CHAPITRE QUARANTE-UNIEME
Affranchijfemens, privilèges des villes , états-généraux.
E l'anarchie générale de l'Europe, de tant de défaftres même, naquit le bien ineftimable de la liberté, qui a fait fieurir peu-à-peu les villes impériales 6k tant d'autres cités.
Vous avez déjà obfervé que dans les commencemens de l'anarchie féodale, prefque toutes ies villes étaient peuplées plutôt de ferfs que de citoyens, comme on le voit L ^ encor en Pologne , ou il n'y a que trois ou quatre villes ji
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qui puiffent pofféderdes terres, & oà les habitans appartiennent à leur feigneur., quia fur eux droude vie &de mort. Il en fut de même en Allemagne & en France. Les empereurs commencèrent par affranchir piufieurs villes ; & dès le treizième fiècle elles s'unirent pour leur déferife commune, contre les feigneurs de châteaux qui fubfiftaient de brigandage.
Louis le Gros en France fuiyit cet exemple dans fes domaines, pour affaiblir les feigneurs qui lui faifaient la guerre. Les feigneurs eux-mêmes vendirent a leurs petites villes la liberté, pour avoir de quoi foutenir en Pùlefrine l'honneur de la chevalerie.
Enfin en il 67. Le pape Alexandre III. déclare au nom d'un concile, que tous les. chrétiens devaient être exempts de la fervitude. Cette loi ieule doit rendre fa mémoire chère à tous les peuples , ainfi que fes efforts pour foutenir la liberté de l'Italie , doivent rendre fon S nom précieux aux Italiens.
C'efl en vertu de cette loi quelong-tems après , le roi Louis Butin dans Ces chartes , déclara que tous les ferfs qui refiaient encore en France , devaient être affranchis , parce que c'efl , dit-il , le royaume des Francs. Il faifairà la vérité payer cette liberté , mais pouvait-on l'acheter trop cher ?
Cependant les hommes ne rentrèrent que par degrés & très-difficilement dans leur droit naturel. Louis Butin ne put forcer les feigneurs fes vaffaux à faire pour les fujets de leurs domaines ce qu'il faifait pour les fiens. Les cultivateurs, les bourgeois même réitèrent encore longtems hommes de poejî, hommes de puiffance , attachés à la glèbe , ainfi qu'ils le font encore en p'ufieurs provinces d'Allemagne. Ce ne fut guère en France que du tems de Charles V IL que la fervitude fut entièrement abolie par l'affaiblifTement des feigneurs. Les Anglois mêrney contribuèrent beaucoup, en apportant avec eux la liberté qui jk fait leur caractère. -U
EJJai, &c. Tom. II. V 3
$»> 310 Essai sur les mœurs.
Avant Louis Butin même, les rois anncbîirent quelques citoyens. Philippe le Hardi , fils de St. Louis , annob'it Raoul, qu'on appellair Raoul V orfèvre , non que ce fur un ouvrier , fon annebiiïfement eût été ridicule , c'était celui qui gardait forgent du roi. On appellair orfl vres ces dépositaires , ainri qu'on les nomme encore à Londres , où l'on a retenu beaucoup de coutumes de l'ancienne France : & St. Louis annoblit fans doute fon chirurgien la Brojfe , puifqu'il le rit fon chambellan.
Les communautés des viiles avaient commencé en France, fous Philippe le Eel en 1301 , à être admifes dans les états-généraux , qui furent alors fubflitués aux anciens parlemensde la nation , compofés auparavant des feigneurs & des prélats. Le tiers-état y ferma fon avis fous le nom de requête : cette requête fut préfentée a genoux. L'ufagea toujours fubufré , que les députés du tiers-étar parlaffent aux rois un genou en terre , ainfi que S les gens du parlement , du parquet &!e chancelier même , ;\$ dans les lits de juftice. Ces premiers états-généraux furent tenus pour s'oppofer aux prétentions du pape Boniface VllL i! faut avouer qu'il était trille pour l'humanité qu'il n'y eut que deux ordres dans l'état; l'un, compofé des feigneurs des riefs , qui ne faifaient pas la cinq-millième parie de la nation ; l'autre , du clergé , bien moins nombreux encore, & qui, par fon inlïitution facrée , efï delliné à un rniniftère fupérieur , étranger aux affaires temporelles. Le corps de la nation avait donc été compté pour rien jufques-là. C'était une des véritables raifon -, qui avaient fait languir le royaume de France , en étoafFant toute indoflrie. Si en Hollande & en Angleterre le corps de Petit n'était formé que de barons fëculiers & eccîéfiaftiques , ces peuples n'auraient pas dans la guerre ce 1701 , tenu la balance de l'Europe. Dans les républiques à Venife, à Gênes , le peuple n'eut jamais de part au gouvernement , mais il ne fut jamais efclave. Les citadins d'Italie étaient fort différens des
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bourgeois des paysdu Nord , les bourgeois en France , en Allemagne, éraient bourgeois d'un feigneur, d'un évêque ou du roi ; ils appartenaient à un homme ; les citadins n'appartenaient qu'à la république ; ce qu'il y a d'affreux , c'eir qu'il eu refîé encore en France trop de ferfs de glèbe.
Philippe le Bel, à qui on reproche fon peu de fidélité fur l'article des monnoies , fa perfécution contre les templiers, & une animofité peut-être trop acharnée contre Bonîjhce VIII. & contre fa mémoire , fit donc beaucoup de bien à la nation , en appellant le tiers-état aux afTemblées générales de la France.
La chambre des communes en Angleterre commençait à ie former dans ce tems-là , & prit un grand crédit dès l'an 1300. Ainfi le chaos du gouvernement commençait à fe débrouiller prefque par - tout , par les malheurs même que le gouvernement féodal trop anarchique avait par-tout occafionnés. Mais les peuples en reprenant tant de liberté & tant de droits , ne purent delongtems fortir de la barbarie , où l'abrutifTemenc , qui naîc d'une longue fervitude , les avait réduits. Ils acquirent la liberté ; ils furent comptés pour des hommes , mais ils n'en furent ni plus polis ni plus induftrieux. Les guerres cruelles à'Edovard III. & de Henri V. plongèrent le peuple en France dans un état pire que l'efclavage, & il ne refpira que dans les dernières années de Charles VIL II ne fut pas moins plus malheureux en Angleterre après le règne de Henri V. Son fort fut moins à plaindre en Allemagne du tems de Vencejlas & de Sigifmond, parce que les villes impériales étaient déjà puiffantes.
312 Essai sus. les m es u r s.