CHAPITRE CINQUANTE-QUATRIEME
De gouvernement féodal après Louis XI. au quien^iane fiente.
Ou S avez vu en Italie , en France, en Allemagne , l'anarchie fe tourner en defpotifme fous Lharhmagne , & le defpotifme détruit par l'anarchie fbus fes defcendans.
Vous lavez que c'efl une erreur depenfer que les fiefs n'eufTenr jamais été héréditaires avant Jesteros de Hugues Capet. La Normandie eft une aiïez grande preuve du contraire. La Bavière & l'Aquitaine avaient e'té héréditaires avant Charlemagne. Ereique tous les fiefs l'étaient en Italie fous les rois Lombards. Du tems de Charles le Gros & de Charles le Simple^ les grands officiers s'arrogèrent les droits régaliens , ainfi que quelques evêques. Mais il y avait toujours eu des pofieïfeurs de grandes terres, des ' fires en France , des hernn en Allemagne, des ricos horaires en Efpagne. il y a toujours eu auiîi quelques grandes villes gouvernées par leurs magifrrats , comme Rome , Milan , Lyon , Reims , &c. Les limites des libertés de ces villes , celles du pouvoir des feigneurs particuliers, ont toujours changé La force & la fortune ont toujours décidé de tout. Si les grands officiers devinrent des ufurpateurs , le père de Charkmagne l'avait été. Ce T'épia , petit-fils d'un Arnoud , précepteur de Dagobert & évêque de Metz , avait dépouillé la race de Clovis. Hugues Capet détrôna la pofcérké de Pépin : & les defcendans de Hugues ne purent réunir tous ies membres épars de cette ancienne monarchie Françaife , laquelle avant Clovis , n'avait jamais été une monarchie.
Louis XL avait porté un coup martel en France, à la puiffance féodale. Ferdinand 8c ÎJabelle la combattaient dans la Cafiille & dans l'Arragon. Elle avait cédé enÀn-
Ejfai fur les mœurs. Tom. II. B b
O 3 86 Essai sur les mœurs. £
gleterre au gouvernement mixte. E?1e fubfiftait en Pologne fous une autre forme. Mais c'était en Allemagne qu'elle avait confervé & augmenté toute fa vigueur. Le comte de Boulainvilliers appelle cette conuitution , l'effort de Vefnrit humain. Loifeau & d'autres gens de loi l'appellent une injiituùon bigarre , un monfire cornpofé de membres fans tête.
On pourrait croire que ce n'eft point un puifïant effort du génie, mais un effet très-naturel & très-commun de la raifon & de la cupidité humaine , que les porTerTeurs des terres aient voulu être les maîtres chez eux. Du fond de la Mofcovie aux montagnes de la Caftille , tous les grands terriens eurent toujours la même idée, fans fe l'être communiquée: tous voulurent que ni leurs vies, ni leurs biens ne dépendirent du pouvoir fup>êmed'un roi ; tous s'affocièrent dans chaque pays contre ce pou- S voir, & tous l'exercèrent autant qu'ils le purent fur leurs |ï propres fujets. L'Europe fut ainfï gouvernée pendant plus de cinq cents ans. Cette adminiftration était inconnue aux Grecs & aux B omains ; mais elle n'cfi point bizarre , puisqu'elle eu. fi univerfelle dans l'Europe. Elle paraît injufte , en ce que le plus grand nombre des hommes efl écrafé par le plus petit , & que jamais le fimple citoyen ne peut s'élever que par un bouleverfement général. Nulle grande ville, point de commerce , point de beaux-arts fous un gouvernement purement féodal. Les villes puifTantes n'ont fleuri en Allemagne, en Flandre, qu'à l'ombre d'un peu de liberté. Car la ville de Gand 3 par exemple , celles de Bruges & d'Anvers étaient bien plutôt des républiques fous la protection des ducs de Bourgogne, qu'elles n'étaient foumifes à la puiffance arbitraire de ces ducs. Il en était de même des villes impériales.
Vous avez vu s'établir dans une grande partie de l'Europe l'anarchie féodale fous les fucceffeurs de Charlemagne. Mais avant lui il y avait une forme plus régulière de fiefs fous les rois Lombards en Italie. Les Francs qui
^fëâitS
jW*»"
■tS^m^—^.— T-t— ^j^f