Chapitre XIV. 109 Çjt
leur rendit avec une générofité qui n'avait pas encor eu d'exemple dans cette partie du monde. Salcdin fit laver avec de l'eau-rofe , par les mains même des chrétiens , la mofquée qui avait été changée en églife. Il y plaça une chaire magnifique , à laquelle Ncradi/i foudan d'Àlep avait travaille' lui-même, & fit graver fur la porte ces paroles : » Le roi Salzdin, ferviteur de Dieu, » mit cette infcription après que Dieu eut pris léru- '» fal'era par Tes mains. »
Il établit des écoles 'musulmanes : mais malgré fon attachement à fa religion , il rendit au* chrétiens orientaux l'églife du faint fépuîcre. Il faut ajouter que Salad'm , au bout d'un an, rendit la liberté à Gaine ^t/jignan, en lui faifant jurer qu'il ne porterait jamais les armes contre fon libérateur. Lujïgnan ne tint pas fa parole.
Pendant que l'Afie-Mineure avait été le théâtre du zèle , de la gloire , des crimes & des malheurs de tant de milliers de croiies , la fureur d'annoncer la religion j| les armes à la main s'était répandue dans le fGad du Nord.
Nous avons vu , il n'y a qu'un moment , Ckarlcmagne convertir l'Allemagne feprentrionale avec le fer & le feu. Nous avons vu enfuite les Danois idolâtres faire trembler l'Europe, conquérir la Normandie , fans tenter jamais de faire recevoir l'idolâtrie chez les vaincus. jj A peine le chriltianifme fut affermi dans le Dannemarck, jj dans la Saxe & dans la Scandinavie , qu'on y prêcha une jj creifade contre les payens du Nord qu'on ap.pellaiç Scia- is ves ou Slaves , & qui ont donné le nom a ce pays qui |* touche à la Hongrie , & qu'on appelle Sclavonie, Les |j chrétiens s'armèrent contre'ux depuis Brème juf- jj qu'au fond de la Scandinavie. Plus de cent mille croiies >portèrent la deftruaion chez ces peuples. On tua beau- jj coup de monde : on ne convertit perfonne. On peut h encor ajouter la perte de ces cent mille hommes aux jj feize cent mille que le fanatifme de ces tems-la courait ',1 à l'Europe. ^|
O no Essai sub. les miurs.
Cependant il ne reliait aux chrétiens d'Afie qu'Antioche, Tripoli , Joppé , & la ville de Tyr. Saladin. poiTédait tout le refte , foit par lui-même , (bit par fou gendre le iultan d'Iconium ou de Cogni. , | Au bruit des victoires de Saladïn , toute l'Europe fut
troublée. Le pape Chinent III. remua la France , l'Allemagne , l'Angleterre. Philippe Augujie qui régnait alors en France,. cVie vieux Henri IL roi d'Angleterre , fufpendirent leurs différends , &. mirent toute leur rivalité à marcher à I'envi au fecours de l'Afie. Ils ordonnèrent chacun dans leurs états, que tous ceux qui ne fe craiferaient point , paieraient le dixième de leurs revenus & de leurs biens meubles pour les frais de l'armement. C'eit ce qu'on appelle la dixme Saladine. Taxe qui fervait de trophée à la gloire du conquérant.
Cet empereur Frédéric Barbsroujfe , fi fameux par
§les perfécutions qu'il eiîuya des papes , & qu'il leur fit foulfrir , fe croifa prefqu'au même tems. Il fembiak être chez les chrétiens d'Alie ce que Salad'm était chez les Turcs: politique, grand capitaine, éprouvé par la fortune, il conduifait une armée de cent cinquante mille combattans. Il prit le premier la précaution d'ordonner qu'on ne reçut aucun croifé qui n'eût au moins cent cinquante francs d'argent comptant , afin que chacun pût par fon induilrie prévenir les horribles difettes qui avaient contribué à faire périr les armées précédentes.
il lui fallut d'abord combattre les Grecs. La cour o*e Conflantinople , fatiguée d'être continuellement menacée par les Latins , fit -enfin une alliance avec Saladin. Cette alliance révolta l'Europe; mais il eit évident qu'elle était indifpenfable; on ne s'allie point avec un ennemi naturel fans nécefilté. Nos alliances d'aujourd'hui avec
Iles Turcs , moins néceflaites peut-être, ne caufent pas | tant de murmures. Préder'tc s'ouvrit un paffage dans la Jl Thrace , les armes à la main , contre l'empeieur Jfaac S{ VAngi : ëc victorieux dts Grecs ; il gagna deux batailles
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contre le fultan de Cogni ; mais s'étant baigné tout en fueur dins les eaux d'une nvière qu'on croit être ie Cidnus , il en mourut , & fes victoires furent inutiles. Elles avaient coûté cher fans doute , puifque fcn fils le duc de Souabe ne put raiTembier de ces cent cinquante mille hommes que iept à huit mille tout au plus. Il les conduifit à Antioche , & joignit ces débris à ceux du rei de Jérufalem, Gui de Lujignan , qui voulait enccr attaquer fon vainqueur Sala d in , maigre la foi des fermens & malgré l'inégalité des armes.
Après plusieurs combats dont aucun ne fut décifif , ce fils de Frédéric Barbcroujfe , qui eût pu être empereur d'Occident , perdit la vie^pres de Ptoiémaïs. Ceux qui ont écrit qu'il mourut martyr de la chafteté, & qui! eût pu réchapper par I'ufage des femmes y font à la fois des panégyriftes bien hardis êi des phyuciens peu inilruits. On en dit autant depuis du roi de France Louis VilL
L'Afie-Ivlineure était un gouffre où l'Europe venait fe précipiter. Non-feulement cette armée immenfe de l'empereur Frédéric était perdue, mais des flottes d Anglais, de Français , d'Italiens , d'Allemans , précédant èrieor i'arrivée de FMiippè Augufic & de BJchard Cœur de lion , avaient amené de nouveaux croifés & de nouvelles vi&uues.
Le roi de France & îe roi d'Angleterre arrivèrent enfin en Syrie devant PtoMmaïs. Prefque tous les chrétiens de l'Orient s'étaient raffemblés pour aiïiéger cette ville. Saladin. était embarrafle vers FEuphrate dans une guerre civile. Quand les deux rois eurent joints leurs forces à celles des chrétiens d'Orient 5 on compta plus de trois cent mille combattans.
Ptoiémaïs à la vérité fut prife; mais la difcorde qui devait néceiTairement divifer deux rivaux de gloire & d'intérêt, tels que Philippe & Richard , fit plus de md que ces trois cent mille hommes ne firent d'exploits heureux. Philippe, fatigué de ces divifions , & plus
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P^nz Essai sur les mœurs, (h
encor de là fupériorité & de i'afcendant que prenait en tout Richard fon vaiTal , retourna dans fa patrie, qu'il n'eût pas dû quitter peut-être , mais qu'il eût dû revoir avec plus de gloire.
Richard demeuré maître du champ d'honneur, mais n3n de cette multitude de croifés plus divife's entr'eux que ne l'avaient été les deux rois, déploya vainement le courage le plus héroïque. Saladin qui revenait vainqueur da la Méfopo.tamie , livra bataille aux croifés près de Céfarée. Richard eut la gloire de défarmer Saladin : ce fut prefque tout ce qu'il gagna dans cette expédition mémorable.
Les fatigues , les maladies , les petits combats , les querelles continuelles ruinèrent cete grande armée: & Richard s'en retourna avec plus de gloire à la vérité que Philippe Augujle , mais d'une mnnière bien moins prudente. Il partit avec un feul vaiffe.iu : & ce vahfeau |£ ayant fait naufrage fur les côtes de Venife , il traverfa déguifi &t mal accompagné la moitié de l'Allemagne. Il avait offenfé en Syrie par fes hauteurs un duc d'Autriche, & il eut l'imprudence de pafTer par fes terres. Ce duc d'Autriche le chargea de chaînes & le livra au barbare & lâche empereur Henri VI. qui le garda en prifon comme un ennemi qu'il aurait pris en guerre , & qui exigea de lui , dit-on , cent mille marcs d'argent pour fa rançon. Mais cent mille marcs feraient aujourd'hui, en 1760, cinq de nos millions, & alors l'Angleterre n'était pas en état de payer cette fomme ; c'était probablement cent mille marques ( marcas ) qui revenaient à cent mille écus.
Saladin qui avait fait un traité avec Richard , par lequel il laiiTait aux chrétiens le rivage.de la mer deouis Tyr jufqu'a Joppé , garda fidèlement fa parole. Il mourut trois ans après à Damas , admiré des chrétiens même. Il avait fait porter dans fa dernière maladie, au lieu du drapeau qu'on élevait devant fa porte , le drap qui devait
l'enfevelir ; ÇJ7