L.-A. GARNIEK-PAGÈS 3l
phrases cependant succèdent aux phrases. C'est une prolixité sans fin dont rien ne trouble le déroulement monotone. Garnier-Pagès aspire sans succès vers les hauteurs. Le ton est vulgaire, le geste mesquin, le style poncif, la période lourde, lempliase sans sonorité. L'éloquence infatigable se déploie, lente, flasque, terne et grise. Morne plaine !
Il parle néanmoins, il parle... O 1848! ô phraséologie !
Mais entreprendrai-je de déterminer ses idées? Ceux qui connaissent l'homme m'accuseront de me perdre parmi des détails infiniment négligeables. Il n'est pas certain qu'il eût des idées : une certitude existe cependant et c'est qu'il ne conçut pas la nécessité d'en avoir. Mais il parla tellement que, parfois, sans doute, il exprima à son insu des idées politiques ou des idées sociales. Que leurs contradictions lui soient légères !
Sa politique, ai-je dit, était essentiellement oratoire. Elle résidait en un sentimentalisme vague où tout s'absorbait confusément. Garnier-Pagès aimait le peuple et n'allait pas au delà. L'amour du peuple était, depuis que son frère était mort, Ihabitude de sa vie, son premier devoir de famille. L'aimant, il voulait réaliser son bonheur. Mais il n'avait pas eu le loisir d'étudier de quelle manière, car il n'était en dehors de cela qu'un courtier de commerce. Il n'avait pas d'éducation politique. Le souvenir de son
frère Tégarait davantage. Du moins, il chérissait la démocratie et ne s'en cachait pas. C'était toute sa politique. Il espérait assurément instaurer l'harmonie sociale par la communion de tous les hommes dans la sympathie. La sensibilité larmoyante était, si je l'ose dire, son unique ressort. S' étonner a-t-on que sa politique fût d'une mollesse extrêmement indécise! Aux moments décisifs il pleurait volontiers d'attendrissement. Et ces pleurs n'étaient qu'oratoires : il est clone permis d'en sourire. Je n'avance rien que je ne prouve. Voici :
Une autre source d'émotion naissait de la présence de M. Dupont (de FEure). Courbé par fàge, le patriarche de la liberté ne manifestait plus que par la tranquille fermeté de son regard l'intarissable énergie de son âme. Le vieux et fidèle compagnon de sa vie, M. Legendre, l'accompagnait. Une femme du peuplelui domiait le bras. Triple et touchant symbole de la vertu, de l'amitié et du dévouement!
Ce sentimentalisme ne témoigne pas d'une grande perspicacité politique. Et Garnier-Pagès eut coutume d'être surpris par tous les événements. Mais son sentimentalisme se répandait toujours en effusions. Ses convictions étaient immuables : leurs expressions seules changèrent fréquemment.
Garnier-Pagès^ — pour continuer son frère qui était radical, — fut à peu près modéré. Le tempérament triompha ici des sentiments de famille. Affaire d'âge aussi. D'ailleurs, c'est simplement une preuve qu'il manquait d'idées nettes, et que son caractère était timide, si bien que, par timidité, il était capable, durant les crises, de toutes les témérités. En outre, en mémoire de son frère, Louis-Antoine se