‹ EssaiChapitre 157 sur 200 · CHAPITRE QUARANTE-NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUARANTE-NEUVIEME

De la prife de Conjîantinople par les Turcs..

I les empereurs Grecs avaient été des ScanJerbeg, l'empire d'Orient fe ferait coniervé. Mais ce même efprit de cruauté, defaibleffe, dedivifion , de fuperftition , qui l'avait ébranlé fi long-tems , bâta le moment de fa chute.

On comptait trois empires d'Orient,, & il n'y en avait réellement pas un. La ville de Confiant! nople entre le mains des Grecs faifait le premier. Andrinople , refuge de Lafcaris , pris par Amurat I. en 136a , & toujours demeuré aux fui tans , était regardé comme le fécond empire, & une province barbare de l'ancienne Colchide, nommée Trébizonde , où les Comnenes s'étaient retirés , était réputé le troifième.

Ce déchirement de l'empire , comme on l'a vu , était l'unique effet confidérable des croifades. Dévaflé par les Francs , repris par fes anciens maîtres , mais repris pour être ravagé encor , il était étonnant qu'il fubfiftât. Il y avait deux partis dans Conflantinople , acharnés l'un contre l'autre par la religion ,.à-peu-près comme dans Jérufalem , quand Vefpajien & Titus l'aiTiégèrent. L'un était celui des empereurs , qui dans la vaine efpérance d'être fecourus contentaient de foumettre l'églife grecque à la latine ; l'autre celui des prêtres & du peuple , qui fe fouvenant encor de l'invafion des croifcs , avaient en exécration la réunion de deux églifes. On s'occupait toujours de controverfes , & les Turcs étaient aux portes. Jean IL Pale'ologue , le même qui s'était fournis au pape dans k vaine efpérance d'être fecouru , avait régné vingt-fept ans fur les débris de Pempire Romain- Grec, & après fa mort arrivée en 1449 ? re'^e *"ur *a faibieife de l'empire que Conjiantin l'un de fe fils fut

Essai sur les murs.

mil ■ il

obligé de recevoir du. Turc Amurat IL comme de fon feigneur , !a confirmation de la dignité impériale. Un frère de ce Canjiantin eut Lacédémone , un autre eut Corinthe ; un troisième eut ce que le Vénitiens n'avaient pas dans le Péloponèfe.

Telle était la fituaiion des Grecs , quand Mahomet Bouyouk j ou Mahomet le Grand , fuccéda pour la féconde fois au fultan Amurat fon père. Les moines ont peint ce Mahomet comme un barbare infenfé , qui tantôt coupait îa tête à fa prétendue maîtreHe Irène pour appaifer les murmures de fes janifTaires , tantôt faifait ouvrir le ventre à quatorze de (es pages , pour voir qui d'entr'eux avait mangé un melon. On trouve encor ces hiftoiresabfurdes dans nosdicKonaires , qui ont été lbng-tems j pour la plupart les- archives alphabétiques du raenfonge. Toutes les annales turques nous apprennent que js| Mahomet avait été le prince le mieux élevé de fon fi rems; ce que nous venons de dire ft Amurat fon père M prouve allez qu'il n'avait pas négligé l'éducation de l'hé- 1i rider de fa fortune. On ne peut encor difconvenir que Il Mahomet n'ait écouté le dévoir d'un fils, & n'ait étouffé Il fon ambition , quand il fallut rendre le tiône qu' Amurat lui avait cédé. Il redevint deux fois fujet , fans exciter le moindre trouble. C'efr, un fait unique dans l'hiftoire , & d'autant plus finguiier, que Mahomet joignait à fon ambition la fougue d'un caractère vicient.

Il parlait le grec , l'arabe , le perfan ; il entendait le latin ; il deilinait ; il favait ce qu'on pouvait favoir alors de géograohie, & de mathématique; il aimait la peinture. Aucun amateur des arts n'ignore qu'il fit venir de Venife le fameux Geniiïi Bellino , Se qu'il le récompenfa comme Alexandre avait payé A-pelles, par des dons & par la familiarité. Il lui fit préfent d'une couronne d'or , d'un collier d'or, de trois mille ducats d'or, & le renvoya avec honneur. Je ne peux m'empêcher de ranger parmi les contes \ improbables celui de l'efclave auquel on prétend que

D Chapitre XLIX.

Mahomet fit couper la tête, pour faire voiràBellino l'effet des mufcles & de la peau fur un cou féparé de fon tronc. Ces barbaries que nous exerçons fur les animaux , les hommes ne les exercent fur les hommes que dans la fureur des vengeances , ou dans ce qu'on appelle le droit de la guerre. Mahomet IL fut fouvent fanguinaire &L féroce , comme tous les conquérans qui ont ravagé le monde ; mais pourquoi lui imputer des cruautés fi peu vraifemblables ? à quoi bon multiplier les horreurs ? Philippe de Comines qui vivait fous le fiècle de ce fuitan , avoue qu'en mourant il demanda pardon à Dieu d'avoir mis un impôt fur fes fujets. Où font les princes chrétiens qui manifestent un tel repentir?

Il était âgé de vingt -deux ans quand il monta fur le trône des fultans , & il fe prépara dès-lors à fe placer fur celui de Conftantinople , tandis que cette ville était toute divifée pour favoir s'il fallait fe fervir ou non de pain azime , & s'il fallait prier en grec ou en latin.

Mahomet IL commença donc par ferrer la ville du côté de l'Europe , & du côté de l'A fie. Enfin dès les premiers jours d'Avril 1453 , la campagne fut couverte de foldats que l'exagération fait monter à trois cent miile , & le détroit de la Propontide d'environ trois cent galères , & deux cents petits vaiffeaux.

CJn des faits les plus étranges , &■ les plus attelles, c'efï l'ufage que Mahomet fit d'une partie de ces navires. Ils ne pouvaient encrer dans le port de la ville , fermé par le plus fortes chaînes de fer , & d'ailleurs apparemment défendu avec avantage. Il fait en une nuit couvrir une demi-lieue de chemin fur terre de planches de fap'itï enduites de fuif & de graille, difpofées comme la crèche d'un vaiffeau ; il fait tirer à force de machines & de bras quatre-vingt galères, & foixante-dix allèges du détroit , & les fait couler fur ces planches.

?/,$3',W"~"-" ■"■*»*■"- ■' - ■'"-"■" 'tjff\

f^"* 350 Essai sur les. mœurs. *0J

Tout ce grand travail s'exécute en une feule nuit , & les afliégés font furpris le lendemain matin de voir une flotte entière defcendre de la terre dans le port. Un pont de bateaux dans ce jour même fut conftruit à leur vue , & fervit à l'établiflement d'une batterie de canon.

Il faut ou que Conftantinopîe n'eût point d'artillerie , ou qu'elle fût bien mal fervie. Car comment le canon n'eût-il pas foudroyé ce pont de bateaux ? Mais il eft douteux que Mahomet , fe fervit, comme on le dit , de canons de deux cents livres de balle. Les vaincus exagèrent tout. Il eût fallu environ cent cinquante livres de poudre pour bien chafTer de tels boulets. Cette quantité de poudre ne peut s'aliumer à la fois ; le coup partirait avant que la quinzième partie prit feu ; & ie boulet aurait très-peu d'effet. Peut-être les Turcs par 3, ignorance employaient de ces canons , & peut-être les Grecs par la même ignorance en étaient effrayés.

Dès le mois de Mai on donna des aiTauts à !a ville , qui fe croyait la capitale du monade : elle était donc bien mal fortifiée; elle ne fut guère mieux défendue. L'empereur accompagné d'un cardinal de Rome nommé Ijîdorey fuivait le rit romain , ou feignait de le fuivre pour engager le pape & les princes catholiques à le fecourir ; mais par cette trille manœuvre il irritait & décourageait les Grecs , qui ne voulaient pas feulement entrer dans les églifes qu'il fréquentait. Nous aimons mieux , s'écrièrent-iîs , voir ici le turban qu'un chapeau de cardinal.

Dans d'autres tems , prefque tous les princes chrétiens , fous prétexte d'une guerre fainte , fe liguèrent pour envahir cette métropole & ce rempart de la chrétienté ; & quand les Turcs l'attaquèrent , aucun ne la défendit.

L'empereur Frédéric III. n'était ni affez puifTant ni afTez entreprenant. La Pologne était trop mal gcuver-

Page 1