‹ EssaiChapitre 53 sur 200 · Chapitre XV · texte numérisé non relu

Chapitre XV

Un archevêque de Bordeaux , les évêques de Paris , d'Angers, d'Autun , de Eeauvais, accompagnèrent le légat avec des troupes coniïdérables. Quatre mille Anglais , autant d'Italiens, vinrent fous diverfes bannières. Enfin Jean de Brienne , qui était arrivé à Ptolémaïs , prefque feul , fe trouve à la tête de près de cent miile combattans.

Saphadin frère du fameux Saladin , qui avait joint depuis peu l'Egypte à fes autres états , venait de démolir les reftes des murailles de Jérufalem , qui n'était plus qu'un bourg ruiné : mais comme Saphadin. paraiifait mal affermi dans l'Egypte , les croifés crurent pouvoir s'en emparer.

De Ptolémaïs le trajet eit court aux embouchures du Nil. Les vaifTeaux qui avaient apporcé tant de chrétiens, les portèrent en trois jours vers l'ancienne Pe'.ufe.

Près des ruines de Felufe , eit élevée Damiette , fur une chaufiée qui la défend des inondations du Nil. Les croifés commencèrent le fiége pendant la dernière maladie de Saphadin } & le continuèrent aptes fa mort. Mélédin , l'ainé de fes fils, régnait alors en Egypte, & parfait pour aimer les loix , les feiences & le repos plus que la guerre. Cormdin , fultan de Damas , à qui la Syrie était tombée en partage , vint le fecouiir contre les chrétiens. Le fiége , qui dura deux ans , fut mémorable en Europe, en Afie & en Afrique.

Saint François d'sljfife, qui établifiait alors fon ordre, paffa lui-même au camp des affiégeans : & s' étant imaginé qu'il pourrait aifément convertir le fultan Mélédin , il s'avança avec fon compagnon, frère ïllumhié, vers le camp des Egyptiens. On les prit , on les conduifit au fultan. François le prêcha en italien. Il propofa à Mélédin de faire allumer un grand feu , duns lequel fes imans d'un côté, Français Jk. Illuminé de l'autre, fe jetteraient, pour faire voir quelle était fe religion véritable. Mélédin , à qui un interprète exp'iquait cette S H 4

120 Essai sur les mœurs. £5

proposition fmgulière , répondit en riant , que fes prêtres j n'étaient pas hommes à le jeter au feu pour leur foi. Alors François propofa de s'y jeter tout feul. Mélédin lui dit, que s'il acceptait une telle offre, i! parâtrait douter de fa religion. Enfuite il renvoya François avec bonté , voyant bien qu'il ne pouvait être un homme dangereux.

Telle eCi la force de l'enthoufjafme , que François n'ayant pu réuffir à fe jeter dans un bûcher en Egypte , & à rendre le foudan chrétien , voulut tenter cette aventure à Maroc. Il s'embarqua d'abord pour l'Efpagne; mais étant tombé malade , il obtint de frère Cille & de quatre autres de fes compagnons, qu'ils allaffent convertir les Maroquins. Frère Gille & les quatre moines font voile vers Tétuan , arrivent à Maroc , & prêchent en italien dans une charrette. Le miramolin ayant pitié ^ d'eux les fit rembarquer pour l'Efpagne. Ils revinrent CE une féconde fois ; on les renvoya encor. Ils revinrent une troifiéme; l'empereur paufîé à bout, les condamna à la mort dans fon divan , & leur trancha lui-même la tête. C'efl: un ufage fuperititieux autant que barbare , que les empereurs de Maroc foient les premiers bourreaux de leur pays. Les miramolins fe difaient descendus de Mahomet. Les premiers qui furent condamnés à mort fous leur empire , demandèrent de mourir de la main du maître , dans l'efpèrance d'une expiation plus pure. Cet abominable ufage , s'eft fi bien confervé , que le dernier empereur de Maroc Mulci Ifmaël a exécuté de fa main près de tiix mille hommes dans fa longue vie. Cette mort des cinq compagnons de François d'Aflife eu encor célébrée tous les ans à Coimbre, par une proceffion suffi fmgulière que leur aventure. On prétendit que les corps de ces francifcains revinrent en Europeapiès leur mort , & s'arrêrèrent à Coimbre dans l'églife de Ste. Croix. Les jeunes gens , les femmes & les filles vont tous les ans, la nuit de l'arrivée de ces martyrs, de l'églife de

* kJ^W?===== sas» *-irf§îfëi£r i n — :*7r$£$h

O C h a p i t r e XV. rii-.-O

( ; fé

Ste. Croix à celle des cordeliers. Les garçons ne font couverts que d'un petit caieçon, qui ne deicend qu'au haut des cuifies; les femmes 6c les filles ont un jupon non moins court. La marche eiï lonque , & en s'arrête fouvenr.

Damiette cependant fut prife , & femblait ouvrir le chemin à la conquête de l'Egypte. Mais Félage Albano , bénédictin Efpagnol , légat du pape , & cardinal , fut caufe de fa perre. Le légat prétendait que le pape étant chef de toutes les croiiades , celui qui le représentait , en était inconteliablement le général ; que le roi de Jérufalem n'étant roi que pav la permiffion du pape , devait obéir en tout au légat. Ces divilîons confumèrent du tems. Il fallut écrire à Rome. Le pape ordonna au roi de retourner au camp , & le roi ^y retourna pour fervir fous le bénédictin. Ce général engagea l'armée entre ^ deux bras du Nil , précifément au tems que ce fleuve, qui nourrit & qui défend l'Egypte, commençait à fe ; déborder. Le fultan par des éclufes inonda le camp des chrétiens. D'un côté , il brûla leurs vaifïèaux ; de l'autre côté, le Nil croiffait & menaçait d'engloutir l'armée du légat. Elle fe trouvait dans l'état où l'on peint les Egyptiens de Pharaon , quand ils virent la mer prête à retomber fur eux.

Les contemporains conviennent que dans cette extré^ mité on traita avec le fultan. Ilfe fit rendre Damiette ; il renvoya l'armée en Phénicie , après avoir fait jurer que de huit ans on ne lui ferait la guerre ; & il garda le roi roi Jean de Brienne en otage.

Les chrétiens n'avaient plus d'efpérance que dans l'empereur Frédéric IL Jean de Brienne, forti d'otage, lui donna fa fille, & les droits au royaume de Jérufaiem pour dot.

L'empereur Frédéric IL concevait très-bien l'inutilité des croifades ; mais il fallait ménager les efprits des peuples & éluder les coups des papes, il me fembie que

*W l^f>" " • '" ;;:-',;,'„i- . ' in1"^4^1-' . .. — » — *■ — ::r '.'" — — ûTr:"',f'f v ■4**7*5;

O iia Essai sur les mœurs.

la conduite qu'il tint eu un modèle de f.ine polidque. Il négocie à la fois avec le pape 6c avec le iuhan MÛédtii. S on traité étant ligné entre le fultan &z lui , il part pour la Paleitine , mais avec un cortège , plutôt qu'avec une armée. A peine eït-il arrivé , qu'il rend public le traité* par lequel ou lui cède Jérufalcm , Nazareth & quelques villages. Il fait répondre dans l'Europe, que fans vc-rfer une goutte de fang , il a repris les iaints lieux. On lui reprochait d'avoir laiffé par le traité une mofquée dans Jérufalem. Le patriarche de cette ville le trairait d'athée. Ailleurs il était régardé comme un prince qui favait régner.

Il faut avouer , quand on lit l'hiftoire de ces tems , que ceux qui ont imaginé des romans , n'ont guère pu aller par leur imagination au-delà de ce que fournit ici la vérité. C'eit peu que nous ayons vu quelques

^( années auparavant un comte de Flandre , qui ayant fait vœu d'aller à la terre fainte , fe faifit en chemin de l'empire de Conftantinople. C'eit peu que Jean de Brienne , cadet de Champagne , devenu roi de Jérufalem , ait été fur le peint de fubjuguer l'Egypte. Ce même Jean de Brienne , n'ayant plus d'états , marche prefque feul au fecours de Conftantinople. Il arrive pendant un interrègne , & on l'élit empereur. Son fuccefTeur Baudouin II. dernier empereur Latin de Conftaminople , toujours preïîe par les Grecs , courait, une bulle du p:pe a la main , implorer en Vain le fecours de tous les princes de l'Europe. Tous les princes étaient alors hors de chez' eux. Les empereurs d'Occident couvraient à la terre fainte : les papes étaient prefque toujours en franco , & les r^is prêts à partir pour la Paleftine.

Thibaud de Champagne roi de Navarre , fi célèbre par l'amour qu'on lui iuppofe pour la reine Blanche, & par fes chanfons , fut auiïï un de ceux qui s'embarquè-

^l rent alors pour la Faleinne. Il revint k nûme année : &

EL ; ' . / p

1^i'n-,l LJn,iL,. - *»«ypy»"' -p— ga^ v^.v^f 3

Page 1