LE PAYSAGE SUR LA HAUTEUR
Comme une flamme qui monte et qui brûle d'un aliment invisible, dans un air igné, il n'y a plus de fumée : tout le bas nuage s'est dissipé, et semble rentré sous terre. Les cendres même ont disparu. Si les premiers tisons sont encore là, ils n'ont plus de noirceur ni de désordre : ils font sur le sol, et de toute la montagne, un bûcher de roses et de fraises dorées.
Or, là haut, le feu pur, sans bruit, sans mouvement, est suspendu dans la solitude éclatante. Tels les astres dans l'espace. C'est une lumière qui a toute la chaleur du foyer, et qui n'en connaît plus les impuretés. La fleur est toujours pure. Cette clarté est la fleur du feu sur la cîme. Elle semble éternelle, et se sent l'être.
Ardente sérénité, qui n'as rien perdu des passions, mais qui t'épanouis à la pointe de toutes, comme si toutes domptées elles n'étaient plus que les racines et la tige d'une passion unique, tu es le pèlerinage où j'ai mené mon âme pèlerine.
C'en est fait de la joie puérile. Ce qui reste en nous de l'enfant est pour nous mêmes et quand nous sommes seuls.
Je ne vous ai pas promis le bonheur. Mais une tristesse qui sourit, et qui est supérieure à toute réalité charnelle, puisqu'elle est le rêve qui peut seul la créer.
Là doit être notre allégresse et notre allégeance. C'est là qu'un monde pur, heureux de sa seule beauté, nous attend, qui est bien à nous, et qu'on ne peut nous disputer. Car il est fait de toutes nos peines et de toutes nos victoires, qui sont nos sacrifices.
11 nous faut toujours créer, pour être, et toujours en beauté. Et créer tout ce qui peut être nôtre. La beauté de notre rêve est toute notre vérité. Voilà l'Imitation du Père, qui nous est prescrite : celle où s'élève si haut le divin Promé-
thée. Il porte le feu ! c'est qu'il donne sa conscience à la nature.
Et, à la fin, dans ce rêve adorable et terrible, la puissance immortelle, qui fait l'ordre et le salut, nous doit prendre à elle, pour nous payer célestement d'avoir ajouté à la vie la douleur de la connaissance et la force de la porter : car la douleur, la connaissance et la force sont amour.
Plus atroce est le temps où nous sommes enchaînés, plus l'ardeur est nôtre de dominer sur lui, et de nous rendre libres. Mes peines, mes chères filles, nous sommes arrivés. Ici enfin que vous êtes belles !
Je veux donc aimer tout ce qui m'exerce ; et ce qui me force à le haïr, je veux du moins le posséder.
L'horreur que j'y découvre me doit être un aiguillon à sortir du tumulte et de la foule. Je ne vois plus d'autre crime que la confusion et le chaos.
Plus affreux est le temps, plus riche en outrages et en injures, plus je m'en console par le parti que j'ai pris de contempler ce qui m'offense, et d'ob-
server tous les mouvements de cette guerre, fût ce même ma ruine. J'espère chaque jour davantage ne plus rien condamner, pas même les objets de mon dégoût ; mais je voudrais que ma lumière les brûle et qu'elle fût à eux mêmes un éclair qui les juge, sans qu'ils pussent se soustraire au jugement ni seulement s'en douter. Tels des sourds, qui après s'être plu de tout temps à des bruits infâmes, auraient soudain la révélation de la musique.
Ne plus rien condamner, par lumière et non par indifférence.
Les précipices le long du sentier dans la montagne sont l'honneur de l'ascension. Je me fais un honneur plus vif de mon honneur sans cesse menacé. Je veux me faire une félicité plus belle de tous les bonheurs qui me sont retusés.
Après tout, le siècle le plus fertile en batailles, en crimes, en sévices de toute sorte, est aussi le plus fécond en pensées. Plus riche est l'action en prodiges cruels et en faits monstrueux, plus l'esprit qui contemple y trouve son compte. Où tout est toujours en question, chaque heure est un combat; et pour l'âme ardente, chaque combat est une victoire secrète. Les jours sont venus, où celui qui doit être un homme est seul contre tous. Etre vaincu selon le monde, c'est la moindre défaite.
Et moins que rien peut être, tant je crois à un autre triomphe, moi qui à vingt ans étais ivre de conquête. Mais certes la gloire est froide, et chétif l'empire du monde, au prix du règne que je veux dire, et de l'ardente sérénité qui, sans plus y toucher, possède amoureusement tout ce qu'elle contemple.