L.-A. GARNIER-PARÈS
rangea dans l'opposition. Il n'y fit paraître aucune férocité.
Quel principe le contraignait de s'opposer au gouvernement? Longtemps il l'ignora. Cependant, lorsque des gens bien intentionnés désirèrent l'accroissement du corps électoral, Garnier-Pagès le souhaita. Il eut même — mais non pas tout seul — cette grande idée que, pour accomplir la réforme^ il importait de diner ensemble et que lui parlât au dessert. Les banquets réformistes marquent une étape dans ses évolutions. Mais le suffrage universel s'imposa soudain. Garnier-Pagès en fut aussitôt partisan, car il était ami du peuple : puis il ne se souvint plus qu'il avait désiré une extension beaucoup plus minime du droit de vote et bientôt il ne douta plus qu'il ne fût l'auteur du suffrage universel et, par conséquent, du bonheur du peuple.
Or, la République était-elle convenable au bonheur du peuple? Il faut distinguer. — Avant 1848, Garnier-Pagès déclarait métaphoriquement que <( s'il avait la République dans ses mains, il se garderait bien de les ouvrir ». Il n'était pas bon royaliste, mais il était encore plus mauvais républicain. — Le 24 février, vers midi, il devinait que l'heure de la République n'était pas sonnée : il voulait alors la régence de la duchesse d'Orléans. Mais le soir, les temps avaient marché. Garnier-Pagès les avait suivis. 11 était même arrivé à l'Hôtel de Ville à l'instant où la République se proclamait inopinément. Elle manquait de tout et même d'un maire deParis. Garnier-Pagès accepta d'être maire de Paris, car il se jugeait capable de tout. Il voulut alors ardemment la République. En vérité, il fit beaucoup pour
sa naissance : car il occupa tout d'abord une de ses principales fonctions. Que dis-je? Il s" agissait de faire connaître à la France ravie que grâce à quelques bons citoyens elle possédait enfin le gouvernement qu'elle souhaitait si fort, sans qu'elle y prît garde : Garnier -Pages collabora à traduire la chose en termes appropriés. Laissons-le narrer l'aventure :
Pour plusieurs le n\oi proclame était trop affirmatif ; désire était une expression moms tranchante, plus convenable. Toutes les opinions divergentes se concihèrent enfin dans un commun symbole. « Le gouvernement provisoire veut la Répu])lique, sauf ratification par le peuple qui sera inunédiatement consulté. » Le grand acte qui annonçait à la France le premier jour d'une ère nouvelle fut adopté à lunanimité.
Admirable inspiration que d'annoncer à la France qu'une ère nouvelle commençait : elle ne s'en serait peut-être pas aperçue. Quant à Garnier-Pagès, il ne s'apercevait pas que ses opinions venaient de changer encore. D'ailleurs, comme il l'écrivait si drôlement, la divergence de ses opinions successives se conciliait dans le commun symbole...
Même aux républiques il faut des lois sociales. A cet égard. Garnier-Pagès ignorait quels principes les circonstances lui commanderaient d'avoir. Il était, par nature et par amour fraternel, un bourgeois libéral. Le jour vint où il poussa ^on libéralisme jusqu'au plus extrême socialisme. Il fut subitement enthousiaste du droit au travail et des ateliers nationaux et prétendit que Dieu lui-même partageait son opinion. « Une société, dit-il, ne doit pas laisser mourir de faim celui qui veut sérieusement travailler. L'intérêt général est en cela