SE TUER, ET NON
Se tuer, c'est avouer son néant. Or, on n'est homme et on ne vit en homme, que pour ne jamais faire cet horrible aveu.
Il peut être admirable de se tuer, à la condition qu'on soit un être doux et faible, qui ne résiste plus à un seul sentiment trop fort pour sa fragilité, et qui confesse sa douceur avec sa faiblesse. Il y a là une sorte de sacrifice à une beauté trop forte. Cette faiblesse s'immole à une grandeur inaccessible. Mais comme elle la connaît ! Ha, chères créatures capables de vous immoler.
Ainsi je ne vois point de plus belle mort que de mourir d'amour, si en effet on ne peut pas vivre. Mort très pure, pure de tout reproche, pure de toute vengeance : pure de cette haine qui tient si souvent toute la place de l'amour, et qui fait le fond des jaloux : l'amour des jaloux est une haine : car ils s'aiment eux mêmes avant tout et par dessus tout. Et combien d'amants farouches ne se sont tués que pour attacher leur furie vengeresse au cœur de ceux qu'ils laissent, et qu'ils aiment bien
moins, les aimant de la sorte, qu'ils ne les détestent à perpétuité.
N'a-t-on pas la force de supporter le mal d'être et la peine de vivre dans une passion malheureuse, je consens qu'on se tue. Et mort pour mort, encore un coup, il n'en est pas de plus belle. L'amour est une patrie. Il est beau de n'y pas survivre.
Mais il est bien plus beau de souffrir pour elle, et d'autant plus que plus profonde est la douleur. Il est beau de porter sa passion : il est divin de l'embrasser dans le supplice.
Je ne dis pas de la vaincre. Je ne crois pas à cette sorte de triomphes, sinon quand la passion est trop émoussée ou trop faible pour n'être pas déjà vaincue. Assis dans son rond de cuir, (c'est son auréole), le docteur de Sorbonne abonde en ces victoires, pour le compte de Corneille.
Non; il n'est pas question de vaincre sa douleur : mais d'en être digne, de la charger tout entière, de la nourrir, de vivre avec elle, d'en avoir au fond de soi la force, le génie toujours vivace et l'aliment. Enfin, celui qui connaît la passion d'homme, sait aussi ce qu'elle exige. Il lui faut être le Prométhée qui ne demande pas grâce au milieu de ses plus terribles cris. Plus il crie, plus il souffre, et plus il est immortel. Il ne demeure pas immobile : le mal
lui tord les bras et lui fait bouillir le flanc. Or, plus il se sent vivre dans la torture, plus il ouvre son foie au bec qui le déchire. Et toujours malgré lui. Car il hait la douleur autant qu'il l'accueille ; et il ne s'y dérobe pas plus qu'il ne s'y résigne.
Que la beauté soit avec nous ! C'est la prière de la douleur.