LA PRINCESSE ADIEU
En vérité, c'était une princesse. Elle ne croyait pas au bonheur ; mais elle le voulait. Elle aimait assez la vie, pour la quitter déserte. Elle avait assez de cœur pour ne pas l'abaisser.
Elle était fière et libre ; non pas pour servir les idoles peintes que les chambellans barbouillent chaque jour de préjugés et de mensonges, à fin d'en rafraîchir les couleurs ; mais pour ne pas renier le dieu qu'elle s'était donné. Et certes, son dieu était l'amour. Sa religion n'était point un manteau de cour, ni une singerie païenne : c'était bien l'amour qui jamais ne pardonne, et jamais ne marchande, même s'il partage. Et ne fût elle point née dans un palais, sous la couronne, cette jeune fille avait la majesté des femmes : elle
était reine, puisqu'elle savait royalement aimer. En vérité, c'était une princesse.
Ils ont parlé de sa folie, comme si toute grandeur n'était pas insensée au regard des médiocres. Sur la hauteur, quelle beauté n'a point paru du délire à l'horrible foule d'en bas ^ Les mouches de la vallée bourdonnent contre Prométhée, même quand elles vont loger leur vermine dans sa blessure. Vénus aussi délire, et Orphée. Et les sacristains de la morale ont oublié la folie de la croix.
La belle princesse était donc folle. Elle a porté si haut sa chère vie, qu'elle n'a pas balancé à la précipiter, le jour où on l'a contrainte de descendre. Sans doute, l'incorruptible troupeau des valets, hochant la tête et soupirant sous la livrée des mœurs louables, blâme dans une si jeune princesse le scandale de la mort volontaire ; et ils s'indignent de la lâcheté. Car ils ont, eux, tous les courages ; et celui de vivre n'est encore rien près de celui que je leur trouve de respirer ensemble, ou de cet autre courage, encore plus héroïque, étant ce qu'ils sont, chacun, de soi même se supporter.
Pour elle, la fiancée de Heidelberg, elle était si bien née qu'elle n'a pas voulu vieillir avec eux, ses sujets. ,
Que cette princesse morte me plaît! Elle est bien sage d'avoir été si folle. Son nom d'ailleurs était Sagesse ; et je l'appelle aussi la Princesse Adieu.
Elle tourne le dos à tous ces menteurs, et à l'ennui sans bornes qu'ils exhalent. Qui ne mène, à présent, dans la sottise du mensonge universel, une vie d'accablant ennui .'' Toutes les créatures sont désormais soumises au même sort, réglé une fois pour toutes. Les plus grandes et les plus belles figures sont inscrites, dès la naissance, dans le cercle rigoureux de la convention. Une grâce radieuse, une forme souveraine en vain naîtrait au monde : il lui faut passer par l'ignominie du journal et du critique à un sou.
La princesse Adieu en a par dessus les yeux d'une vie si mal faite, où le premier faquin venu fait la loi au cœur d'une femme, pourvu qu'il ait un titre de ministre ou une clef de chambellan.
En frac et en surplis, les voici qui la menacent du ciel, comme s'ils en tenaient les foudres par acte passé devant notaire, et qu'ils en fussent les porte glaives, eux qui, même au fond de l'enfer, se retrouveront éternels porte-vases, porte-bourdes et porte-queues comme devant. Plutôt que disputer avec ces docteurs vêtus en chiens savants, elle choisit de mourir, la petite princesse.
C'est alors qu'un prince de la famille, certain Guillaume de Hohenschwein xxxvi ou Ruprecht XLiv de Gaenseburg a cru bon d'entrer en scène avec sa couronne fermée et son sabre de bois. Les buses ont aussi la couronne fermée. Y a-t-il rien de si grotesque ou de si risiblement lugubre que cette plébaille de princes, tous lieutenants de la Providence dans l'armée allemande, et tous en uniforme ? Celui-ci, Guillaume des Lanciers ou Ruprecht de la Garde, ne s'indigne pas que la pauvre petite reine soit morte par la faute des sots de son espèce. Non. Soyez en sûr, son indignation est plus généreuse : elle vient de la vanité blessée. 11 est furieux que sa cousine n'ait pas pris son avis pour aimer un homme de son choix. Et qu'elle osât rêver de l'épouser contre le gré de toute la maison ! Une fille de ce rang déchoir jusqu'à chérir le fils d'une autre race, et quelle race ! Un tel affront aux mille Hohenschwein et aux dix mille Gaensebourg ! à " tous nos morts ", et à tant de vivants qui n'en valent guère mieux ! Car cette race est assez bonne pour leur donner un Dieu, mais non pas un cousin ou un beau frère.
Tous les menteurs sont généalogistes, il me semble. Et il n'est bon mensonge que de généalogie.
OPHELIE DESESPERE
Dans l'amour contrarié, une jeune femme prend une vue désespérée du monde : elle s'y voit, enfin. Tout lui manque à la fois, et elle même. Elle perd sa raison de vivre. Comme une marée de la vase, elle regarde, elle sent monter autour d'elle la foule des intérêts sordides qu'on lui oppose. Ils sont tous soulevés avec cette puanteur irrésistible des bas fonds que l'on cache, à l'ordinaire, sous toute sorte de corbeilles, de guirlandes et de parterres en fleurs ; mais l'orage les découvre, et la vieille ordure des lois, des préjugés et de toutes ces morales crevées depuis des siècles fume en scandale : c'est l'encens de l'utilité sociale, encens d'une suffocante odeur.
La jeune femme s'épouvante ; elle se révolte, elle essaie de fuir. Un seul intérêt faisait pour elle le droit de tous les autres et la beauté du monde. Elle veut le sauver, et se sauver avec lui. Elle prend sa course à travers la fumée, la punaisie des chambellans et les clameurs des douairières, ces chaises percées du bon usage. Mais elle ne peut aller assez loin. On la poursuit et on l'arrête.
Epuisée, on la lie par son honneur, et on l'entrave dans sa fierté même. On lui fait honte de sa chère ivresse. Elle rentre dans la maison natale, qui est la citadelle du marais, et toujours une prison, bâtie sur les pilotis de la vanité et maçonnée de mensonges. Tous les ais sont pourris ; et chacun le sait bien dans la confrérie des ingénieurs politiques, lesquels passent leur temps à tâter les fondations de la baraque, et à les cimenter de leur grasse salive. Mais ils tiennent encore par la force de la coutume ; et la grande affaire est de ne pas les ébranler d'un coup trop soudain ou trop rude. Le corps d'une jeune princesse, qu'il serve du moins à caler un pan de mur.
Elle pourtant, la jeune fille, le deuil de son amour est le deuil de la vie. Un dégoût sans limites enveloppe pour elle tout l'univers. Elle n'a plus d'espérance. Une même vue lui révèle sa propre misère et toutes les bassesses du monde.
Princesse, étiez vous déjà si femme de ne pas vous sentir la force de régner là dessus par le dédain .? Vous étiez trop délicate. Et c'est dans le bonheur seulement qu'une vraie femme est dédaigneuse.
Vous vous êtes laissée étrangler par la théorie et les sermons des menteurs, de qui chaque imposture
se glorifie d'être une racine. Ils ne vous ont pas fait peur : ils vous ont écœurée de leur rage et de leurs mépris. Ils vous ont menacée de leur conscience, cette pistole de Saint-Lazare. Et couvent pour couvent, vous avez choisi, entre les deux fleuves du jour et de la nuit, la tranquille abbaye de sous terre.
La mort d'amour est certes la plus belle. Comment mourrait on mieux que si l'on meurt d'amour ?
Le jour vient où il faut créer son univers, sous peine de tout perdre. Et même alors la vue que l'on a prise du néant emplit à ce point les yeux, qu'ils se ferment. En cette agonie, la douleur même paraît sans raison.
Que rien, rien n'ait de prix, que rien n'ait ombre d'importance, c'est bien le pis. Si du moins l'on pouvait se promettre quelque féconde torture ! Il vaudrait la peine de souffrir. Mais que rien ne serve à rien, qu'il ne vaille pas la peine de s'immoler, que rien de nous n'importe plus que son contraire, pas même un divin sacrifice, c'est alors
qu'une ombre infinie se couche sur notre âme ; et le mouvement même de notre suprême espérance tourne en infinie nausée.
Cependant, l'amour qui nous perd est aussi l'amour qui nous sauve. Dans cette profondeur de dégoût, rien d'ailé ne nous visite que cette sanglante palpitation de l'amour. Et c'est de ce souffle qu'on ressuscite.
Mais le sauveur attendu ne sauve que les cœurs capables d'être sauvés. Il faut être digne de son amour. 11 faut être digne de sa douleur.
Les Saints meurent d'amour, pour s'élever enfin dans un paradis d'amour éternelle. Bienheureux sont ils dits, et non à contre sens. Mais qu'on n'abuse pas de leur bonheur contre nous. Et je leur dirai un peu, comme le prince Muichkine au mourant qui le brave : " Passez le premier, et pardonnez nous notre malheur. "
Dans la mort d'amour, quelle foi vive !
Cette mort, qui est partout et qui de toutes parts nous assiège, la mort d'amour passionnément la nie. Elle dit que sans amour c'est la vie qui est la mort. Elle le dit, et elle le prouve.
L'amour a pris toute la créature. Elle n'est plus
elle même : elle est par delà son être, étant uniquement ce qu'elle aime. Avec douleur, avec désespoir sans doute. La mort est en fuite, pourtant : elle ne prend de cette femme qui se tue, que ce qu'elle lui laisse ; mais le rêve de ce cœur, la foi le lui dérobe.
En vérité, ou vivre en Dieu, ou mourir d'amour.
Ceux qui sont morts d'amour valent mieux que les autres. Rien n'est plus grand, si ce n'est de subir, dans la vie, l'extrême douleur d'aimer ; et sans se plaindre. Mais il y faut, peut être, trop de force.
Ils vont dire que j'invite les jeunes filles à se tuer, et les jeunes femmes à sauter dans la rivière. Je les retiens sur le bord, au contraire. Tant de beauté doit faire horreur au plus grand nombre, et donner du soupçon aux âmes vulgaires. Je ne pousse que ceux qui sont déjà tombés. Je ne vante pas la faiblesse de ceux qui meurent par amour ; mais j'entends la plaindre et la caresser.
Cependant, la puissance d'un homme se mesure à sa force pour la douleur, et pour vivre.