Chapitre XXI
par lui dans Paris , fa pragmatique fanclion qui afïiira la difciplme de l'églife gallicane, fes quatre grands bailiages auxquels reiibrtiffaient les jugemens de fes vaffaux , &: qui font l'origine du parlement de Paris ; fes réglemens & fa fidélité fur les monnoies ; tout fait voir que la France aurait pu alors être florifTante.
Quant à l'Angleterre, elle fut fous Edouard I. aufïï heureufe que les mœurs du tems pouvaient le permettre. Le piys de Galles lui fut réuni ; elle fubjugua l'Ecoile , qui reçut un roi de la main d' Edouard, Les Anglais à la vérité, n'avaient plus la Normandie, ni l'Anjou; mais ils poffédaient toute la Guienne. Si Edouard I. n'eut qu'une pente guerre paffagère avec la France , il le Lut attribuer aux embarras qu'il eut toujours chez lui , foit quand il fournit l'Ecoffe, foit quand il la perdit à la fin.
Nous donnerons un article particulier & plus étendu à l'Efpagne , que nous avens biffée depuis long-rems en proie aux Sarrazins. Il relie ici à dire un m;;t de Rome. La papauté fut vers le treizième fiècle dans le même état où elle était depuis fi long-tems. Les papes mal affermis dans Rome , n'ayant qu'une autorité chancelante en Italie, & à peine maîtres de quelques places dans le patrimoine de St. Pierre , & dans FOmbrie , donnaient toujours des royaumes & jugeaient les rois.
En. 1289 le pape Nicolas jugea, folemnellement à Rome les démêlés du roi de Portugal & de fan clergé. Nous avons vu qu'en 12.83 le pape Martin IV. dépofa le roi d'Arragon , & donna {es états au roi' de France , qui ne put mettre la bulle du pape à exécution. Boni face VIII. . donna la Sardaigne & la Corfe à un autre roi d' Aragon , Jacques furnommé le lu fie.
Vers "l'an 1300 , brfque la fuccefHon au royaume d'EcofTe était cqnteftée , le pape Bonifacc VïlL ne manqua pas d'écrire au roi Edouard : « Vous* devez Lavoir que n c'eft à nous adonner un roi à l'Ecoffe , qui a toujours » de plein droit appartenu & appartient encor à i'égiife
170 Essai sur les mœurs.
» romaine : que fi vous y prétendez avoir quelque droit , » envoyez-nous vos procureurs, & nous vous rendrons » juilice ; car nous réfervons cette affaire à nous. »
Lorfque vers la fin du treizième fiècle quelques princes déposèrent Adolphe de Najfau , fuccefTeur du premier prince de la maifon d'Autriche , fils de Rodolphe , ils fupposètent une bulle du pape pour dépofer Najfau. Ils attribuaient au pape leur propre pouvoir. Ce même Boniface , apprenant l'élection d'Albert , écrit aux électeurs : » Nous vous ordonnons de dénoncer qu Albert qui fe » dit roi des Romains , comparaiffe devant nous pour fe » purger du crime de lèze-majefté & de l'excommuni- » cation encourue. »
On fait qu' Albert d' Autriche , au lieu de comparaître, vainquit Najfau , le tua dans la bataille auprès de Spire , & que Botûface après lui avoir prodigué les excommuniai ( cations , lui prodigua les bénédictions , quand ce pape en ^ 1303 eut befoin de lui contre Philippe le Bel. Alors il fupplée , parla plénitude de fa puiiTance, à l'irrégularité de l'élection d' .4 /Z^rt; il lui donnedansfa bulle le royaume de France , qui de droit appartenait , dit-il , aux empereurs. C'eft ainfi que l'intérêt change fes démarches , & emploie à fes fins le facré & le profane. ( a)
D'autres têtes couronnées fe feumettaient à la jurifdictien papale. Marie femme de Charles le Boiteux roi de Naples , qui prétendait au royaume de Hongrie , fit plaider fa caufe devant le pape & fes cardinaux ; & le pape lui adjugea le royaume par défaut. Il ne manquait à la fentènee qu'une armée.
L'an 1329, Chrifïophe roi de Dannemarck ayant été dépofé par la noblene Se par le clergé, Magnus roi de Suhdc demande au pape la Scanie & d'autres terres. Le royaume du Dannemarck , dit-il dans fa lettre , ne dépend , comme vous lefave^ , très - fa int père , que de l'églife romaine , à laquelle il paie tribut , & non deVem- (à) Voyez, le chapitre de Philippe le Bel.
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pire. Le pontife que ce roi de Suède implorait , & dont il reconnoiffait la jurifdiâion temporelle fur tous les rois de la terre, était Jacques Fournier , Benoît XII. réfidant à Avignon ; mais le nom eft inutile ; il ne s'agit que de faire voir que tout prince qui voulait ufurper ou recouvrer un domaine , s'adreffait au pape comme à fon maître. Benoît prit le parti du roi de Dannemarck , & répondit , qu'il ne ferait j lift ice de ce monarque que quand il V aurait cité à comparaître devant lui , félon les anciens ufages.
La France ; comme nous le verrons , n'avait pas pour Boniface VIII. une pareille déférence. Au refte il eft alîèz connu que ce po/zti/einftitua le jubilé , & ajouta une féconde couronne à celle du bonnet pontifical , pour fignifier les deux puiffances. Jean, XXII. les furmonta depuis dune troifième. Mais Jean ne fit point porter devant lui les deux épées nues que faifaic porter Boniface en donnant des indulgences.
On paffa dans ce treizième fiècle de l'ignorance fauvage à l'ignorance fcholaftique. Albert, furnommé h Grand , enfeignait les principes du chaud , du froid , du fec & de l'humide. Il enfeignait aufîï la politique fuivant les règles de Vajlrologie & de l'influence des ajlres, & la morale fuivant la logique d'yûrifote.
Souvent les infHtutions les plus fages ne furent dues qu'a l'aveuglement & à la faibleffe. Il n'y a guère dans l'églife de cérémonie plus noble x plus pompeufe , plus capable d'infpirer la piété aux peuples , que la fête du St. Sacrement. L'antiquité n'en eut guère dont l'appareil fut plus augufle. Cependant, qui fut la caufe de cet étab'ifTement ? Une rcligieufe de Liège nommée Moncor- 'nillon , qui s'imaginait voir toutes les nuits. un trou à la lune. Elle eut en fui te une révélation qui lui apprit que la lune fignifiait l'églife , Sz le trou une fête qui manquait. Un moine nommé Jean , compofa avec elle l'office du Str Sacrement ; la fête s'en établit à Liège , & Urbain IV. l'adopta pour toute l'églife.
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y 171 Essai sur ies mœurs. ÇJ
Au douzième fiècle les moines noirs & les blancs formaient deux grandes factions , qui partageaient les villes à-peu-près comme les faclions bleues & vertes partagèrent les efprits dans l'empire Romain. Enfuite , lorfqu'au treizième fiècle les mendians eurent du crédit , les blancs & les noirs fe réunirent contre ces nouveaux venus , jufqu'à ce qu'enfin la moitié de l'Europe s'eft élevée contr'eux tous. Les études des fcholaftiques étaient alors & font demeurées prefque jufqu'à nos jours des fyftêmes d'abfurdités , tels que fi on les imputait aux peuples de la Trapobane , nous croirions qu'on les calomnie. On agitait , fi Dieu peut produire la nature univerfelle des chofes & la conferver , [ans qu'il y ait des chofes. Si Dieu peut être dans un prédicat , s'il peut communiquer la faculté de créer , rendre ce qui e fi fait non fait , changer une femme en fille ; ji chaque perfonne divine peut prendre la nature qu'elle veut ; ji Dieu peut être fcarabée & citrouille ; Ji le père produit le fils par V intellect ou la volonté ou par l'cffence , ou par l'attribut, naturellement ou librement ? Et les docteurs qui réfolvaient ces queftions s'appellaient le grand , le fubtil , l'angélique , l'irréfragable f le folemnel, l'illuminé, l'univerfel , le profond. Ces docteurs étaient à l'égard des anciens pères ce qu'un faux bel cfprit eft à un vrai favant.