‹ Essais critiquesChapitre 16 sur 52 · LA DUCHESSE DE DIXO · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE DIXO

sable que M. de Talleyrand vive en beauté. Et la duchesse de Dino affirme à toutes les pages le prestige et l'influence de son oncle. L'Europe est incessamment appelée à comparaître, et M. de Talleyrand la juge avec cette sérénité que nous avons pris l'habitude de qualifier d'olympienne et avec une imperturbable supériorité. M°''' de Dino, étant de la famille, domine elle aussi le monde, les hommes et les événements. Sa Chronique a donc une grande solennité...

M'"*^ de Dino domine le monde : ce n'est pas un moyen infaillible pour le connaître bien et pour le bien comprendre. M""^ de Dino constate mais ne s'explique pas l'évolution politique, intellectuelle, morale, sociale même dont elle est le témoin surpris. Cette évolution aflecte fâcheusement sa sensibilité. Elle n'est plus sereine du tout dès qu'elle apprécie les hommes nouveaux. Nul n'aura de l'esprit, hors elle et ses amis. Tous les autres lui inspirent des sentiments d'horreur, de dédain, ou de haine, ou de dégoût. En i834, George Sand accompagnée d'Alfred de Musset et de plusieurs personnes, visite, par le hasard d'une promenade, le château de Yalençay. George Sand s'est présentée sous le nom de M"^^ Dudevant. « A ce nom de Dudevant, les Entraigues ont fait des exclamations auxquelles je n'entendais rien et qu'ils m'ont expliquées : c'est que M""^ Dudevant n'est autre que l'auteur à'Indiana, Valentine, Leone Leoni... George Sand enfin!... » Comme cela est lointain pour la duchesse de Dino! Le véritable nom de George Sand n'est pas parvenu, n'a pas pu parvenir jusqu'à elle. Elle éprouve immédiatement pour

« cette virtuose », ainsi appelle-t-elle George Sand, de rhostilité. Mais elle est immédiatement curieuse de voir la virtuose — curieuse, de cette curiosité qui est déjà un hommage. Elle exagère sa curiosité jusqu'à faire visiter elle-même le château à ces touristes imprévus et exceptionnels. Mais elle ne désarme pas — loin de là. Ce guide si empressé qui a voulu c( être poli pour des voisins » ne pousse pas la politesse jusqu'à accueillir aimablement leurs paroles aimables. De quel ton méprisant elle dit que dans le grand salon « 1" héroïne de la troupe s'est vue obligée, à propos de mon portrait par Prudhon, de me faire force compliments! » Elle donne tout de suite à l'héroïne de la troupe de trente à quarante ans : nous sommes en i834, George Sand, née en 1804, avait exactement trente ans. Elle lui attribue un extérieur insignifiant, d'assez beaux yeux. Elle lui reproche son ton sec, tranché, son jugement absolu sur les arts, la recherche de son langage. « A tout prendre, peu de grâces; le reste de sa compagnie d'un commun achevé, de tournure au moins, car aucun n'a dit un mot. » Ce jugement de la duchesse de Dino sur George Sand et son entourage est le jugement de la duchesse de Dino sur le temps présent. Elle déteste les écrivains, s'ils se permettent décrire pour défendre des idées qui ne sont pas des idées à elle. Naturellement, sa haine contre les journalistes, a la presse libellique », est sans bornes. Et voici que M""^ de Dino se rapproche de M'"*' de Boigae. La comtesse de Boigne n'avait pas contre les journalistes moins de haine. Elle les liaïssait, elle aussi, parce qu'elle devinait confusément, en constatant

leur force inattendue, l'avènement d'un ordre nouveau ou plus simplement le déplacement au profit des gens de peu des influences sociales. La comtesse de Boigne, si intelligente parfois et parfois si spirituellement pénétrante , n a qu'une intelligence superficielle dès qu'elle veut juger le développement des idées et l'évolution des classes. Elle est dépassée, elle est débordée. Elle n*explique plus. Elle donne libre cours à ses sentiments. M"'^ de Dino lui ressemble beaucoup. Toutes deux sont des aristocrates dépaysées dans le xix^ siècle et que la grande révolution a toutes secouées. M™^ de Boigne a un meilleur caractère : elle s'adapte donc plus aisément. M"i® de Dino reste en arrière. M""^ de Boigne sourit et malgré ses préjugés et ses petitesses nous enchante. M"'* de Dino est hautaine et rèche: malgré la clairvoyance et le sérieux dont elle témoigne dans sa Chronique^ malgré son style net, elle ne nous plaît guère.

Tous les événements contemporains sont révélés au jour le jour, par les feuilles publiques, dès qu'ils se produisent ou même avant qu'ils ne se produisent. Désormais, il n'est plus rien de secret. Désormais il n'est plus rien d'inédit. Les êtres les plus obscurs vivent devant la foule et pour la foule. Et je me demande si, parmi nous, des hommes se ren- (i) D'après ses Souçmr^ \2 yqI, JPIoû çditeur},

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contrent assez audacieux pour écrire leurs mémoires, et assez téméraires pour prétendre écrire des mémoires intéressants, curieux, ptitoresques, nouveaux. Je dis : des hommes ; mais je comprends les femmes dans la catégorie des hommes, car elles sont d'admirables écrivains de mémoires. Hélas ! peut-être assistons-nous à la floraison suprême d'un genre littéraire bien français, d'autant plus français qu'il n'est pas systématiquement littéraire, et ne le devient que par les qualités élégantes de mesure, de bon ton, de malice, de finesse, de simplicité spirituelle, de grâce avenante de tous ou presque tous les mémorialistes.

En tous cas, cette floraison suprême aura été belle. Et si les mémoires ne peuvent plus que disparaître ou péricliter, ils seront morts de la meilleure façon du monde. Réjouissons-nous des progrès de la presse. Mais déplorons, s'il vous plaît, que ces progrès anéantissent fatalement les mémoires. Le xix^ siècle nous paraissait un peu austère, et rèche, et médiocrement attrayant en son bon sens aventureux : aujourd'hui les mémorialistes viennent qui le réhabilitent et prouvent que la sociabilité raffinée et la séduction intellectuelle n'y faisaient nullement défaut. Comment sera défendu le xx® siècle devant la postérité, lui qui n'aura vraisemblablement pas de mémorialistes polis et riants pour porter témoignage en sa faveur ?

Peut-être cependant notre esprit de société n'a-t-il pas trop dégénéré, puisque nous prenons un plaisir délicieux à lire les mémoires des deux Restaurations. M"!^ de Boigne. est devenue une de nos amies : une de nos amies dont nous nous méfions

parce qu'il lui reste toujours une radieuse méchanceté à dire, et pourvu qu'elle la dise, elle consent volontiers à la dire contre ses amis. La duchesse de Dino nous apparaît hautaine et d'humeur «poUtiquante ». Elle est tombée dans la politique internationale comme d'autres dames âgées, qui furent jolies, tombent dans la vertu. Mais enfin, on voit bien qu'elle est tombée dans la politique. L'odieuse Liéven, au contraire, si faiblement française encore qu'elle ait longuement sévi en France, était montée dans la politique. Et pourtant si la duchesse de Dino «poUtiquait», la Liéven, intrigante et pédante, et parvenue, «politicaillait». Mais près de ces deux femmes — je ne parle pas de l'insupportable Liéven — si semblables et si différentes et qui se font valoir autant par leurs contrastes que par leurs ressemblances, voici — avant le comte Rodolphe Apponyi, cet Autrichien un peu français à force d'avoir été parisien et mondain et d'ailleurs l'esprit si étroit et si court, mais si agréablement bavard — voici le chevalier de Gussy, garde du corps, diplomate et consul général, mais surtout homme de bonne compagnie. Il vécut de 1796 à i865. Il avait beaucoup vu. Il a beaucoup retenu. Il sut bien observer. Il observa net, esprit clairvoyant, plutôt que profond, intelligence moyenne, mais de cette moyenne favorable à la sécurité des Etats, solide et ornée. Le chevalier de Gussy n'est pas un homme de génie. Il n'est pas un homme de talent. Il est un homme de sens et d'honneur, avec la finesse française. Ah ! le plaisant Français que ce chevalier de Gussy ! Et puissent tous les hommes ordinaires de notre époque forcer comme lui

l'estime et la sympathie ! Ah ! le plaisant Français l Ses Mémoires sobres, fermes, pleins, limpides et faciles méritent d'accrocher son nom à celui de la comtesse de Boigne et de la duchesse de Dino. Le chevalier de Gussy n'eut pas Iheur de connaître M""^ de Boigne. En effet, il ne la cite pas, et il cite toutes les jolies femmes qu'il connut, et M"'^ de Boigne était jolie. Mais le cheyalier de Gussy connut la duchesse de Dino. Et je vous prie de croire qu'il l'apprécia, non pas comme la duchesse de Dino eût voulu être appréciée plus tard, quand elle portait sa sévérité récente comme un vieux Saint-Sacrement, mais exactement comme elle était enchantée d'être appréciée à ce moment-là : « Ges dames fréquentèrent beaucoup la légation de France et leur départ fut, du moins pour moi, un jour de deuil. Quelles délicieuses beautés ! La duchesse de Dino surtout. G'est une femme de trente-deux à trente-trois ans, de la plus jolie taille du monde, ayant le plus joli sourire et les plus admirables yeux qu'il soit possible de voir. La duchesse de Dino est la plus jeune de quatre sœurs ayant chacune une grande réputation de beauté. L'aînée est la princesse de Sagan : la seconde est la pcincesse de Hohenzollern-Hechingen dotée, dit-on, d'yeux qui ont causé bien des tourments ; la troisième est princesse Pignatelli, vivant séparée de son mari et portant le nom de duchesse Aurenza. N'ayant pas l'honneur de la connaître, je n'ai pu vérifier si, selon ce que disent ses admirateurs, Yénus elle-même eût souffert à lui être comparée ; j'ai peine à croire cependant que cette princesse Pignatelli soit plus admirablement belle que la duchesse de Dino, sa jeune sœur. » Que d' épithètes.

monsieur le chevalier ! Et nous n'avons pas de peine à croire, nous, que vous ayez été amoureux de l'incomparable duchesse ! Et qui sait ? La duchesse était assez bonne fille et vous aviez de quoi plaire. Mais il messied sans doute de parler ainsi des grandes dames du temps passé.

Le chevalier de Cussy est un aimable Français, précisément parce qu'il ne se donne pas les sombres apparences de ses contemporains les membres de la Congrégation. Il est croyant et pieux. Mais, bien persuadé qu'il est avec le Ciel des accommodements, surtout pour les questions de femmes, il aime à vivre. Il reste un homme du xviii*' siècle. Il sait, de source certaine, que les femmes sont décidément la plus belle moitié du genre humain. Et il fait son profit de sa science. Il ne compare point les belles femmes de son temps à Junon. à Diane ou à Minerve. Mais il en compare plusieurs à Vénus. Si on le poussait, il dirait pourquoi. Aussi bien, il n'a point de protestations pudibondes :

Dis- moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu A faire ainsi caseader ma vertu ?

Il lui suffit que les cascades soient, en quelque manière, de bonne tenue ; et il est toujours prêt à démontrer aux Vénus qu'il admire tendrement que, selon l'idée juste exprimée par Calchas à la Belle Hélène, c'est la fatalité. Et il l'aide à chanter :

Ah ! malheureuses que nous sommes.

Beauté, fatal présent des cieuxl...

11 faut lutter contre les hommes, Il faut lutter contre les dieux î

Avec vaillance, moi, je lutte, Je lutte et ça ne sert à rien, Car si l'Olympe veut ma chute Un jour ou l'autre, il faudra bien...

Donc, le chevalier de Cussy est dans une certaine mesure du xviii"^ siècle. Mais cela ne l'empêchera l^as de devenir un bon époux et un bon père, car il a beau être du xviii^ siècle, les années approchent où régnera Fauguste et sage Louis-Philippe. Le chevalier de Cussy tend à Louis -Philippe en se souvenant encore de Lauzun.

Il est déjà « louis-philippard », dans son style. M""^ de Boigne et M™^ de Dino ne le sont pas, ne le sont guère. Mais Cussy Test beaucoup. Et, mon Dieu, ses Mémoires ne sont pas moins savoureux pour cela ! Jugez-en. Cussy écrit : « Cet attentat inouï dans les fastes des nations modernes... » — « Si ce personnage a réellement connu la trame qui se préparait, aucune épithète trop forte ne saurait flétrir son nom, en le plaçant au j)ilori de l'opinion publique et de l'impartiale histoire. » — « Il avait fort sacrifié à l'amour. » — « Les bons conseils et la haute protection que m'a accordés le marquis de Bonnay, la bienveillance qu'il m'a toujours témoignée, me commandaient de lui vouer un culte inaltérable. )) — « Il écrit des vers avec facilité, mais sa muse le pousse parfois vers des élégies un peu ampoulées. » — « Ces notes dressées pour me servir de fil conducteur dans ce dédale du passé et de régulateur au milieu de la galerie de tous les individus que j'ai connus... » — « Berçant ma pensée au milieu de tous ces souvenirs, je p)uis croire que ma

vie s'éteindra doucement dans les bras de cette mort, qui ne sera pas le hideux spectre osseux des temps modernes, mais le bel ange des anciens... Mais je vais écarter ces pensées funèbres. » — « M"^^ T... fort jolie femme, aux formes voluptueuses, malgré son air de douce et pudique madone... » — « Quand on rapproche de ces paroles grandiloquentes et sanguinaires la clémence employée par le roi vis-à-vis de ce tigre... » — « Celui-ci... devint évêque par un de ces coups de la fortune, causés souvent par les caprices de l'inconstante déesse. » — Un chat reste couché et dormant sur la table de l'illustre écrivain pendant que sa féconde et brillante imagination fait sortir de sa plume de si belles pages. » — « M. Bellart avait tenu à verser ainsi dans le cœur d'un vieil ami ses dernières larmes sur le sort de la monarchie. » — « Si M. de Martignac est dans la vie publique l'homme du devoir par excellence, il se laisse aller, dans la vie privée, à Tentraînement de ses sens et ceci hâtera, sans doute, sa fin. » — « M™^ de Foutowest ravissante et si fraîche, si pure de teint, si idéalement belle qu'en vérité elle semble une des plus jolies vierges de Raphaël, ayant quitté la toile sur laquelle le grand peintre avait cru la fixer. » — « Le mystère pouvait durer longtemps, les occasions de sentimentalité étaient fréquentes. Cette sentimentalité s'exerçait sans entraves et, un jour ou l'autre, les voluptés suivaient. » J'ai réuni avec délices ces quelques spécimens d'un style que nous avons oublié aujourd'hui. En vérité, ce style est maintenant caduc. Il porte la marque d'un temps. Pourquoi des femmes comme M"'^ de Boigne, M"'" de Dino l'évitent-elles ? Parce qu elles ont plus

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d'aisance et plus de simplicité, jdIus de finesse aussi et un sentiment plus vif de l'ironie et du ridicule. Pourquoi un homme comme le chevalier de Cussy, ne l'évite-t-il pas? Parce quil est, par instants, solennel et vaguement prudhommesque comme ses contemporains, et ce ne sont pas leurs manières d'écrire qu'il leur emprunte mais leurs façons de penser. 11 a par instants — par instants seulement — leur mentalité gourmée. Et le goût littéraire ne le sauve pas.

Le chevalier de Cussy, en efïet, n'a aucun goût littéraire. Il n'a aucun souci de littérature. Diplomate, il a mené une existence de sociabilité intense. Il a rencontré des écrivains. Il ne les a pas regardés. On dirait qu'il n'a pas lu leurs ouvrages. Il n'était pourtant pas illettré lui-même, et il se piquait de littérature. N'a-t-il pas écrit un recueil de nouvelles ? Mais vous ne trouverez dans ses Mémoires aucune idée littéraire, aucune note précise sur les mœurs littéraires. Le mouvement littéraire lui échappe totalement. Et les plus grands écrivains de son époque sont cités à peine. Le chevalier de Cussy donne à croire quil les dédaigne : tant pis pour lui!

Il parle de M""^ de Staël surtout parce qu'elle avait un rôle d'importante mouche du coche dans la politique et parce qu'elle était de famille notoire. Mais il ne fait point allusion à son talent ou, si vous préférez, à son génie. Il raille seulement ses énergies amoureuses. Et s'il lui arrive de signaler un de ses ouvrages, c'est pour conter une anecdote vraisem-

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blablement controuvée et qui prouve, du moins, le peu de cas que le chevalier de Gussy faisait des œuvres littéraires. 11 rapporte ceci. M""^ de Staël avait besoin de 20.000 francs et les demanda à son libraire-éditeur. Elle les lui demandait en avance de ses futurs bénéfices sur les manuscrits d'un ouvrage en quatre volumes concernant l'Italie qu elle lui livrerait bientôt. L'éditeur consent, puis se ravise.

— Un mot, je vous prie, madame la baronne, j'ai omis de vous demander si le nouveau roman que vous allez publier est pour ou contre l'Italie .

— Contre, monsieur, contre. Après avoir rendu au beau ciel d'Italie la justice qui lui est due. après avoir parlé des belles collections de peinture et de sculpture qu'elle possède et indiqué les ruines majestueuses qui existent encore... que voulez-vous qu'on dise pour lltalie, ce pays sans mœurs, sans gouvernement, sans police, ce pays où il n'y a plus d'énergie que parmi les brigands qui infectent les grandes routes, où l'esprit de conversation est borné comme la loge au théâtre, dans laquelle la société italienne fait et rend ses visites?... Ce pays où Ton ne voit plus qu'un luxe fané, où les palais sont de dégradation croissante, oùles auberges sont des bouges affreux?... Oui, Tjue dire pour un tel pays, Monsieur?

L'éditeur déplore : — Je ne puis me charger de publier votre livre. Il y a peu de temps, j'ai édité le voyage d'Italie de M. Creuzé de Lessert. Cet ouvrage est contre l'Italie, et, en vérité, dans l'intérêt de mon commerce, je ne puis, en aussi peu de temps, publier deux ouvrages contre l'Italie... Il faudrait, Madame, que le vôtre fût pour. . .

— Qu'à cela ne tienne, aurait répondu M""® de Staël: puisqu'il le faut, l'ouvrage sera, pouj^ et s'apl^ellera Corinne.

Le bon chevalier de Gussy assure tenir l'anecdote de M. Greuzé de Lessert lui-même. Crédule chevalier I et voilà tout ce que M"'^ de Staël lui inspire! Il la rencontre au début de sa vie de société ; il rencontre George Sand tout à la fin et ne la cite que pour blâmer « les principes de cette femme-auteur sur l'émancipation de la femme » et pour conter sur elle une déplaisante anecdote. Il a été presque de l'intimité de Chateaubriand : il lui consacre de nombreuses pages, le vante en passant pour « sa plume éloquente » et le blâme en passant pour les Mémoires d'Outre-Tombe. Rien de plus. Il a connu Guizot : rien sur ses ouvrages. Il a connu Thiers : une anecdote deux fois infamante: il l'accuse tout simplement d'as^oir trafiqué au ministère et d'être l'amant de sa belle-mère. Rien sur ses ouvrages. Il a connu Victor Cousin : il le considère comme un savant philosophe, et cela suffit bien.

Ne croyez pas qu'il fuie spécialement la littérature grave. Jeune, il a beaucoup connu Désaugiers. Il fut même l'ami de celui qui portait sans faiblir Paimable surnom de « l'Anacréon français ». Il atteste que Désaugiers était d'une jovialité remarquable, d'un caractère égal et charmant. Il lui donnait des billets de théâtre dont il lui garde une sincère reconnaissance. Il le conduisit aux dîners de ce fameux Caveau dont il était le président. Au surplus, Désaugiers était monarchiste. Cependant, au Caveau, on chantait des couplets contre les Bourbons...

Dans la société de Désaugiers, et de ses compagnons habituels, que de bons mots, que de réparties vives et spirituelles, que de chansons pétillantes d'esprit! Désaugiers s'exécutait toujours avec bonne grâce, et certes personne au monde ne savait mieux chanter que lui la chanson légère. Mais il y avait près de lui (( Béran^er, le poète », homme infatué de lui-même qui flattait servilement Désaugiers, et que celui-ci entreprenait de rendre célèbre. » Il y avait aussi « des histrions », c'est-à-dire des comédiens. Les comédiens n'étaient pas encore tout à fait les rois du monde. Gussy écrit : « J'ai toujours préféré la bonne société à celle des histrions; aussi, malgré mon réel chagrin de désobliger Désaugiers, j'espaçai mes relations avec lui. » Désaugiers ne lui en tint pas rigueur, « parce qu'il avait un caractère idéal ». Toutefois, Gussy lui reproche d'avoir écrit une mauvaise chanson intitulée : Fricassée, où nos armées, après Waterloo, étaient tournées en dérision. Heureusement Désaugiers se faisait les mêmes reproches. Désaugiers lui donnait des indications pour les pièces que Gussy et ses amis jouaient dans les salons. Désaugiers fit mieux. Quand mourut le marquis de Bonnay, protecteur de Gussy, la marquise demanda à Gussy de composer pour son époux défunt une épitaphe en vers. Gussy accepta, mais il se sentait bien incapable de la composer. Il en pria Désaugiers qui lui adressa, trois semaines après, cette petite machine :

Rigide observateur d'une morale austère, Indulgent pour autrui, pour lui toujours sévère. Il vécut comme un sage et mourut en chrétien;

Tant qu'une àme habita cette froide poussière Le faible eut un appui, le malheur un soutien. Arrête, voyageur î Respecte cette pierre... Ton pied foule un homme de bien !

CussY déclare froidement : a Cette épitaphe, à tout prendre, semble bien composée. » Au reste. Désaugiers mourut lui-même en 182;, conservant jusqu'au dernier moment son imperturbable gaieté. Et pas un mot sur ses ouvrages ! Soyez donc, ô poète, l'ami d'un homme charmant qui écrit ses Mémoires I

La littérature compte si peu pour Cussy, que cet excellent consul général est tout disposé à juger que Lamartine n'a aucun talent parce qu'il l'a destitué en 1848. Il écrit avec indignation : « Écrivain haineux et frisant la démagogie dans les Girondins; républicain au 24 février parce que Louis-Philippe n'avait jamais voulu lui confier un ministère; traître^ dirai-je, à la duchesse dOrléans, dont il s'était fait le champion dans la discussion sur la loi de régence; poète religieux dans ses premières Méditations et dans Jocelyn, puis poète quasi-licencieux dans sa Chute dun Ange. Quels avatars! » Et Cussy, par rancune, devient critique littéraire. Il aperçoit « au milieu de phrases encadrant fort bien le sujet, trop souvent de l'afteterie, des sentiments torturés, de la sensibilité qui ne mérite plus que le nom de sensiblerie. ¥a... des assemblages de mots quelquefois, qui ne forment qu un pathos semblant vouloir dire quelque chose et qui ne dit rien du tout. » Lamartine est jugé — jugé et condamné.

Il aurait eu plus de talent s'il n'avait pas destitué M. de Cussy, mais M. de Cussy ne lui aurait pas su

)lus de gré d'avoir plus de talent. La littérature lui !St décidément indifférente, sinon étrangère. Rien le ce qui touche la littérature ne retient son attenion. M™^ Récamier est devenue, de nos jours, une émme célèbre. Elle nous plaît, parce qu'elle fut Delle. Elle nous plaît, parce qu'elle constitua avec ]lhateaubriand un couple extraordinaire. Elle nous >laît parce qu'elle réunit autour d'elle l'élite des )eaux esprits, comme on disait naguère. Elle nous )laît parce qu'elle ne méprisa pas la littérature, ille nous plaît même parce qu'elle eut la prudence le ne pas écrire. Dans les Mémoires sur son époque, lous recherchons avec avidité les renseignements [ui la concernent... Le chevalier de Gussy ne conçut pas à nous en donner un seul qui puisse satisaire notre curiosité encore infatigable. Il apporte me appréciation de M"^- de Gérando : « Au phyique, c'est une créature idéale; au moral, c'est une )rave petite femme d'assez agréable conversation. » feune garde de corps, il vit M*^^ Récamier : « Je vis !t considérai à distance respectueuse la très l^elle J™^ Récamier, alors la personne la plus célèbre de ^aris. Elle était entourée d'un cercle de fidèles, )armi lesquels le duc Mathieu de Montmorency qui a mangeait des yeux, sans toutefois se départir de on air guindé habituel. Rien de ce qu'on m'avait lit de la beauté de M"'^ Récamier ne me parut xagéré. Dans son enthousiasme pour M"^^ Récaaier, le duc de Guiche voulait faire partager son ulte à tout le monde. Lors de cette fameuse soirée, 1 m'avait pris le bras et mené vers son idole, mais e m'esquivai. M™^ Récamier était la reine de Paris, Qoi je n'étais qu'un pauvre garde du corps: quel

agrément cette banalité d'une présentation cérémonieuse eût-elle pu procurer à chacun de nous?... Je préférais admirer à loisir toutes les blanches épaules, toutes les jeunes gorges qui, profitant delà mode, sortaient des corsages échancrés très bas, et s ofïraient triomphalement aux regards, ce qui était un fort agréable spectacle pour les hommes de mon âge. » Une petite anecdote sur l'amitié tendre de la reine Hortense et de M""^ Récamier. Une autre anecdote bien bizarre. Une expédition, dont faisait partie le poète Adalbert de Ghamisso, arrive dans une île lointaine. On acquiert la certitude qu'aucun navire des pays civilisés n'a encore jeté l'ancre dans cette partie du monde. On trouve une peuplade de mœurs douces adorant une idole. C'est une gravure encadrée représentant la figure de M""^ Récamier, par Isabey. « Ne pouvant se faire comprendre des indigènes, CJiamisso n'a pu apprendre comment cette gravure était arrivée en cette île perdue. Cette circonstance est un exemple de l'empire que la beauté réelle peut exercer sur l'esprit et sur le cœur des hommes. M"^^ Récamier ne se doute pas, sans doute, qu'elle a des adorateurs aussi lointains. Si elle le savait, aujourd'hui que l'âge lui est venu, peut-être ce, simple détail la consolerait-il. » Et puis... Cussy insiste sur le vice de conformation qu'on attribuait à M™® Récamier. Et il croit en avoir assez dit sur elle.

Pourtant si le chevalier de Cussy ignore la littérature et tout ce qui en approche, il ne va pas jusqu'à professer, comme M'"° de Chateaubriand, que l'occupation d'écrire est indigne d'un gentilhomme. Il a seulement l'esprit borné. Il n'est pas

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apte à s'intéresser à un très grand nombre de choses. Fonctionnaire sérieux et délié, il est, pour le reste, uniquement un homme de société. Etre homme de société et être un homme très cultivé ne sont point choses incompatibles. Mais le chevalier de Gussy ne suppose pas qu'il puisse exister d'autres plaisirs dignes de ce nom que la fréquentation des personnes élégantes et agréables. Il est tout sociabilité. Il va de Berlin à Dresde, à Dantzig, à Palerme, à Livourne. Il est le familier de toutes les aristocraties de ces petites ou grandes capitales. Il change assez souvent d'amis. Sa joie est de les revoir. Sa joie est de se rappeler l'amabilité des hommes, la beauté des femmes, et de goûter encore l'une et l'autre. Il semble bien à l'entendre que le seul but de la vie soit de plaire et de prendre du plaisir. On doit être heureux. Et on ne peut l'être que dans la vie de société et par elle... Ses idées^ à cet égard, ne changent pas. L'ancien consul général brusquement destitué, retraité à Agen, et un peu amer et désabusé, parle avec autant d'attendrissement du salon de la jolie préfète. M"'*' de Preignac, que le jeune attaché d'ambassade suffisamment fringant et pas tro]3 frivole, des salons diplomatiques et princiers de Berlin. Il faut être heureux. Gomment l'être dans la solitude?

Être heureux ! Que le chevalier de Gussy désire donc de l'être! Philosophe un peu superficiel en sa jeunesse, il ne désespéra pas de l'être toujours. Et prévoyant, comme seuls les gens très heureux ou très malheureux le peuvent être, il prit le parti d'écrire ses Mémoires^ afin de se réserver des plaisirs pour ses vieux jours. Il l'avoue avec la gracieuse

ingénuité d'un homme qui n'envisage point la vie comme une épreuve redoutable, a Ce seront des notes à l'usage, au profit et pour l'amusement de mes enfants — si je me marie jamais — et ces notes seront pour moi dans mes vieux jours comme autant de jalons placés sur la route de ma vie pour aider ma mémoire affaiblie, mes pensées incertaines à remonter la route jusqu'au point de départ. Les vieillards vivent dans le passé. Je veux, dans le présent, préparer les jouissances d'un âge qui n'en a plus d'autres que celles des souvenirs. » Et il commence avec allégresse sa promenade rétrogressive à travers ses souvenirs. Il a vingt-huit ans. Il est aux bains de Schandau. Il se promènera tout à l'heure avec la jolie comtesse Léopoldine de Palffy, et. avec la non moins charmante comtesse de Schalenbourg. Il est content. Il trace gaiement son plan de vie. Ses Mémoires ne seront pas des Mémoires. Il ne prétend pas, en effet, que rien de mémorable se passe dans son existence, comme il dit gentiment : « Si j'ai le talent de manœuvrer ma nacelle en la maintenant au milieu du chenal que je désire lui voir suivre, mes jours, je pense, s'écouleront sans qu'aucun fait réellement mémorable vienne leur donner de l'éclat. » Et il s'examine : « J'aime le bienêtre, une vie intelligente et occupée, de douces affections, un petit cercle d'amis, les distractions aimables de la bonne compagnie. » Il s'examine encore, et il ne met pas dans son examen trop de complaisance : « Agé actuellement de vingt-huit ans, me voici chevalier de la Légion d'honneur, et premier secrétaire d'ambassade, et assez heureux pour compter parmi les personnes qui m'honorent de

leur amitié des protecteurs dont Tappui ne serait pas vain. Donc, si je le voulais, peut-être pourraisje franchir les degrés du temple de la fortune politique?... Mais je ne le cherche pas. Moins d'éclat; plus de bonheur! »

Être heureux ! Mais où est le bonheur ? Peu à peu les années s'écoulent. Le chevalier de Cussy occupe bien dans la société un rang honorable, comme il l'a voulu, mais des camarades de jeunesse le devancent. Ils sont ambassadeurs. Lui est consul seulement. Ils sont brillants. Lui n'est qu'estimable. Cussy n'éprouve point de jalousie. Mais la gaieté de ses souvenirs se fait moins vibrante. Le baron de Damas ne lui accorde pas une place qui lui revient, et il tient le baron de Damas pour un petit esprit. Guizot promet, flatte, manque à sa promesse, oublie ses flatteries. Cussy tient Guizot pour un intrigant insuffisamment austère... Cussy n'est pas « aigri » tout à fait : il n'est plus satisfait. Peut-être se reproche-t-il alors de n'avoir pas voulu montrer de l'ambition. Peut-être songe-t-il àpartlui que quelque ambition est nécessaire aux diplomates pour leur bonheur! A la fin, il se plaint, et il invective Lamartine... Il est presque malheureux. Il affirme durement sa déconvenue. La vie n'est plus souriante comme en 1825, aux bains de Schandau. Et les souvenirs du chevalier de Cussy se couvrent de mélancolie. Cette mélancolie est néanmoins aimable, car tout était aimable en ce Français typique. Mais la mélancolie l'emporte et c'est, au demeurant, une impression de mélancolie qui se dégage de cette attrayante histoire d'une vie.

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