‹ EssaisChapitre 2 sur 30 · SUR LA BONNE RIVE · texte numérisé non relu

SUR LA BONNE RIVE

de la nécessité. Je juge le succès à l'argent qui le mesure. Et mon mépris est fondé là dessus.

J'étais donc, sans rien, dans cette Ville du Destin, qui est couchée sinueuse, bacchante et alanguie, comme ses courbes non pareilles de fleuve, de quais et de boulevards, tel le sexe d'Athèna qui renonce à son vœu, s'étant faite amoureuse.

La ville des villes est étendue entre le Mont des Martyrs et le Mont Parnasse. Né sur l'un, il est dur de vivre sur l'autre ; et il faut tout de même tourner le dos avec joie à la colline, où le saint qui pense n'a pas d'autre promesse, que de porter un jour sa tête entre ses mains.

J'ai quitté ces quartiers, où il y a toute l'Europe, moins la France. Et le nom même des rues est un exil. C'est là que l'âme d'un artiste est prise aux filets, et qu'elle souffre d'être tenue captive pour un morceau de pain dur, aussi longtemps qu'on le lui assaisonne de bienveillance et de respect. Mais les maîtres de ces rues se trompent, s'ils s'imaginent que la pensée est à jamais docile, et qu'on la garde comme un luxe esclave dans la paix de ces maisons, qui sont toutes pleines de voluptés moins libres.

Une gare, farcie de clameurs et bondée de tumulte, bout au cœur de la Ville Riche. Et toutes les fois que Caërdal passait dans ce quartier maudit, à toute offense de la fortune il n'avait même pas besoin de lever son bâton : jour et nuit, un sifflet strident sort de ce gouffre qui fume. Il y a de quoi rire : les patrons de la Mauvaise Rive ont installé, au beau milieu de leur empire, un monstre qui les siffle.

Je laisse, avec un vaste soupir, la capitale de tous les luxes, où tout est femelle et faux calcul, où j'ai tant de fois porté mes pas incertains entre la colère et les muets reproches. Qu'est-ce que la révolte d'un Caërdal ? Le départ pour une rive meilleure, dans un profond silence.

Enfin, je passe les ponts, et je les romps derrière moi. Voici que je retrouve la ville des livres et des maisons studieuses, des savants et des prêtres, et de l'amour pensif qui défend les lieux sacrés de l'Occident contre les Barbares : Sainte Geneviève sur sa colline, penche un visage de reine toujours jeune sur le miroir de Seine. Là, du moins, entre Notre Dame et le Parnasse, il est encore un air respirable pour les hautes pensées. On peut sortir de l'impure mêlée ; on peut se promener parfois dans les rues silencieuses, et

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