E S M CE U R S
facilité à s'étendre & à s'établir vers l'Afie-Mmeure , porta fes armes en d'autres pays.
Sa prétendue magnanimité envers les fils de Baja^et , n'était pas fans doute de la modération. On le voit bientôt après ravager encor la Syrie, qui appartenait aux mammeîucs de l'Egypte. De là il repalTe l'Euphrate, & retourna dans Samarcande , qu'il regardait comme la capitale de fes varies états'. Il avait conquis prefqu'autant de terrain que Gengis-kan : car û Gcngis eut une partie de la Chine & de la Corée , Tamerlan eut quelque tems la Svrie &' une pàrtîë de l'Àfie-Mineure , où Gengis n'avait pu pénétrer. Il pofFédait encor prefque tout l'Jndcuftan , dont Gengis n'eut que les provinces fcptentrionales. PoiïeiFeur ma! affermi de cet empire immenfe, il méditait dans Samarcande la conquête de la Chine , dans un âge où fa mort était prochaine.
Ce fut à Samarcande qu'il reçut , à l'exemple de Gengis, || l'hommage de plufieurs princes de l'Afie , & l'ambafïade de plufieurs fouverains. Non-feulement l'empereur Grec Manuel y envoya fes ambaifadeurs , mais il en vint de la part de Henri ÏÎL roi de Caflille. Il y donna une de ces fêtes quj reffemblent à celles des premiers rois de Perfe. Tous les ordres de l'état , touiBes artifans pafsèrent en revue , chacun avec les marques de fa profeffion. Il maria tous fes petits-fils & toutes fes petites-filles le même jour. Enfin il mourut dans une extrême vieillefTe, après avoir régné trente-fix ans , plus heureux p3r fa longue vie & par le bonheur de fes petits-fils qu'Alexandre auquel les Orientaux le comparent ; mais fort inférieur au Macédonien , en ce qu'il naquit chez une nation barbare, & qu'il détruiiït beaucoup de villes comme Gengis-kan , fans en bâtir : au heu qu'Alexandre y dans une vie trèscourte & au milieu de (es conquîmes rapides , conflruifit Alexandrie & Scanderon , r^tciblit cette même Samarcande, qui fut depuis le fi%e de l'empire de Tamerlan, & bâtit des vilies jufques dans les Indes ; établit des colonies
Pu
— ;— -— 7-A-Tr
§3 Chapitre XLVI. 339 £|
Grecques au-delà de î'Oxus , envoya en Grèce les obfervations de Babylone , & changea le commerce de l'Ane , de l'Europe & de l'Afrique dont Alexandrie devint le magafîn univerfel. Voilà , ce me fembîe, en quoi Alexandre l'emporte fur Tamerlan , fur Gengis & fur tous les conquérans qu'on lui veut égaler.
Je ne crois point d'ailleurs que Tamerlan fût d'un naturel plus violent qu'Alexandre. S'il eu permis d'égayer un peu ces événemens terribles & de m&er le petit au grand , je répéterai ce que raconte un Perfan contemporain de ce prince. Il dit qu'un fameux poëte Perfan , nommé Ha/nédl Kermanz , étant dans le même bain que lui avec plufieurs courtifans , & jouant à un jeu d'efprit , qui confiitait à eftimer en argent ce que valait chacun d'eux. Je vous eitime trente afpres , dit-il au grand kan. La fervierte dont je m'efTuie les vaut , répondit le monarque. Mais c'eft aufll en comptant la ferviette, repartit Hamédi. Peut-être qu'un prince qui laiiïait prendre ces innocentes libertés, n'avaic pas un fonds de naturel entièrement féroce, mais on fe familiariie avec les petits & on égorge les autres.
Il n'était ni mufulman, ni delà feciedu grand lama ; mais il reconnaiilait un feul Dieu comme les lettrés Chinois , & en cela marquait un grand fens, dont des peuples plus polis ont manqué. On ne voit point de fuperfHtion ni chez lui , ni dans fes armées. Il fcuffrait également les mufulmans, les lamiftes, les brames, les Guébres , les Juifs & ceux qu'on nomme idolâtres. Il affilia même, en prJfant vers le mont Liban , aux cérémonies religieufes des moines maronites qui habitent dans ces montagnes. Il avait feulement le faible de l'allrologie judiciaire , erreur commune à tous les hommes, &c dont nous ne faifons que de forcir. Il n'était pas favant, mais il fit élever fes petits-fils dans les fciences. Le fameux Oulougbec 7 qui lui fuccéda dans les états de la Tranfoxane, fonda dans Samarcande la première académie des fciences , fit mefuô __ Ya ^
340 Essai sur les mœurs.
rer la terre, & eut part à îa compofition des tables altronomiques qui portent fon nom, femblable en cela au roi Alphonfe X. de CafïxlU qui l'avait précédé de plus de cent années. Aujourd'hui la grandeur de Samarcande eft tombée avec les fciences • & ce pays occupé par les Tartares-Usbecks, efl: redevenu barbare pour refleurir peutêtre un jour.
Sa poftérité règne encor dans rindouflan , que l'on appelle Mogol & qui tient ce nom des Tartares-Mcgals de Gengis-kan, qui confervèrenr cette conquête julqu'à Tamcrlan. Uns autre branche de fa race régna en Ferfe, jufqu'à ce qu'une autre dynaflie de princes Tartares , de la fa&ion du mouton blanc , s'en emparât en 1468. Si nous longeons que les Turcs font aufii d'origine Tartare ; fi nous nous fou venons qu'Attila defcendait des mêmes peuples , tout cela confirmera ce que nous avons déjà dit , que les Tartares ont conquis prefque toute la terre. Nous S en avons vu îa raifon. Ils n'avaient rien à perdre ; ils . j étaient plus robufles , plus endurcis que les autres peuples. Mais depuis que les Tartares de l'Orient ayant fubjugué une féconde fois la Chine dans le dernier fiècle , n'ont fait qu'un état de la Chine êc de cette Tartane orientale, depuis que l'empire de Ruifie s'eft étendu & civilifé, depuis enfin que la terre eft hérillée de remparts bordés d'artillerie , ces grandes émigrations ne font plus à craindre. Les nations polies font à couvert des irruptions de ces fauvages. Toute îa Tartarie , excepté la Chinoife , ne renferme plus que des hordes miférables , qui feraient trop heureufes d'être conquifes à leur tour , s'il ne valait pas encor mieux être libre que civiïifé.
Wks
# ( 34ï ) -§fr