prefque toute l'Europe. Que connaiflait-on en Allemagne , en France, en Angleterre , en Efpagne , & dans la Lombardie feptentrionale? Les coutumes barbares & féodales aufii incertaines que tumultueufes , les duels , les tournois , la théologie fchoîafiique & les fortiléges.

On célébrait toujours dans plufieurs égiifes la fête de l'âne, ainfique celle des innocens & des fous. On amenait un âne devant l'autel , & on lui chantait pour antienne , amen amen afine ; eh eh eh fire âne ; eh eh ehfire âne.

Du Cange & fes continuateurs, les compilateurs les plus exacls , citent un manufcrit de cinq cents ans , qui contient l'hymne de l'âne.

Orientis partibus Adventavit afinus Pulcher & fortijjïmus. f0

Eh lire âne ! ça chantez,

Belle bouche rechignez , Vous aurez du foin affez.

Une fille repréfentant la mère de Dieu allant en Egypte , montée fur cet âne & tenant un enfant entre fes bras, conduifait une longue proceîfion • & à la fin de la meiTe , au lieu de. dire , Ht mijja efl , ie prêtre fe mettait à braire trois fois de toutes fes forces, & ie peuple répondait par les mêmes cris.

Cecte fuperftition de fauvages venait pourtant d'Italie. Mais quoiqu'au treizième & au quatorzième fiècles, quelques italiens commençaiïent à fortir des ténèbres, toute la populace y était toujours plongée» On avait imaginé à Vérone que Fane qui porta Jefus-Chrift, avait marché fur la mer , & était venu jufques fur les bords de l'Adige , par le golfe de Venife ; que Jefus-Chnfr lui avait affigné un pré pour fa pâture, qu'il y avait vécu long-tems, qu'il y était mort. On enferma fes os dans un âne artifi-

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ciel , qui fut depofé dans Fégîife de Notre-Dame des Orgues , fous la garde de quatre chanoines; ces reliques furent portées en procefiion trois fois i'année , avec la plus grande folemnité.

Ce fut cet âne de Vérone qui fit la fortune de Notre- Dame de Lorette. Le pape Boniface VIII. voyant que la proceffion de l'âne attirait beaucoup d'étrangers, crut que la maifon de la vierge Marie en attirerait davantage , & ne fe trompa pas ; il autorifa cette fable de fon autorité apoftolique. Si les peuples croyaient qu'un âne avait marché fur la mer , de Jérufalem jufqu'à Vérone, il pouvait bien croire que la maifon de Marie avait été tranfportée de Nazareth à Loretto. La petite maifon fut bientôt enfermée dans une églife fuperbe ; les voyages des pèlerins & les préfens des princes tendirent ce temple auffi riche que celui d'Ephèfe. Les Italiens s'enrichilTaient du moins de l'aveuglement des autres peuples ; mais ailleurs on C£ embraffait la fuperfîition pour elle-même , & feulement a en s'abandonnant à Fjnftinét groffier & à l'efprit du tems. Vous avez obfervé plus d'une fois que ce fanatifme auquel les hommes ont tant de penchant, a toujours fervi , nonfeulement à les rendre plus abrutis , nuis plus médians. La religion pure adoucit les mœurs en éclairant l'efprit : &la fuperftition en l'aveuglant, infpire toutes les fureurs. Il y avait en Normandie , qu'on appelle le pays de Sapience, un abbé des couards, qu'on promenait dans plulieurs villes fur un char à quatre chevaux, la mitre en tête, la croffe à la main , donnant des bénédictions & des mandemens.

Un roi des ribauds était établi à la cour par lettrespatentes. C'était dans fon origine un chef, un juge d'une petite garde du palais, & ce fut enfuite un fou de cour, qui prenait un droit fur les filoux & fur les filles publiques. Point de ville qui n7eut des confrairies d'àrtifans , de bourgeois, de femmes; les plus extravagantes cérémonies y étaient érigées en myfrères facrés ; & c'eft de-là :||

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