Chapitre X. 8lfi
qu'étant dans la Pouille , il découvrit que fon médecin , féduit par le pape Innocent IV. voulait l'empoifonner. Le fait me paraît douteux ; mais dans les doutes que fait naître l'hifroire de ces tems , il ne s'agit que du plus ou du moins de crimes.
Frédéric , voyant avec horreur qu'il lui était impoffible de confier fa vie à des chrétiens, fut obligé de prendre des mahométans pour fa garde. On prétend qu'ils ne le garantirent pas des fureurs de Mainfroi fon bâtard , qui l'érouifa , dit-on , dans fâ dernière maladie. Le fait me paraît faux. Ce grand & malheureux empereur, roi de Sicile dès le berceau , ayant porté trente-huit ans la vaine couronne de Jérufalem , & celle des Céfars cinquante-quatre ans , ( puifqu'iî avait été déclaré roi des Romains en 1196) mourut âgé de cinquante-fept ans dans le royaume de Naples , & laiffa le monde auiîi troublé à fa mort qu'à fa naiiTance. Malgré tant de troubles , fes royaumes de Naples & de Sicile furent ,Ê embellis & policés par fes foins. Il y bâtit des villes , y fonda des univerfués, y fit fleurir un peu les lettres. La langue italienne commençait à fe formsr alors , c'était un compoféde la langue romance & du latin. On a des vers de Frédéric II. en cette langue. Mais les traverfes qu'il elïuya nuifirent aux fciences autant qu'à fes de/feins,
Depuisla mort de Frédéric IL juiqu'en 1 168 , l'Allemagne fut fans chef , non pas comme l'avait été la Grèce, l'ancienne Gaule , l'ancienne Germanie , & l'Italie avant qu'elle fût foumife aux Romains : l'Allemagne ne fut ni une république, ni un pays partagé entre pluiieurs fouverains , mais un corps fans tête , dont les membres fe déchiraient. •
C'était une belle occaficn pour les papes; mais ils n'en profitèrent pas. On leur arracha Brefcia , Crémone , Mantoue , & beaucoup de pentes villes. Il eût fallu alors un pape guerrier pour les- reprendre ; mais rarement un pape eut ce caraâère. Ils ébranlaient à la
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O 8a ESSAI SUR LES MŒURS.
vérité le monde avec leurs bulles. Ils donnaient des royaumes avec des parchemins. Le pape en 1247 déclara de fa propre autorité lïaquin, roi de Norwége,en le faifant enfant légitime de bâtard qu'il était. Un légat du pape, couronna ce roi Haquin , & reçut de lui un tribut de quinze mille marcs d'argent, &: cinq cents marcs ( ou marques ) des églifes de Norvège ; ce qui était peutêtre la moitié de l'argent comptant qui roulait dans un pays fi peu riche.
Le même pape Innocent IV. créa, aufïï un certain Mandogvoiàc Lithuanie , mais roi relevant de Rome. JNous recevons, dit-il dans fa bulle du 15 Juillet 12,51, ce nouveau royaume de Lithuanie au droit & à ta propriété de St. Pierre, vous prenant fous notre proteclion , vous , votre femme & vos enfans. C'était imiter en quelque forte la grandeur de l'ancien fénat de Rome , qui accor- 2 dait des titres de rois & de tétrarques. La Lithuanie ne
fut pas cependant un royaume; elle ne put même encor J3 être chrétienne que plus d'un fiècle après.
Les papes parlaient donc en maîtres du monde , & ne pouvaient être maîtres chez eux : il ne leur en coûtait que du parchemin pour donner ainfi des états ; mais ce n'était qu'à force d'intrigues qu'ils pouvaient fe refiaifir d'un villdge auprès de Mantoue ou de Ferrare.
Voila quelle était la fituation des affaires de l'Europe : l'Allemagne & l'Italie déchirées , la France encor faible, l'Efpagne partagée entre les chrétiens & les mufulmans : ceux-ci entièrement chaifés de l'Italie ; l'Angleterre commençant à difputer fa liberté contre fes rois ; le gouvernement féodal établi par-tout ; la chevalerie à la mode ; les prêtres devenus princes & guerriers ; une politique prefqu'en tout différente de celle qui anime aujourd'hui l'Europe. Il femblait que les pays de la communion romaine fufTent. une grande république j dont l'empereur & les papes voulaient être les chefs; Se cette république , quoique divifée , s'était accordée
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