Chapitre XLIX
née. La France fortait à peine de l'abyme où la guerre civile & celle contre l'Anglais l'avaient plongée. L'Angleterre commençait à être divifée & faible. Le duc de Bourgogne Philippe le Bon était un puhTant prince f mais trop habile pour renouveller feul les croifades , & trop vieux pour de telles a&ions. Les princes Italiens étaient en guerre. L'Arragon & la Cafhiie n'étaient point encor unies , & les mufulmans occupaient toujours une partie de l'Efpagne.
Il n'y avait en Europe que deux princes dignes d'attaquer Mahomet IL L'un était Euniade prince de Tranfilvanie , mais qui pouvait à peine fe défendre : l'autre ce fameux Scanderbeg , qui né pouvait que fe foutenir dans les montagnes de l'Epire , à-peu-près comme autrefois Don Pelage dans celles des Afluries , quand les mahométans fubjuguèrent FEfp?gne. Quatre vaiffeaux de Gênes , dont l'un appartenait à l'empereur Frédéric III. furent prefque le feul fecours que le monde chrétien fournit à Conirantinople. Un étranger commandait dans la ville ; c'était un Génois nommé Giujiiniani. Tout bâtiment qui eft réduit à des appuis étrangers , menace ruine. Jamais les anciens Grecs n'eurent de Perfan à leur tête v & jamais Gaulois ne commanda les troupes de la république Romaine. Il fallait donc que Confïantinople fût prife : auffi le fut-elie , mais d'une manière entièrement différente de celle dont tous nos auteurs copiftes de Ducas&de Calccndile le racontent.
Cette conquête eft une grande époque. C'elT-là où commence véritablement: l'empire Turc au milieu des chrétiens d'Europe ; & c'en ce qui tranfporta parmi eux quelques arts des Grecs.
Les annales turques rédigées à Confia ntinople par le feu prince Démetrius Canternir , m'apprennent qu'après quarante-neuf jours de fiége l'empereur Conflantin fut obligé de capituler. Il envoya plufieurs Grecs rece- -Si- voir la loi du vainqueur. On convint de quelques arci-
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Essai sur les meurs.
clés. Ces annales turques paraiffent très-vraies dans ce qu'elles difent de ce fiége. Ducas lui-même , qu'on croit de la race impériale , & qui dans Ion enfance était dans la ville aîTiégée , avoue dans fon hiftoire , que le fultan offrit à l'empereur Conflanîin de lui donner le Péloponèfe , & d'accorder quelques petites provinces à fes frères. Il voulait avoir la ville & ne la point faccager , la regardant déjà comme fon bien qu'il ménageait ; mais dans le tems que les envoyés Grecs retournaient à Conftantinople pour y rapporter les propofitions des ailiégeans , Mahomet, qui voulut leur parler encor , fait courir à eux. Les afliégés , qui du haut des murs voient un gros de Turcs courans après les leurs , tirent imprudemment fur ces Turcs. Ceux-ci font bientôt joints par un plus grand nombre. Les envoyés Grecs rentraient déjà par une poterne. Les Turcs entrent avec «] eux ; ils fe rendent maîtres de la haute ville féparée de ■g; la baffe. L'empereur eR tué dans la foule ; & Mahomet fait auffi-tôt du palais de Conftantin , celui des fultans , & de Ste. Sophie , fa principale mofquée.
Eft-on plus touché de pitié que faifî d'indignation lorfqu'on lit dans Ducas que le fultan envoya ordre dans le camp d'allumer par-tout des feux , ce qui fut fait 'avec ce cri impie, qui efi le figne particulier de leur fuperflition détefîable. Ce cri impie eft le nom de Dieu Allah que les rnahométans invoquent dans tous les combats. La fuperftition déteftable était chez les Grecs qui fe réfugièrent dans Ste. Sophie , fur la foi d'une prédiction qui lesaifurait qu'un ange defcendrait dans î'églife pour les défendre.
On tua quelques Grecs dans le parvis , on fit le refte efclave , & Mahomet n'alla remercier Dieu dans cette églife qu'après l'avoir lavée avec de l'eau rofe.
Souverain par droit de conquête d'une moitié de Conf- 4 tantinopie , il eut l'humanité ou la politique d'offrir à 3([ l'autre partie la même capitulation qu'il avait voulu acipj corder
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corder à la ville entière , & il la garda re'igieufement. Ce fait efr û vrai que toutes les églifes chrétiennes de la balTe ville furent confervées jufques fous fon petit-fils Sélim j qui en fi: abattre placeurs. On les appellait les mofquées <? IJfévi. ïffïvi eil en turc le nom de Je fus. Celle du patriarche Grec fubûfre encor dans Conflantinople fur le canal de la mer Noire. Les Ottomans ont permis qu'on fondât dans ce quartier une Académie, où les Grecs modernes enfeignent l'ancien grec qu'on ne parie plus guère en Grèce, la phiîofophie à'Jrijiote, la théologie, la médecine- & c'eft de cette école que fontfortis' Conjlantin JJucas, Mauro Corâato , & Canternir , faits par les Turcs princes de Moldavie. J avoue que Démetrïus Cantemirz rapporté beaucoup de fables anciennes ; mais il ne peut s'être trompé fur les monumens modernes qu'il a vu de fes yeux , & fur l'académie où il a été élevé.
On a confervé encor aux chrétiens une églife , Sz une rue entière qui leur appartient en piopre , en faveur d'un architecte Grec nommé Chriflobule. Cet architecte a voit été employé pai 'Mahomet 11. pour conftruire une mofquée fur les ruines de Veglïfe des faints apôtres , ancien ouvrage de Théodora femme de l'empereur Juftinien ; & il avait réuiïi à en faire un édifice qui approche de la beauté de Ste. Sophie. Il conftruifit aufli par ordre de Mahomet huit écoles & huit hôpitaux dépendans de cette mofquée: <§ç c'efï pour prixde ce fervice que le fultan lui accorda la rue dont je psrle , dont la poffefûon demeura à fa famille. Ce n'efï p^s un fait digne de Fhiftoire, qu'un architecte ait eu la propriété d'une rue ; mais il eil important de connaître que les Turcs ne traitent pas toujours les chrétiens auffi barbarement que nous nous îe figurons. Aucune nation chrétienne ne fouffreque des Turcs aient chez elle une mofquée, & les Turcs permettent que tous les Grecs aient des églifes. jfi Planeurs de ces églifes font des collégiales , & on voit Q} Ejfai fur les mœurs, Tom. II. Z Çj|
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354 Essai sur les mcsurs.
dans L'Archipel des chanoines fous la domination d'un bâcha.
Les erreurs historiques feduifent les nations entières. Une foule d'écrivains Occidentaux a prétendu que les mahcmeuns adoraient Vénus , & qu'ils niaient la providence. Crotius lui-même a répété que Mahomet , ce grand & faux prophète , avait inftruit une colombe à voler auprès de fon creiiie , &z avait fait accroire que refpiit de Dieu venait l'initruire fous cette forme. On a prodigué fur le conquérant Mahomet IL des contes non moins ridicules.
Ce qui montre évidemment , malgré les déclamations du cardinal Ifidore & de tant d'autres , que Mahomet était un ptince plus fage & plus poii qu'on ne croit, c'eil qu'il laiiTa aux chrétiens vaincus la liberté d'élire un patriarche» Il î'inftalla lui-même avec la folemnité rijj ordinaire : il lui donna la crofTe & Panneau, que les em- |l pereurs d'Occident n'ofaient plus donner depuis Icnga tems ; & s'il s'écarta de l'ufage, ce ne fut que pour reconduire jufqu'aux portes de fon palais le patriarche é!u , nommé Gennadius , qui lui dit , qifil était confus d'un honneur que jamais les empereurs chrétiens rC avaient fait àfes prédécejjlurs. Des auteurs ont eu l'imbécillité de rapporter que Mahomet IL dit à ce patriarche ; La Ste, Trinité te fait , par V autorité que fat reçue , patriarche écutnénique. Ces auteurs connaifFent bien mal les mufulmans. Ils ne favent pas que notre dogme de la Trinité leur eft en horreur ; qu'ils fe croiraient fouillés d'avoir prononcé ce mot; qu'ils nous regardent comme des idolâtres , adorateurs de pîufieurs dieux. Depuis ce teros les fultans Ofmanlis ont toujours fait un'patriarche qu'on nomme écuménique ; le pape en nomme un autre qu'on appelle le patriarche latin ; chacun d'eux taxé par le divan , rançonne à fon tour fon troupeau. Ces deux égiifes également gémifTantes font irréconciliables , JJ & le foin d'appaii'er leurs querelles h'eft pas aujourd'hui
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une des moindres occupations des fui tans , devenus les ,, modérateurs des chrétiens.; auffi-bien que leurs vainquears.
C&s vainqueurs n'en usèrent point avec les -Grecs , comme autrefois aux dixième & onzième fîècles avec les Arabes, dont ils avaient adopté la langue , la religion , & les mœurs, Quand les Turcs fournirent les Arabes, ils étaient encor entièrement barbares, mais quand ils fubjuguèrent l'empire Grec, la . confiiiution de leur gouvernement était dès long-terns toute formée^. Ils avaient refpecié les Arabes , & ils méprifaient les Grecs. Ils n'ont eu d'autre commerce avec ces Grecs que celui des maîtres avec des peuples affervis.
Ils ont confervé tous les ufages , toutes les loix qu'ils eurent au tems de leurs conquêtes. Le corps des gengichéris , que nous nommons janijfaires , fubîïfta dans toute fa vigueur au même nombre d'environ quarantecinq mille. Ce font de tous les foldats de la terre ceux qui ont toujours été le mieux nourris. Chaque oda de janiffaires avait & a encor un pourvoyeur , qui leur fournit du mouton , du riz , du beurre, des légumes, êé du pain en abondance.
Les fukans ont confervé en Europe l'ancien ufage qu'ils avaient pratiqué en A fie , de donner à leurs foldats des fiefs a vie , & quelques-uns héréditaires. Ils ne prirent point cette coutume des califes Arabes qu'ils détrônèrent. Le gouvernement des Arabes était fondé fur des principes différons. Les Tartares occidentaux partagèrent toujours les terres des vaincus. Ils établirent dès le cinquième fiècle en Europe cette infritution qui attache les vainqueurs à un gouvernement devenu leur patrimoine ; & les nations qui fe mêlèrent à eux , comme les Lombards, Ses Francs , les Normans , luivirent ce plan. Ta merlan le porta dans les Indes , où font aujourd'hui les plus grands feigneurs de fiefs , fous les noms d'omras , de rayas, de nabab. Mais les Ottomans ne
356 Essai sue. les mœurs.
donnèrent jamais que de petites terres Leurs {aimaîs , & leurs timarïotSy font plutôt des métairies que des feigneuries. L'efprit guerrier paraît tout entier dans cet établiflement. Si. un ?aim meurt les armes à la main , fes enfans- partagent fen fief ; s'il ne meurt point à la guerre, le béglierbeg, c'eft-à-dire , ie commandant des armes de la province , peut nommer à ce bénéfice militaire. Nul droit peur ces zaims & pour ces timars , que celui de fournir & de mener des foldats à l'armée, comme chez nos premiers Francs ; peint de titres , point de jurifdiction , point de nebleffe.
On a toujours tiré des mêmes écoles les cadis , les molla qui font les juges ordinaires , & les deux cadileskers d'Afie &■ d'Europe qui font les juges des provinces & des armées r & qui préfident fous le muphîi à la religion & aux loix. Le muphti , & les cadi-Ieskers ont toujours été également fournis au divan. Les dervis , SE qui font les moines mendions chez les Turcs , fe font multipliés, & n'ont pas changé. La coutume d'établir des Caravenferàis pour les voyageurs , & des écoles avec des hôpitaux auprès de toutes les mofquées , n'a point dégénéré. En un mot , les Turcs font ce qu'ils étaient , non-feulement quand ils prirent Conft-antinople , mais quand ils pafsèrent pour la première fois en Europe.
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