Chapitre XXII
& Valence. Le royaume d'Àrragon était alors réuni à la Navarre. L'Andaloufie , une partie de la Murcie , Grenade appartenaient aux Maures. Il y avait des comtes de Barcelone qui faifaient hommage aux rois d'Arragon. Le tiers du Portugal était aux chrétiens.
Ce tiers du Portugal que polîédaient les chrétiens n'était qu'un comté. Le fils d'un duc de Bourgogne , descendant de Hugues Capet , qu'on nomme îe comte Henri , venait de s'en emparer au commencement du douzième fiècle.
Une croifade aurait plus facilement chafle les mufulmans de PEfpagne que de la Syrie ; mais il efr très-vraifemblable que les princes chrétiens d'Efpagne ne voulurent point de ce fecours dangereux , & qu'ils aimèrent mieux déchirer eux-mêmes leur patrie , & la difputer aux Maures , que de la voir envahie par des croifés.
Alphonfe furnommé le Batailleur, roi d'Arragon & de Navarre , prit fur les Maures Sarragoffe, qui devint la capitale d'Arragon , & qui ne retourna plus au pouvoir des mufulmans.
Le fils du comte Henri , que je nomme Alphonfe de Portugal, pour lediflinguer de tant d'autres rois de ce nom , ravit aux Maures Lisbonne , le meilleur port de l'Europe & le refte du Portugal , mais non les Algarves. Il gagna plufieurs batailles , & fe fit enfin roi de Portugal. Cet événement efî très-important. Les rois de Cafnîîe alors fedifaient encor empereurs des Efpagnes. Alphonfe, comte d'une partie du Portugal, était leur vaffal quand il était peu puiffant; mais dès qu'il fe trouve maître par les armes d'une province confidérable , il fe fait fouverain indépendant. Le roi de Cafrille lui fit la guerre comme à un vaffal rebelle : mais îe nouveau roi de. Portugal fournit fa couronne au St. Siège, comme les Normans s'étaient rendus vaffauxdeRome pour le royaume de Napîes.Iij/gène III. confère , donne la dignité de roi à Alphonfe & à fa poftérité, à la charge d'un tribut annuel de deux
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livres d;or. Le pape Alexandre III. confirme enfuite la donarion , moyennant la même redevance. Ces papes donnaient donc en effet les royaumes. Les états du Portugal affemblés à Lamégo , fous Alphonje , pour établir les lcix de ce royaume naiiîant , commencèrent par lire la bulîe & Eugène III. qui donnait la couronne à Alphonfe : ils la regardaient donc comme le premier droit de leur fouveraineré: c'eft donc encor une nouvelle preuve de l'ufage & des préjugés de ces fiècles. Aucun nouveau prince n'ofait fe dire fouverain , & ne pouvait être reconnu des autres princes , fins la permiffion du pap°; & le fondement de toute l'hiitoire du moyen âge , eiî toujours que les papes fe croient feigneurs fuzerains de tous les états, fans en excepter aucun , en vertu de ce qu'ils prétendent avoir fuccédé feuls à Jesus-Christ; & les empereurs Allemans , de leur côté , feignaient de penfer , & biffaient dire à leur chancellerie , que les royaumes de l'Europe n'étaient que des démembremens de leur empire, parce qu'ils prétendaient avoir fuccédé aux Céfars. Cependant les Efpagnols s'occupaient de droits plus réels.
Encor quelques efforts, & les rnufulmans étaient chaffés de ce continent ; mais il fallait de l'union, & les chrétiens d'Efpagne fe faifaient prefque toujours la guerre. Tantôt la Caftille & l'Arragon étaient en armes l'une contre l'autre ; tantôt la Navarre combattait l'Arragon : quelquefois ces trois provinces fe faifaient la guerre à la fois ; & dans chacun de ces royaumes il y avait fouveut une guerre intefrine. Il y eut de fuite trois rois d'Arr?gon qui joignirent à cet état la plus grande partie de la Navarre , dont les mufulmans occupèrent le refte. Alphonfe le Batailleur, qui mourut en 1 134 , fut le dernier de ces rois. On peut juger de l'efprit du tems , & du mauvais gouvernement , par le teftament de ce roi , qui laiffa fes royaumes aux chevaliers du temple & à ceux de Jérufalem. C'était ordonner des guerres civiles par fa dernière volonté. Heureufement ces chevaliers ne fe mirent pas en état de fou- |
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tenir le tefhment. Les états d'Arragon toujours libres , élurent pour leur roi Don Ramire , frère du roi dernier mort, quoique moine depuis quarante ans , & évêque depuis quelques années. On l'appelia le prêtre roi , & le pape Innocent IL lui donna une difpenfe pour fe marier.
La Navarre dans ces fecoufTes , fut divifée de l'Arr'agon , & redevint un royaume particulier , qui parla depuis par des mariages aux comtes de Champagne, appartint à Philippe le Bel & à la maifon de France , enfuice tomba dans celles de Foix êc iïAlbret , & efi abforbé aujourd'hui dans la monarchie d'Efpagne.
Pendant ces divifions les Maures fe foutinrent : ils reprirent Valence. Leurs incurfions donnèrent nàiflànce à l'ordre de Calatrava. Des moines de Citeaux , affez puiffans pour fournir aux frais de la défenfe de la ville de Calatrava , armèrent leurs frères convers avec pîuileurs écuyers , qui combattirent en portant le fcapuîaire. Bientôt après fe forma cet ordre qui n'efr plus aujourd'hui ni religieux, ni militaire, dans lequel on peut fe marier une fois , & qui ne confine que dans la jouifTance de plufieurs commanderies en Efpagne.
Les querelles des chrétiens durèrent toujours , & îes mahométans en profitèrent quelquefois. Vers l'an 1 197 , un roi de Navarre nommé Don Sanche , perfécuté par les Caffillans & les Arragonois, fut obligé d'aller en Afrique implorer le fecours du miramoiinde l'empire de Maroc ; mais ce qui devait faire une révolution , n'en fit point.
Lorfqu'autrefois l'Efpagne entière était réunie fous îe roi Don Rodrigue, prince peut-être incontinent, mais .brave, elle fut fubjuguée en moins de deux anne#s : & maintenant qu'elle était divifée entre tant de dominations j^loufes, ni les miramolins d'Afrique, ni le roi Maure d'Andaloufie , ne pouvaient faire de conquêtes. C'eflque les Efpîgnols étaient plus aguerris, que le pays était hé- <,,, rifTé de fortereiTes , qu'on fe réunifiait dans les plus grands Wi
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O 176 Essai sur les mchurs.
1 dangers , & que les Maures n'étaient pas plus figes que les chrétiens.
Enfin toures les nations chrétiennes de l'Efpagne fe réunirent peur réfifrer aux forces de l'Afrique qui tombaient fur eux.
Le miramolin Mahomed-bcn Jofeph avait paffé la mer avec près de cent mille combattans t au rapport des hiftoriens, qui ont prefque tous exagéré; on doit toujours rabattre beaucoup du nombre des foldats qu'ils mettent en campagne & de ceux qu'ils tuent, & des tréfors qu'ils étalent, & des prodiges qu'ils racontent. Enfin ce miramolin fortifié encor des Maures d'Andaloufie , s'affairait de conquérir l'Efpagne. Le bruit de ce grand armement avait réveillé quelques chevaliers Françcis. Les rois de CafHUe, d'Arragon , de Navarre, fe réiinirent par le danger. Le Portugal fournit des troupes. Ces deux grandi des armées fe rencontrèrent dans les défilés de la montagne noire , (1) fur les confins de l'Andaloufie & de la province de Tolède. L'archevêque de Tolède était à côté du roi de CaftiHè Alphonfe le Noble, & portait la croix à la tête des troupes. Le miramolin tenait un fabre dans une main , & l'alcoran dans l'autre. Les chrétiens vainquirent ; Se cette journée fe célèbre encor tous les ans à Tolède , le 16 Juillet : mais la vi&oire fut plus illuirre qu'utile. Les Maures d'Andaloufie furent fortifiés des débris de l'armée d'Afrique, & celle des chrétiens fe diffipa bientôt.
Prefque tous les chevaliers retournaient chez eux dans ce tems-îà après une bataille. On lavait fe battre, mais en ne favait pas faire la guerre; & les Maures favaient encor moins cet art que les Efpagnols. Ni chrétiens , ni mufukpans n'avaient de troupes continuellement raiièmblées fous le drapeau.
L'Efpagne occupée de fes propres affliélions pendant cinq cents ans, ne commença d'avoir part à celles de
l'Europe j£. (a) La Sierra Morena. fL;!