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CHAPITRE QUINZIEME

Les croifés envahirent Conftantinople. Malheurs de cette ville & des empereurs Grecs, Croifade en Egypte, aventure (ingulïcre de St. François d'Ailïfe. Dijgraces des chràicns.

'Empire de Conftantinople , qui avait toujours le titre d'empire Romain , pofïedait encor la Thrace , la Grèce entière , les illes, l'Epi e, & étendait fa domination en Europe jufqu'à Belgrade 8c jufqu'à la Valachie. Il difputait les reftes del'Afie-Mineure aux Arabes, aux Turcs & aux croifés. Ou cult;\v:it toujours les fciences 8c las beaux-arts dans la ville impériale. Il y eut une fuite d'hifloriens non interrompue, jufqu'au tems oh. Mahomet IL s*en rendit mai re. Les historiens étaient ou des empereurs, ou des ptinces, ou des hommes d'état, & n'en écrivaient pas mieux ; ils ne parlent que de dévotion ; ils déguifens tous les f. is ; ils ne cherchent qu'un vain arrangement de paroles ; iU n'ont de l'ancienne Grèce que la loquacité: la controverfe était l'étude de la cour. L'empereur Manuel, au douzième fiècle, diiputa long-tems avec fes évêques fur ces paroles , Mon père eft plus grand que moi , pendant qu'il avait à craindre les

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crcifés & les Turcs, Il y avait un catéchifme grec, dans lequel on anathétmtifait avec exécration ce verfet fi connu de l'aicoran , où il eft dit que Dieu efl un être infini , qui n'a point été engendré , & qui n'a engendré perfonne. Manuel voulut qu'on ôiât du catéchifme cet anathême. Ces difpute? fignalèrent fon règne & l'affaiblirent. Mais remarquez que dans cette difpute Manuel ménageait les mufulmans. Il ne voulait pas que dans le catéchifme grec on infultât un peuple victorieux , qui n'udmertait qu'un Dieu incommunicable , & que notre fainte Trinité révoltait.

Alexis Manuel fon fils , qui époufa une fille du roi de France Louis le jeune , fut détrôné par Andronic an de fes parens. Cet Andronic le fut à fon tour par un officier du palais , nommé Ifaac l'Ange. On traîna l'empereur Andronic dans les rues , on lui coupa une main, on lui creva les yeux , on lui verfà de l'eau bouillante fur le corps , & il expira dans les plus cruels fupplices.

Ifaac l'Ange , qui avak puni un ufurpateur avec tant d'atrocité , fut lui-même dépouillé par fon propre frère Alexis l'Ange , qui lui fit crever les yeux. Cet Alexis l'Ange prit le nom de Comnhie , quoiqu'il ne fut pas de la famille impériale des Commnes; & ce fut lui qui fut la caufe de la prife de Conitantïnopîe par les croifés.

Le fils à' Ifaac l'Ange alla implorer le fecours du pape, & fur-tout des Vénitiens, contre la barbarie de fon oncle. Pour s'afTurer de leur fecours , il renonça à l'églife grecque, & embrafifa le culte de la latine. Les Vénitiens & quelques princes croifés , comme Baudouin , comte de Flandre , Boniface , marquis de Montferrat , lui donnèrent leur dangereux fecours. De tels auxiliaires furent également odieux à tous les partis. Ils campaient hors de la ville, toujours pleine de tumulte. le jeune Alexis, ■détefté des Grecs pour ave ir introduit les Latins , fut immolé bientôt à une nouvelle faction. Un de fes p ^rens ,

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O no Essai sur les Mcstjas. kJ

furnommé Mir^iflos , l'étrangte de Tes mains , & prit les brodequins rcuges qui étaient la marque de l'empire.

Les croifés qui avaient alors le prétexte de venger leurs créatures , profitèrent des féditiofls qui défolaient la ville , pour la ravager. Ils y entrèrent prefque fans réfiftance; & ayant tué tout ce qui fe préfenta, ils s'abandonnèrent à tous les excès de la fureur & de l'avarice. Nicétas allure que le feul butin des ïeigneurs de France fut évalué deux cent mille livres d'argent en poids. Les é«!ifes furent pillées : & ce qui marque affez le caractère de la nation, qui n'a jamais changé, les Français dansèrent avec des femmes dans le fanctuaire de l'églife de Sie. Sophie , tandis qu'une des proftituées qui fuivait l'armée de Baudouin . chantait des chanfons de fa profeiïïon dans la chaire patriarchale.

Ce fut peur la première fois que la ville de Confîantinopîe fut prife & faccagée par des étrangers, & elle §; le fut par des chrétiens qui avaient fait vœu de ne corn- l£ battre que les infidèles. £

On ne voit pas que ce feu grégeois , tant vanté par les hifbriens, ait fait le moindre effet. S'il était tel qu'on ledit, il eût toujours donné fur terre & fur mer une victoire affurée. Si c'était quelque chofe de femblable à nos phofphores , l'eau pouvait à la vérité le conferver , mais il n'aurait point eu d'action dans l'eau. Enfin , malgré ce fecret , les Turcs avaient enlevé prefque toute l'Afie-Mineure aux Grecs , & les Latins leur arrachèrent tout le refie.

Le plus pui'Lnt des croifés, Baudouin, comte de Flandre , fe fit élire empereur. Ils étaient quatre prétendans. On mit quatre grands calices de l'églife de Sophie pleins de vin devant eux. Celui qui était defliné à l'élu , était feu! confacré. Baudouin le but, prit les brodequins rouges , & fut reconnu. Ce nouvel ufurpateur condamna l'autre ufurpateur Mh\ijJos à être précipité du haut d'une colonne1. Les autres croifés partagèrent l'em-

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pire. Les Véniriens fe donnèrent le Peloponefe, rifle de Candie, & plusieurs villes des côtes de Phrygie, qui n'avaient point fubi le joug des Turcs. Le marquis de Montferrat prit la ThëfTalie. Ainfi Baudouin, n'eut guère pour lui que la Thrace & la Meefie. A l'égard du pape , il y gagna ? du moins pour un tems, l'églife d'Orient, Cette conquête eût pu avec le tems valoir un royaume . Coniraminople était autre chofe que Jérufalem.

Ces croifés , qui ruinaient des chrétiens leurs frères, auraient pu bien plus aifément que tous leurs prédéceffeurs chaiTer les Turcs de l'Ane. Les états de S citadin étaient déchirés. Mais de tant de chevaliers qui avaient fait vccu d'aller fecourir Jérufalem, il ne pafîa en Syrie que le petit nombre de ceux qui ne purent avoir part aux dépouilles des Grecs. De ce petit nombre fut Simon de Monfort, qui ayant en vain cherché un état en Grèce en Syrie, fe mit enfuite à la tête d'une creifade K contre les Albigeois, pour ufurper avec la croix quelque S? chofe fur les chrétiens.

Il reftait beaucoup de princes de la famille impériale des Comnènes, qui ne perdirent point courage dans la deftruclion de leur empire. Un d'eux qui portait aufll le nom d'Alexis , fe réfugia avec quelques vaifTeaux vers la Colchide; &là, entre la mer & le mont Caucafe, forma un petit état , qu'on appella l'empire de Trébifonde ; tant on abufait de ce mot d'empire.

Théodore Lacaris reprit Nicée, & s'établit dans k Bithinie, en fe fervant à propos des Arabes contre les Turcs. Il fe donna auffi le titre d'empereur , fit élire un patriarche de fa communion. D'autres Grecs , unis avec les Turcs même , appelèrent à leur fecours leurs anciens ennemis les Bulgares , contre le nouvel empereur Baudouin de Flandre, qui jouit à peine de fa conquête. Vaincu par eux près d'Andrinople , on lui coupa les bras & les jambes , Si il expira en proie aux bêtes féroces.

Les fourc.es de ces émigrations devaient tarir alors ;

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| Ïl8 ESSAISURLESMSEURS.

les efprits âes hommes étaient en mouvement. Les confeifeurs ordonnaient aux pénitens d'aller à la terre fainte. Les fauflbs nouvelles qui en venaient tous les jours , donnaient de fauiîes efpérances.

Un moine Breton nommé Ejloin conduifit en Syrie vers l'an iao4 une multitude de Bretons. La veuve d'un roi de Hongrie fe croifaavec quelques femmes, croyant qu'jn ne pouvait gagner le ciel que par ce voyage. Cette maladie épidémiqûe pafîà jufqu'aux ênfaris , & il y en eut des milliers , qui conduits par des mjîtres d'école & des moines, quittèrent les maifons de leurs parens , fur la foi de ces paroles : Seigneur , lu as tiré ta gloire des enfans. Leurs conducteurs en vendirent une partie aux mufulm ns : le refie périt de misère.

L'état d'Antioche était ce que les chrétiens avaient confervé de plus ccnfidérable en Syrie. Le royaume de Jérufalerri n'exiihit plus que d:.ns Ptolérhàïs. Cependant 1! érai- établi dans l'Occident qu'il fallait un roi de Jérufalem. Un Emery de Lu/ignan, roi titulaire, étant mort vers l'an lie, , l'évêqué de Prcîanaïs propofa daller demander en France Un roi de Judée. Philippe Augdjîe noftïma un cadet de la rhaifon de Briennë en Champagne qui avait à peine un patrimoine. On voit par le choix du roi quel était le royaume.

Ce roi titulaire, ces chevaliers , les Bretonsqui avaient pafié la mer, plufieurs princes Allemahs, un duc d'Autriche, André roi de Hongrie fui:: cV..ïicz belles troupes les Templiers , les Hospitaliers , les évêquesde Munfter Se d'Utrëcht , tout cela pouvait encor faire une armée de conquéraiis, fi elle avait eu un chef -"mais d'eu ce qui manqua toujours.

Le roi de Hongrie s'étaïtt re-iré, un comte de Hollande entreprit ce que tant de rois & de prince n'avaient pu faire. Les chrétiens férnblaient toucher au tems de fe relever : leurs efpérances s'accrurent par l'arrivée d'une foule de chevaliers qu'un légat du pape leur amena.

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