‹ EssaiChapitre 186 sur 200 · Chapitre LX · texte numérisé non relu

Chapitre LX

commencement du huitième ilècle perdu l'Efpagne par leurs diviiions, & la même caufe cha(Ta enfin les Maures d'Efpagne.

Le roi de Grenade Alboacen vit fon neveu Boabdilla révolté contre. lui. Ferdinand h Catholique ne manqua pas de fomenter cette guerre civile, & de foutenir le neveu contre l'oncle pour les affaiblir tous deux 1 un par l'autre. Bientôt après la mort à\Alboacen , il attaqua avec les forces de la Caftille <k de i'ârragon > fon allié Boabdilla. Il en coûta fix années de teins pour conquérir le royaume mahométan. Enfin la ville de Grenade fut affiégée. Le iiége dura huit mois La reine Ifabelle y vint jouir de fon triomphe. Le rci Boabdilla fe rendit à des conditions qui marquaient qu'il eut pu encor fe défendre : car il fut ilipuié qu'on ne toucherait ni aux biens , ni aux loix , ni à la liberté , ni à la religion des Maures : que leurs prifonniers même j& feraient rendus fans rançon , & que les Juifs compris ^ dans le traité jouiraient des mêmes privilèges. Boabdilla f»rtit à ce prix de fa capitale, & alla remettre les clefs à Ferdinand* & ifabelle, qui le traitèrent en roi pour la dernière fois.

Les contemporains ont écrit qu'il verfa des larmes en fe retournant vers les murs de cette ville bâtie par les mahométans depuis près de cinq cents ans , peuplée , opulente , ornée de ce vafle palais des rois Maures dans lequel étaient les plus beaux bains de l'Europe , 8c dont plufieurs falies voûtées étaient foutenues fur cent colonnes d'albâtre. Le luxe qu'il regrettait fut probablement l'inftrument de fa perte. Il alla finir fa vie en Afrique.

Ferdinand fut regardé dans l'Europe comme le vengeur de la religion & le reîïaurateur de la patrie. Il fut dès-lors appelle roi d'Efpagne. En errer , maître de la Caftille par fa femme , de Grenade par fes armes , & de PArragon par fa naifîance , il ne lui manquait Ij|

O 42-4 Essai sur les Mœurs.

que la Navarre , qu'il, envahit dans la fuite. Il avait de grande démêlés avec la France pour la Cerdagne & le Rouffillon engagés à Louis XL On peut juger fi étant roi de Sicile, il voyait d'un œil jaloux Charles VLIL. prêt d'aller en Italie dépofleder la maifon iïArragon établie fur le trône de Naples.

Nous verrons bientôt éclcre les fruits d'une jaloufie fi naturelle. Mais avant de confidérer les querelles des rois , vous voulez toujours obferver le fort des peuples. Vous voyez que Ferdinand & Ifabelle ne trouvèrent pas l'Efpagne dans l'état où elle fut depuis fous Charles- Quint & fous Philippe IL. Ce mélange d'anciens Vifigoths, de Vandales, d'Africains, de Juifs & d'Aborigènes dévaftait depuis long-temsla terre qu'ils fe difputaient ; elle n'était fertile que fous les mains mahométanes. Les Maures vaincus étaient devenus les fermiers des vainqueurs , & les Efpagnols chrétiens ne fuhfifhient que du travail de leurs anciens1 ennemis. Point de manufactures chez les chrétiens d'Efpagne , point de commerce , très-peu d'ufage même des chofes les plus néceffaires à la vie : prefque point de meubles , nulle hôtellerie dans les grands chemins , nulle commodité dans les villes : le linge fin y fut trèsdongtems ignoré , & le linge groffier affez rare. Tout leur commerce intérieur & extérieur fe faifait par les Juifs devenus néceffaires à une nation qui ne favait que combattre.

Lorfque vers la fin du quinzième fiècle , dans l'an 149a , on voulut rechercher la fource de la misère Efpagnole , on trouva que les Juifs avaient attiré à eux tout l'argent du pays par !e commerce & par l'ufure. On comptait en Efpagne plus de cent cinquante mille hommes de cette nation étrangère fi odieufe & fi néceffaire. Beaucoup de grands feigneurs , auxquels il ne refiait que des titres, s'alliaient à des familles Juives, & réparaient par ces mariages ce que leur prodigalité

^STTCV -'"' ' "■■—"-'■" Vtfi

Page 1