Chapitre L I
Romains imitèrent & ne purent furpaffer, ou font en ruine, ou ont difparu : une petite mofquée eft bâtie fur le tombeau de Témijlocic , ainfi qu'une chapelle de recollets eft élevée à Rome fur les débris du capitule ; l'ancien temple de Minerve eft aufïi changé en mofquée; le port du Pirée n'eft plus. Un lion antique de marbre fublifre encor auprès Se donne fon nom au port du lion prefque comblé. Le lieu où était l'académie , eft couvert de quelques huttes de jardiniers. Les beaux refies du fhdion infpirent de la vénération & des regrets ; Se le temple de Cérès, qui n'a rien fouffert des injures du tems , fait entrevoir ce que fut autrefois Athènes. Cette ville qui vainquit Xerxès, contient feize à dix-fept mille habitans , tremblans devant douze cents janirTaires qui n'ont qu'un bâton blanc à la main. Les Spartiates , ces anciens rivaux & ces vainqueurs d'Athènes, font confondus avec elle 4 dans le même affujettiiTement. Ils ont combattu plus long- K tems pour leur liberté , & femblent encor garder quelques S reftes de ces mœurs dures & altières que leur infpira Licurgue.
Les Grecs refièrent dans l'opprefllon , mais non pas dans l'efclavage. On leur laiffa leur religion & leurs loix; Se les Turcs fe conduifirent comme s'étaient conduits les Arabes en Efpagne. Les familles Grecques fubfiftent dans leur patrie , avilies , -méprifées , mais tranquilles : elles ne paient qu'un léger tribut; elles font le commerce 8c cultivent la terre ; leurs villes & leurs bourgades ont encor leur protogéros qui juge leurs différends ; leur patriarche eft entretenu par elles honorablement. Il faut bien qu'il en tire des fommes affez confidérables , puifqu'il paie à fon inftallation quatre mille ducats au tréfbr impérial Se autant au officiers de la Porte.
Le plus grand affujettiffement des Grecs a été longtems d'être obligés de livrer au. fultan des enfans de tribut, pour fervir dans le ferrail ou parmi les janiffaires. Il fallait qu'un père de famille donnât un de fes fils, ou
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qu'il !e rachetât. Il y a en Europe des provinces chrétiennes, où la coutume de donner fes enfans deftinés à la guerre dès le berceau 9 eft établie. Ces enfans de tribut , élevés par les Turcs, faifaient fouvent dans le ferrail une grande fortune. La condition même des janifl'aires eft allez bonne. C'était une grande preuve de la force de l'éducation & des bizarreries de ce monde, que la plupart de ces fiers ennemis des chrétiens fufient nés des chrétiens opprimés. Une plus grande preuve de cette fatale & invincible deftinée par qui l'être fuprême enchaîne tous les événemens de l'univers, c'eft que Conjîaaûn ait bâti Conirantinople pour les Turcs, comme Eiomulus avait tant de fiècles auparavant jeté les fondemens du capitule pour les pontifes de l'églife catholique. •
Je crois devoir ici combattre un préjugé; que le gouvernement Turc eft un gouvernement abfurde, qu'on appelle dcfpotique ; que les peuples font tous efclaves du fuitan , qu'ils n'ont rien en propre , que leur vie & leurs biens appartiennent à leur maître. Une telle adminiftration fe détruirait elle-même. Il ferait bien étrange que les Grecs vaincus ne fuflent point réellement efclaves & que leurs vainqueurs le fuffent. Quelques voyageurs ont cru que toutes les terres appartenaient au fukan, parce qu'il donne des timariots à vie, comme autrefois les rois Francs donnaient des bénéfices militaires'. Ces voyageurs devaient conlîdérer qu'il y a des loix pour les héritages en Turquie , comme par-tcut ailleurs. L'alcoran qui eft la loi civile, auffi-bien'que celle de la religion, pourvoit dès le quatrième chapitre , aux héritages des hommes & des femmes-; & la loi de tradition & d- coutume fupplée à ce que l'alcoran ne dit pas.
Il eft vrai que le mobilier des pachas décédés , appartient au fuitan, & qu'il fait la part a la famille. Mais c'était une coutume établie en Europe , dans le tems que les fiefs n'étaient point héréditaires ; & long-tems après les évêques même héritèrent des meubles des ecciéilaftiques
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inférieurs , & les papes exercèrent ce droit fur les cardinaux &: fur tous les bénéficiers qui mouraient dans la réildence du premier pontife.
Non-feulement les Turcs font tous libres , mais ils n'ont chez eux aucune diftinclion de nobleife. Ils ne connaifTent de fupériorité que celle des emplois.
Leurs moeurs font à la fois féroces , altières & efféminées ; ils tiennent leur dureté des Scythes leurs ancêtres & leur molleffe de la Grèce & de l'Ane. Leur orgueil efï extrême. Ils font conquérans & ignorans , c'eit pourquoi ils méprifent toutes les nations.
L'empire Ottoman n'efr point un gouvernement monarchique , tempéré par des mœurs douces , comme le '4 font aujourd'hui la France & 1,'Efpagne ; il reffembte g encor moins à l'Allemagne, devenue avec le tems une d republique de princes & de' villes, fous un chef fuprtme £fc qui a le titre d'empereur. Il n'a rien de la Pologne , où i^ les cultivateurs font efclaves & où les nobles font rois ; *£ il efr auffi éloigné de l'Angleterre par fa confiïtuticn que par la difrance des lieux. Mais il ne faut pas imaginer que ce foit un gouvernement arbitraire en tout, où la loi permette aux caprices d'un feul d'immoler à fcn gré des multitudes d'hommes , comme des bêtes fauvages qu'on entretient dans un parc pour fon plaifir.
Il femble à nos préjugés qu'un chiaoux peut aller , un haticherif à la main, demander de la part du fuîtan , tout l'argent des pères de famille d'une ville , & toutes les filles pour l*ufage de fon maître. Il y a fans doute d'horribles abus dans I'adminilrration Turque; mais en général ces abus font bien moins funeft.es au peuple qu'a ceux 11 même qui partagent le gouvernement : c'eit fur eux que n tombe la rigueur du defpotifme. La fentence fecrete d'un | divan fuffît pour facrifief les principales têtes aux mcin- rj dres foupçons. Nul grand corps légal établi da-ns ce pays || pour rendre les îoix refpectables & ia peribnne dû fouve- m rain facrée. Nulle digue oppofée par la ccnfhtution de *g
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l'état aux injuftices du vifir. Ainfi peu de relîource pour te fujet quand il elr opprimé , & pour le maître quand on confpire contre lui. Le fouverain qui paiïe pour le plus puiffant de la terre, eir en même tems le moins affermi iur fon trône. Il fuiîït d'un jour de révolution pour l'en faire tomber. Les Turcs ont en cela imiré les mœurs de l'empire Grec qu'ils ont détruit. Ils ont feulement plus de refpecl peur ia tmifon Ottomane , que les Grecs n'en avaient pour la famille de leurs empereurs. Ils dépofent , ils égorgent un fultan; mais c'elr toujours en faveur d'un prince de la maifon Ottomane. L'empire Grec au contraire avait parlé par les afTafîInats dans vingt familles différentes.
La crainte d'être dénoféeft un plus grand frein pour les empereurs Turcs que toutes les loix de l'akoran. Maître abfulu dans fon ferrail , maître de la vie de fes ^ officiers au moyen d'un fetfa du muphti , il ne lelr pas %£ des ufages de l'empire 5 il n'augmente point les impôts; il ne. touche point aux monnaies ; fon tréfor particulier eiï féparé du tréfor public.
La place du fultan eft quelquefois la plus oifivede la terre , & celle du grand-vifir la plus laborieufe ; il eft à la fois connétable , chancelier , & premier préfident. Le prix de tant de peines a été fouvent l'exil ou le cordeau.
Les places des bâchas n'ont pas été moinsdangereufes , & jùfqu'à nos jours une mort violente a été fouvent leur deflinée. Tout cela ne prouve que des mœurs dures & féroces , telles que l'ont été long-tems celles de l'Europe chrétienne , lorfque tant de têtes tombaient fur les échaffauts , îorfqu'on pendait la Brojfe le favori de St. Louis , que le m; ni lire Laguette mourait dans la queftion fous Charles le Bel ; que le connétable de France Charles delà Cerda était exécuté fous le roi Jean fans forme de .!> procès ; qu'on voyoit Engueran de Marigni pendu au Ij, gibet de Montfaucon , que lui-même avait fait drelfer î
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