CHAPITRE SEPTIEME
De l'empereur H £ n r i VI. &' de Rome.
A querelle de Rome & de l'Empire, plus ou moins envenimée , fubfiftait toujours. On a écrit que Henri VI. fils de l'empereur Frédéric Earberoujfe , ayant reçu à genoux la couronne impériale de Céleftin III. ce pape âgé de plus de quatre-vingt-quatre ans , la fit tomber d'un coup de pied de la tête de l'empereur. Ce fait n'eft pas vraifemblable ; mais c'eft afTez qu'on l'ait cru pour faire voir jufqu'où l'animofite était poufTée. Si le pape en eût ufé ainfi , cette indécence n'eût été qu'un trait de faiblefTe.
Ce couronnement de Henri VI. préfente un plusgrand objet & de plus grands intérêts. Il voulait régner dans les deux Siciies; il fe foumettait , quoiqu'empereur , à recevoir l'inveftiture du pape pour des états dont on
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CJ Chapitre VIL 49 O
avait fait d'abord hommage à J'Empire, & dont ilfe croyait à la fois le fuzerain & le propriétaire. Il demande à être le vaffal-lige du pape , & le pape le refufe. Les Romains ne voulaient point de Henri p7pour voifins, ni Naples pour maître ; mais il le fut malgré eux. Il femble qu'il y ait des peuples faits pour fervir toujours , & pour attendre quel fera l'éi ranger qui voudra les fubjuguer. Il ne reftait de la race légitime des conquérans Normans , que !a princefTe Confiance fille du roi Roger /mariée à Henri VI. Tanrrède , bâtard de cette race , avait été reconnu roi par le peuple & par le St. Siège. Qui devait remporter , ou ce Tancr'ede qui avait le droit de l'éleclion, ou Henri qui avait le droit de fa femme ? Les armes devaient décider. En vain après la mort de T ancre de , les deux Siciles proclamèrent fon jeune fils : il fallait que Henri prévalût.
Une des plus grandes lâchetés qu'un fouverain puiiTe commettre , fervit à fes conquêtes. L'intrépide roi d'Angleterre Richard cœur de lion , en revenant de fa croifade, fait naufrage près de Daîmatie ; il palTe fur les terres d'un duc d'Autriche. Ce duc viole l'hofpitalité , charge de fers le roi d'Angletetre , le vend à l'empereur Henri V t comme les Ar.abes vendent leurs efclaves. Henrien tire une grolTe rançon , & avec cette argent va conquérir les deux Siciles; il fait exhumer le corps du roi Tancrède , & par une barbarie .aufli atroce qu'inutile ; le bourreau coupe la tête au cadavre. On crève les yeux au jeune roi Ion fils ; on le fait eunuque , on le confine dans une prifon à Coire chez les Grifons. On enferme fes fœurs en Alface avec leur mère. Les parcifans de cette famille infortunée , foit barons , foit évêques périiîent dans les fupplices. Tous les tréfors font enlevés & portés en Allemagne.
Ainfi pafsèrent Naples & Sicile aux Allemands , après avoir été conquifes par des Français. Ainfi vingt provinces ont été fous la domination de fouverains que la nature a placés à trois cents lieues d'elles : éternel fujet de difcorde , & preuve de la fagefle d'une loi telle que
EJfaifurles mœurs , Tom. IL D
O ?o Essai sur les mieurs,
h fatigue ; loi qui ferait encore plus urile à un périt état qu'à un grand. Henri VI fut alors beaucoup plus puiffant que Frédéric BarberoujJ}. Prefque despotique en Allemagne, fouverain en Lombardie , à Naples , en Sicile , fu/;erain de Rome , tout tremblait fous lui. Sa cruauté le perdit ; fa propre femme Confiance , dont il avait exterminé la famille , confpira contre ce tyran , & enfin , dit-on , le fit empoifonner.
A la mort de Henri VI. l'empire d'Allemagne eft divifé. La France ne l'était pas ; c'efl que les rois de France avaient été allez prudens ou aiîez heureux pour établir l'ordre de la fucceffion. Mais ce titre d'empire que l'Allemagne affeâait , fervait à rendre la couronne élective. Tout évêque & tout grand feigneur donnait fa voix. Ce droit d'élire & d'êrre élu , flattait i'ambition des princes, & fit quelquefois les malheurs de l'état.
Le jeune Frédéric IL fils Henri VI. forfait du berceau. Unefa&ion l'élit empereur , & donne à fon oncle Philippe le titre de roi des Romains. Un autre parti couronne Othon de Saxe fon neveu ( a ). Les papes tirèrent bien un autre fruit des divifions de l' Allemagne , que les empereurs n'avaient fait de celles d'Italie.
Innocent III. fils d'un gentilhomme d'Agnani près de Rome, bâtit enfin l'édifice de la puilTance temporelle, dont fes prédécelîeurs avaient amafTé les matériaux oendant quatre cents ans. Excommunier Philippe , vouloir détrôner le jeune Frédéric , prétendre exclure à Jamais du trône d'Allemagne & d'Italie cette maifon de Souafe fi odieufe aux papes , fe conftituer juge des rois, c'était le flyle devenu ordinaire depuis Grégoire VII. Mais Innocent III. ne ,'en tint pas à ces formules. L'occafion était trop belle ; il obtint ce qu'on appelle le patrimoine de St. Pierre fi long- ems contefté. C'était une partie de l'héritage de la fameufe comteffe Mathilde.
(d)Ç'eft cet empereur Philippi j me. I! fut affafîïné par un feigneur qui érigea la Bohême en royau- j de Vittelsbac en 12.08.