CHAPITRE DIX-HUITIEME
De V Orient , & de Gengis-kAn.
.U-dela de la Perfe , vers le Gion & l'Oxus il s'était forma un nouvel empire des débris du califat. Nous l'appelions Carifme ou Kouarefm, du nom corrompu de fes conquérans. Sultan Mohammed y régnait à la iîn du douzième fiècle & au commencement du treizième , quand la grande invafion des Tartares vint engloutir tant de vaftes états. Mohamzned le Carifmin régnait du fond de l'Irac , qui eu l'ancienne Médie , jufqu'au-deià de la Sogdiane, fort avant dans le pays des Tartares. Il avait encor ajouté à fes états une partie de l'Inde , & fe ^ voyait un des plus grands fouverains du monde , mais reconnaiiTant toujours le calife qu'il dépouillait, & auquel il ne reftait que Bagdat.
Par-delà le Taurus & le Caucafe, à l'orient de la mer Cafpienne , & du Volga jufqu'a la Chine , & au nord jufques fous la zone glaciale , s'étendent ces immenfes pays des anciens Scythes, qui fe nommèrent depuis Tartares du nom de Tatar-kan l'un de leurs plus grands princes, & que nous appelions Tartares. Ces pays paraiiTent peuplés de tems immémorial , fans qu'on y ait prefque jamais bâti de villes. La nature a donné à ces peuples , comme aux Arabes Bedoins, un goût pour la liberté & pour la vie errante , qui leur a toujours fait regarder les villes comme les prifons où les rois , difent-ils , tiennent leurs efclaves.
Leurs courfes continuelles , leur vie néceffairement frugale, peu de repos goûté en paîfant fous une tente , ou fur un charriot , ou fur la terre, entrent des générations d'hommes robuftes endurcis à la fatigue , oui comme des
^138 ESSAI SUR. LES MŒURS, j
bêtes féroces trop multipliées, fe jettèrent loin de leurs tannières -tantôt vers le Palus-Méctide , lorfqu'ils chafsèrent au cinquième fiècle les habitans de ces contrées qui fe précipitèrent fur l'empire Romain; tantôt à l'orient & au midi, vers l'Arménie & la Perfe ; tantôt du côté de la Chine. Se jufqu'aux Indes ; ainii ce vafre réfervoir d'hommes ignorans & belliqueux a vomi fes inondations dans prefque tout notre hémifphère : & les peuples qui habitent aujourd'hui ces deferts , privés de toutes connaiiTances , favent feulement que leurs pères ont conquis le monde.
Chaque horde ou tribu avait fon chef, & plufieurs chefs fe réunifiaient fous un kan. Les tribus voifines du dalailami l'adoraient : & cette adoration confifrait principalement en un léger tribut ; les autres, pour tout culte, facrifîaient à Dieu quelques animaux une fois l'an. Il n'eil point dit qu'ils aient jamais immolé d'hommes à la Divinité, ni qu'ils aient cru un être malfaifant & puiffant tel que le diable. Les befoins & les occupations d'une vie vagabonde les garantifiaient auffx de beaucoup de fuperfHtions nées de l'oinveté : ils n'avaient que les défauts que la brutalité attache à une vie dure & fauvage ; & ces défauts même en firent des conquérans.
Tout ce que je peux recueillir de certain fur l'origine de la grande révolution que firent ces Tartr.res aux douzième & treizième fiècles, c'eft que vers l'orient de la Chine les hordes des Monguîs ou Mogols, poiTeueurs des meilleures mines de fer, fabriquèrent ce métal avec lequel on fe rend maître de ceux qui pofsèdent tout le reite. Cai-kan ou Gajfar-kan, aïeul de Gengis-kan, fe trouvant à la tête de ces tribus , plus aguerries & mieux armées que les autres , força plufieurs de fes voifins à devenir fes vaiTaux , & fonda une efpèce de monarchie, telle qu'elle peut fubfifter parmi des peuples errans & impatiens du joug. Son fils que les hiftoriens »