Chapitre XXI V
le droit du roi de punir des fujets. Le pape interrogea lui-même foixante-douze chevaliers. Des inquifkeurs, des commiffaires délégués procèdent par-tout contre les autres. Les bulles font envoyées chez tous les potentats de l'Europe, pour les exciter à imiter la France. On s'y conforme en Caftille, en Arràgon , en Sicile, en Anoïeterre ; mais ce ne fut qu'en France qu'on fit périr ces malheureux. Deux cent & un témoin les accusèrent de renier Jesus-Christ, en entrant dans l'ordre, de cracher fur la croix , d'adorer une tête dorée montée fur quatre pieds. Le novice bàifsit le profès qui le recevait, à la bouche, au nombril, & à des parties qui paraiiTaient peu defrinées à cet ufage. Il jurait de s'abandonner à fes confrères. Voilà, difent les informations conferv-ées jufqu'à nos jours, ce qu'avouèrent foixante-douze templiers au pape même, & cent quarante-un de ces accufe's à frère Guillaume , cordelier , inquifiteur dans Paris en préfence de témoins. On ajoute que le gfai.J-màïtrë de l'ordre même , le grand-maître de Chypre, les maîtres de France , de Poitou, de Vienne, de Normandie, firent les mêmes aveux à trois cardinaux délégués par Je pape.
Ce qui eu indubitable, c'efr qu'on fit fubir le;? tortures jes plus cruelles à plus de cent chevaliers; qu'on en brûla vifs cinquante-neuf en un jour , près de l'abbaye St. Antoine de Paris ; & que le grand-maître Jean de Molay, & Gui, frère du dauphin d'Auvergne, deux des principaux feigneurs de l'Europe , l'un par fa dignité, l'autre par fa naiiïance, furent aufïï- jetés vifs dans; les flammes , non loin de l'endroit où eft à prèfent la ftame équeflre du roi Henri IV.
] Ces fupplices dans îefqueîs on fait mourir tant de citoyens d'ailleurs refpechbies , cette foule de témoins contr'eux, ces aveux de' pluueurs; aceufés même, ferr.blent des preuves de leur crime & de la juiHce de leur perte.
Mais auffi que de raifons en leur faveur ! Premiére- O EIFai fur les mœurs. Tom. II. X f$
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ment , de tous ces témoins qui dépofent contre les templiers , la plupart n'articulent que de vagues accufations. Secondement, très-peu difent que les templiers reniaient JESUS-C- RIST. Qu'auraient-ils en effet gagne', en maudiîtent une religion qui les nourrifteit & pour laquelle ils combattaient ? Troisièmement, que pluûeurs d'entre eux , témoins & complices des débauches des princes & des eccléfiaftiques de ce tems-là, euïlent marqué quelquefois du mépris pour les abus d'une religion tant défhonorée en Afie & en Europe ; qu'ils en euffent parlé dans les momens de liberté , comme on difait que Boniface VIII. en parlait; c'eft un emportement déjeunes gens dont certainement l'ordre n'eft point comptable. Quatrièmement , cette tête dorée qu'on prétend qu'ils adoraient & qu'on gardait à Marfeille , devait leur être représentée. On ne fe mit feulement pas en peine de la chercher , & il faut avouer qu'une telle accufation fe dé-
I? truit d'elle-même. Cinquièmement., la manière infâme dont on leur reprochait d'être reçus dans l'ordre, ne peut avoir patte en loi parmi eux. C'eft mal connaître les hommes , de croire qu'il y ait des fociétés qui fe foutiennent par les mauvaifes mœurs , & qui faffent une loi de l'itnpudicité. On veut toujours rendre fa fociété refpe&able à qui veut y entrer. Je ne doute nullement que plufieurs jeunes templiers ne s'abandonnafTent à des excès qui de tout tems ont été le partage de la jeuneffe ; & ce font de ces vices paiTagers qu'il vaut beaucoup mieux ignorer que punir. -Sixièmement , fi tant de témoins ont dépofé contre les templiers, il y eut aufïï beaucoup de témoignages étrangers en faveur de l'ordre. Septièmement , f) les aceufés vaincus par les tourmens qui font dire le menfonge comme te vérité, ont confefle tant de crimes, peuî-être ces aveux font-ils autant à la honte des juges qu'à celle des chevaliers. On leur promettait leur grâce pour extorquer leur conf exTion. Huitièmement , les cin-
Jl quante-neuf qu'on brûla vifs , prirent Dieu à témoin J|