DE L' ESPAGNE
Et des mahomêtans de ce royaume , jufqù'au comment cément du douzième jitclc,
'Espagne était toujours partagée entre les mahomêtans & les chrétiens; mais les chrétiens n'en avaient pas la quatrième partie, & ce coin de terre était la contrée la plus flérile. L'Afturie , dont les princes prenaient le titre de roi de Léon ; une partie de la vieille Caftiîle , gouvernée par des comtes; Barcelone & la moitié de la Catalogne, aulîi fous un comte; la Navarre, qui avait un roi ; une partie de l'Arragon , unie quelque tems à la
Ë' Navarre ; voila ce qui compofait les états des chrétiens. Les Maures pofTédaient le Portugal, laMurcie, l'Andiloufie , Valence , Grenade , Tortofe , & s'étendaient au rm'ieu des terres, par-delà les montagnes de la Caftilie & de Sarragofîe. Le féjour des rois mahomêtans était toujours à Cordoue. Ils y avaient bâri cette grande mofquée, dont la voûte eft ibutenue de trois cent foixante-cinq colonnes de marbre précieux , & qui porte encor parmi les chrétiens, le nom de mefquita , mofquée, quoiqù elle foit devenue cathédrale.
Les arts y fleuriraient ; les pîaïfirs recherchés, la magnificence, la galanterie régnaient à la cour des rois Maures. Les tournois , les combats à la barrière , font peut-être de l'invention de ces Arabes. Us avaient des fpectacles , des théâtres , qui tout groffiers qu'ils étaient , montraient du moins que les autres peuples étaient moins polis que ces mahomêtans. Cordoue était le feul pays de l'Occident , où la géométrie, l'aftronomie, la chymie, la
^ médecine fulfent cultivées. S anche le Gros > roi de Léon,
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fut obligé de s'aller mettre à Cordoue en 956 , entre les mains d'un fameux médecin Arabe, qui invité par le roi , voulut que le roi vînt à lui.
Cordoue efl un pays de délices , arrofé parle Guadalquivir , où des forêts de citronniers , d'orangers , de grenadiers parfument l'air , & où tout invite à la mollefTe. Le luxe & le p'aifir corrompirent enfin les rois mufulmans. Leur domination fut au dixième fiècle comme celle de prefque tous les princes chrétiens, partagée en petits états. Tolède, Murcie , Valence , Huefca même , eurent leurs rois. C'était le tems d'accabler cette puiiTance divifée ; mais les chrétiens d'Efpagne étaient plus divifés encor. Ils fe faifaient une guerre continuelle, fe reuniffaient pour fe trahir , & s'alliaient fouvent avec les mufulmans. Alphonfe V. roi de Léon , donna même l'année 1000 fa foeur Thérlfe en mariage au fultan Ahdala , roi de Tolède.
Les jaloufies produifent plus de crimes entre les petits princes qu'entre les grands fouverains. La guerre feule peut décider du fort des vaftes états ; mais les furprifes , les perfidies , les aflafllnats , les empoifonnemens font plus communs entre des rivaux vcifim, qui ayant beaucoup d'ambition & peu de reflources , mettent en oeuvre tout ce qui peut fuppléer à la force. C'eft ainfi qu'un Sancho Gardas , comte de Caftille , empoifonna fa mère à la fin du dixième fiècle , & que fon fils Don Garde fut poignardé par trois feigneurs du pays dans le tems qu'il allait fe marier.
Enfin en 103 5 Ferdinand, fils de Sanche , roi de Navarre & d'Arragon , réunit fous fa puifTance 3a vieille Caftille , dont fa famille avait hérité par le meurtre de ce Don Garde , & le royaume de Léon, dont il dépouilla fon beau-frère qu'il tua dans une bataille.
Alors la Caftille devint un royaume, & Léon en fut | j une province. Ce Ferdinand , non content d'avoir ôté -g. la couronne de Léon & la vie à fon beau-frère, enleva
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8 Essai sur les mœurs.
auffi la Navarre à fon propre frère , qu'il fit affafiîner dans une bataille qu'il lui livra. C'eft ce Ferdinand à qui les Efpagnols ont prodigué le nom de Grand , apparemment pour déshonorer ce titre trop prodigué aux ufurpateurs.
Son père Don Sanche , furnommé aufii h Grand , pour avoir fuccédé aux comtes de Caftille, & pour avoir marié un de fes fils à la princefledes Afturies, s'était fait proclamer empereur, & Don Ferdinand voulut auiïi prendre ce titre. Il eft sûr qu'il n'eft, ni ne peut être de titre affeclé aux fouverains , que ceux qu'ils veulent prendre & que Pufage leur donne. Le nom d'empereur fignifiait par-tout l'héritier des Céfars & le maître de l'empire Romain , ou du moins celui qui prétendait l'être. Il n'y a pas d'apparence que cette appellation pût être le titre diftinclif d'un prince mal affermi , qui gouvernait la qua- ^ trième partie de l'Efpagne.
€jÊ L'empereur Henri III. mortifia la fierté caftillane, en ,£
demandant à Ferdinand l'hommage de fes petits états, comme d'un fief de l'empire. Il eft, difficile de dire quelle était la plus mauvaife prétention , celle de l'empereur Allemand , ou celle de l'Ëfpagnol. Ces idées vaines n'eurent aucun effet, & l'état de Ferdinand refta un petit royaume libre.
C'eft fous le règne de ce Ferdinand que vivait Rodrigue , furnommé le Cid , qui en effet époufa depuis Lhimene , dont il avait tué le père. Tous ceux qui ne connaiffent cette hiftoire que par la tragédie fi célèbre dans le fiè;le paTé , croient que le roi Don Ferdinand pofTéd.:it l'Andalomie.
Les fameux exploits du Cid furent d'abord d'aider Don Sanche , h!s aine de Ferdinand , à dépouiller fes frères & fes fœurs de l'héritage que leur avait laiiïé leur père. Mis Don Sanche ayant été aflafTiné dans une de ces expéditions injuftes, fes frères rentrèrent dans leurs é.ats. i|
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Alors il y eue près de vingt rois en Efpagne , foit chrétiens , foit mufulmans ; & outre ces vingt rois , un nombre considérable de feigneurs indépendans & pauvres , qui venaient à cheval , armés de toutes pièces , & fuivis de quelques écuy ers, offrir leurs fer vices aux princes eu aux princeffes qui étaient en guerre. Cette coutume déjà répandue en Europe , ne fut nulle part plus accréditée qu'en Efpagne. Les princes à qui ces chevaliers s'engageaient , leur ceignaient le baudrier & leur faifaient préfent d'une épée, dont ils leur donnaient un coup léger fur l'épauie. Les chevaliers chrétiens ajoutèrent d'autres cérémonies à l'accollade. Ils faifaient la veille des armes devant un autel de la Vierge. Les mufulmans fe contentaient de fe faire ceindre un cimeterre. Ce fut-là l'origine des chevaliers errans & de tant de combats particuliers. Le plus célèbre fut celui qui le fit après la mort du roi Don Sanche, afîaflmé en afliégeant fa fœur Ouraca dans la ville de Zamore. Trois chevaliers foutinrent l'innocence de l'infante , contre Don Diègue de Lare qui l'aceufait. Ils combattirent l'un après l'autre en champ clos , en préfence des juges nommés de part Si d'autre. Don Diegue renverfa & tua deux des chevalies de l'infante ; & le cheval du troifième ayant les rênes coupées & emportant fon maître hors des barrières , le combat fut jugé indécis.
Parmi tant de chevaliers , le Cid fut celui qui fe diftingua le plus contre les mufulmans. Plufieurs chevaliers fe rangèrent fous fa bannière : & tous enfemble avec leur, écuyers & leurs gendarmes, compofaient une armée couverte de fer , montée fur les plus beaux chevaux du pays. Le Cid vainquit plus d'un petit roi Maure: & s'étant enfuite fortifié dans la ville d'Alcafar, il s'y forma une fouveraineté.
Enfin il perfuada à fon maître Aïphonfe VI. roi de la vieille Cafri'.le, d'affiéger la ville de Tolède, & lui oifrit tous fes chevaliers pour cette entreprife. Le brait de ce
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fiége & la réputation du Cid appelèrent de l'Italie & de la France beaucoup de chevaliers &de princes. Raimond, comte de Toubuie, & deux princes du fang de France, de la branche de Bourgogne, vinrent à ce fiége. Le roi mahomé:an nommé Hiaja , était fils d'un des plus généreux princes dont l'hiftoire ait . confer.vé le nom. Jilmamon fon père , avait donné dans Tolède un aille à ce même roi Alphonfe que fon frère Sanchc perfécutait alors. Ils avaient vécu long-tems enfemble dans une amitié peu commune; & Almamon , loin de le retenir, quand après la mort de Sanche il devint rci , & par conféquent à craindre, lui avait fait part de les tréfors. On dit même qu'ils s'étaient féparés en pleurant. Plus d'un chevalier mahométan fortit des murs pour reprocher au roi Alphonfe fon ingratitude envers fon bienfaiteur ; & il y eut plus d'un combar fingulier fous les murs de Tolède.
Le fiége dura une année. Enfin Tolède capitula , mais à condition que l'on traiterait les mufulmans comme ils en avaient ufé avec les chrétiens , qu'on leur bifferait leur religion Se leurs loix : promefTe qu'on tint d'abord & que le tems fit violer. Toute la Caftille neuve fe rendit enfuite au Cid , qui en prit porTeffion au nom à' Alphonfe ; & Madrid , petite place qui devait un jour être la capitale de l'Efpagne , fut pour la première fois au pouvoir des chrétiens.
Plufieurs familles vinrent de France s'établir dans Tolède. On leur donna des privilèges qu'on appelle même encor en Efpagne franchi fis. Le roi Alphonfe fit auiïitôt une aliemblée d'éveques , laquelle , fans le concours du peuple autrefois néceifaire, élut pour évêque de Tolède un prêtre nommé Bernard^ à qui le pape Urbain IL conféra la pnmatie d'Efpagne à la prière du roi. La conquête fut prefque toute pour l'églife ,• mais le primat eut l'imprudence d'en abufer , en violant les conditions que le roi avait jurées aux Maures. La grande Jj, mofquée devait reiter aux mahométans. L'archevêque ,